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Football et rugby en Languedoc PDF
Jeudi, 04 Septembre 2008 13:25

 

L’article a fait l’objet d’une communication lors du 65° congrès de la Fédération historique du Languedoc méditerranéen et du Roussillon, et a été publié dans les Actes parus sous le titre “Jeux, Sports et Fêtes de l’Antiquité à nos jours en Languedoc et Roussillon” (Montpellier, 1995). Il est ici reproduit à l’identique.

Son objet est de détailler la façon dont se sont constitués deux espaces géographiques bien distincts autour des deux sports les plus populaires de la région, et d’introduire quelques considérations sur la signification de ce clivage géo-historique.


La division de la région entre deux grandes zones où s'exerce la prépondérance du football à l'Est, du rugby à l'Ouest, est bien connue de tous. Il n'est pas nécessaire d'être féru de sport, pour savoir qu'existe, d'un côté, un axe du football, entre Alès et Sète, et dont les points forts se situent à Montpellier et Nîmes, et d'autre part, un arc rugbystique tendu entre Béziers et Perpignan, et s'incurvant vers Narbonne et Carcassonne. Et l'existence de ces deux zones, polarisées autour de ces "places fortes" que sont les villes sièges de grands clubs jouant depuis fort longtemps en Championnat national, est renforcée par la nébuleuse des petits clubs gravitant autour d'eux et dont la densité relative contribue à l'affirmation de deux espaces (peut-être faudrait-il dire deux territoires) nettement différenciés. Les géographes montpelliérains ont cartographié cette implantation des clubs de football et de rugby (il convient d'ailleurs d'englober sous cette dernière appellation les ressortissants des deux Fédérations de XV et de XIII) : l'article de Jean-Paul Volle publié dans la revue de la Maison de la Géographie présente une "photographie" prise en 1986, et qui vaut donc pour la période actuelle de diffusion de ces deux sports. (1)

La localisation des clubs telle qu'elle se dessine invite à plusieurs constats. Tout d'abord, la prépondérance quantitative très forte du football : en nombre de clubs, le rapport XV + XIII/football est approximativement de 1 à 3 (et de 1 à 2 en nombre de licenciés). Les clubs de football sont plus nombreux que l'ensemble des clubs de rugby dans tous les départements de la région : le rugby languedocien est un sport minoritaire. En second lieu, la concentration rugbystique dans deux aires privilégiées : le Roussillon et la nébuleuse centrée sur l'axe Narbonne-Béziers (la prise en compte des clubs treizistes confirmerait le poids du Roussillon, et élargirait vers Carcassonne la zone de forte densité rugbystique, faisant du département de l'Aude le royaume du ballon ovale). Enfin, la présence du football sur toute la région languedocienne, créant un espace fortement homogène, sinon en termes de hiérarchie sportive, du moins en nombre de clubs. En effet, évacué le critère démographique qui interdit la présence de clubs dans les plus petites communes (soit les deux tiers du total), et qui génère donc des déserts sportifs dans les hauts cantons, on s'aperçoit que le football est présent dans 504 des 561 communes disposant d'un club de sport collectif.
Ces constats, certains attendus, d'autres peut-être plus surprenants, suggèrent deux prolongements. Le premier tient à l'évolution récente des implantations de nos deux sports. Ce que n'indiquent pas les cartes, faute de profondeur historique, mais que relève leur commentaire par J.-P. Volle, c'est l'idée d'un brouillage récent de la bipartition traditionnelle entre football et rugby. Brouillage dû à la fois à un progrès des clubs de rugby vers l'Est, avec l'émergence de points d'ancrage plus forts que par le passé à Montpellier et Nîmes, qui ont généré la création de petits clubs autour d'eux, et surtout à une conquête massive de l'Ouest par un football conquérant à partir des années 1970. Dans les deux cas, les bouleversements démographiques et les transferts de population ont certainement joué un rôle majeur : aussi bien l'attraction des pôles urbains héraultais et gardois pour les jeunes générations de catalans et d'audois à la recherche d'un emploi, que l'arrivée des rapatriés d'Algérie important avec eux, en Roussillon par exemple, leur passion du football.
Reste que cette relative homogénéisation de l'espace régional sportif s'effectue, et c'est notre second constat, sur un fonds de différenciation qui, au-delà du simple constat quantitatif, invite à prendre en compte le poids "symbolique" de la pratique sportive. Le rugby jouit, dans ses sanctuaires, d'un prestige sans commune mesure avec le nombre, finalement assez restreint, de ses pratiquants. Inversement, le football peut bien être démographiquement majoritaire, il n'en reste pas moins dépourvu de "visibilité" sociale en dehors de ses zones traditionnelles d'implantation.
Les évolutions géographiques récentes ne remettent donc pas (du moins encore) en question la vision classique d'un clivage régional ancien, qu'un autre géographe, Robert Ferras décrivait comme "deux Languedoc, de part et d'autre du fleuve Hérault, cette vieille limite historique
- à l'Ouest, un vieux Languedoc, celui du vignoble et de campagnes peuplées prolongées par celles du Roussillon, tous deux sous le signe du rugby.
- à l'Est, un néo-Languedoc, celui que soulignent les taux démographiques les plus favorables, la capitale régionale, une urbanisation importante" (celui du football) (2)

 

Genèse d'un double espace régional

C'est la mise en place historique de ce double espace que je me propose ici d'analyser : les étapes de l'implantation de ces deux sports, et ce qu'elles suggèrent comme pistes possibles dans la recherche d'une explication.
Si, dans l'intitulé de ma communication, l'ordre alphabétique a placé le football en tête d'affiche, c'est pourtant le rugby qui sera mon point de départ, du fait de son antériorité, dans cette analyse qui tentera, non sans risques, de marier histoire, géographie et sociologie.

Ce sont quelques-uns des aspects de cette localisation du rugby en Languedoc que nous nous proposons ici de mettre en évidence, en étudiant plus particulièrement le phénomène de frontière entre rugby et football, frontière qui traverse la région selon une ligne suffisamment précise et stable pour donner matière à réflexion. Avant même de décrire la constitution historique de cette frontière, il faut dire quelques mots de cette opposition entre ces deux sports voisins que sont le rugby et le football. On sait qu'ils sont issus du même rameau, qu'ils se sont progressivement autonomisés en Angleterre au long du XIXe siècle, mais aussi que leur dénomination même les a longtemps tenus dans une relative indifférenciation. Football-rugby et football-association sont tous deux des footballs, ce qui n'a pas manqué de provoquer une grande confusion, lors de leur introduction en France, chez les contemporains peu au fait des subtilités du jeu. La dénomination générique de football a ainsi pendant longtemps (en gros jusqu'à la Grande Guerre), recouvert deux sports entre lesquels il est parfois bien délicat de faire la distinction à partir des seules dénominations utilisées par les chroniqueurs. Toujours est-il que cette proximité linguistique s'est, à l'origine, souvent doublée d'une proximité pratique, les mêmes joueurs dans les mêmes clubs s'essayant souvent aux deux variétés de ce football. Le modèle du sportsman, qui a prévalu jusque dans les premières années de ce siècle, privilégie la polyvalence et la multiplicité des pratiques : la spécialisation n'apparaît qu'avec l'élévation du niveau technique liée aux contraintes grandissantes de la compétition, ainsi qu'avec la multiplication des matches qui emplit progressivement le calendrier et contraint les joueurs à opérer des choix discriminants. C'est ainsi que, pour rester dans le midi de la France, on voit pendant plusieurs années des clubs omnisports faire vivre côte à côte des équipes de football et de rugby, et des joueurs passer fréquemment de l'une à l'autre, au gré des rencontres conclues par leur club. C'est le cas à Marseille, où l'OM présente une équipe de rugby championne régionale pendant plusieurs années, dont plusieurs joueurs tapent aussi dans un ballon rond. Le même phénomène existe au Stade Toulousain, avec la figure de proue de Struxiano, footballeur avant d'être international de rugby. Cette situation se retrouvera en bien des clubs du Languedoc, à Montpellier, Lézignan, peut-être Nîmes, pendant cette période de transition qui précédera la mise en place de la frontière football/rugby. C'est qu'en effet la proximité originelle entre les deux sports fait place assez rapidement à une situation plus conflictuelle, de rivalité, dont on ne sait trop si elle est le produit ou le moteur de la spécialisation des joueurs et de l'obligation de choisir une pratique privilégiée. Il faut encore ajouter une dimension particulière de la cohabitation entre le football et le rugby, et qui tient au fait que, jusqu'à la fin de la Grande Guerre, les deux sports ont, pour l'essentiel, été gérés par la même fédération, l'USFSA. En effet, contrairement à ce que connaît le nord de la France où coexistent plusieurs organisations concurrentes pour le football (USFSA, LFA, FCAF...), la présence des fédérations rivales de l'USFSA est, en Languedoc, très minoritaire. La Fédération catholique des patronages (la FGSPF) est peu implantée (quelques patros à Montpellier et Béziers, pour l'essentiel), et la LFA n'apparaîtra que dans les dernières années de Guerre, sous forme d'une Ligue méridionale impulsée depuis Bordeaux. L'USFSA gère donc la totalité du rugby et la grande majorité des clubs de football (en tous cas, les plus prestigieux et représentatifs de la région), et ce sont les mêmes hommes qui assurent cette gestion tout à la fois sportive et administrative, d'abord depuis Toulouse, siège de la Ligue du Sud, puis à Cette, lorsque le Languedoc gagne son autonomie en 1907. Les choses changeront bien sûr à partir de 1920, lorsque chaque sport, quittant l'USFSA moribonde, fondera sa propre fédération : la rivalité entre football et rugby se jouera alors dans un cadre nouveau, entre deux puissances indépendantes.

La géographie sportive du Languedoc, pour ce qui concerne nos deux sports du football, se met en place dans une première phase autour du ballon ovale. On sait que la diffusion du rugby a précédé de quelques années celle du football, et ce qui est vrai pour la France se vérifie aussi en Languedoc. Il est assez arbitraire de vouloir à tout prix dater les premières implantations du rugby dans les villes de la région, à la fin du XIX` siècle, tout simplement en raison de l'absence de clubs formellement organisés, et même, dirons-nous, en l'absence de compétition. La chronique plus ou moins légendaire des clubs fait mention de dates telles que 1888 pour le collège de Perpignan, du début des années 90 pour le Lycée de Montpellier, et du milieu de ces années 90 pour ceux de Narbonne (1894) et Carcassonne (1896). Peu importe, à vrai dire, car au-delà du repère symbolique, il faut bien remarquer que la pratique du rugby est alors tout à fait dérisoire : en 1897 encore, les lycéens regroupés au sein du Stade Montpelliérain ne jouent que deux ou trois matches dans toute leur saison, essentiellement contre leurs homologues du SOET de Toulouse. A cette époque, les défis que se lancent les équipes des établissements scolaires concernent donc un petit nombre de villes : Montpellier, Carcassonne, Perpignan, et au-delà, Toulouse et Marseille. Des tentatives de création d'équipe sont signalées au collège de Lunel (1899), à Béziers, probablement à Cette (toujours en 1899). Une équipe existerait également au Lycée de Nîmes en 1898, selon Philippe Monnier, qui signale également à Beaucaire, en 19001901, un Racing Club adepte du ballon ovale. A partir de 1895, le proviseur du lycée de Montpellier a provoqué une amorce de compétition en mettant en jeu une Coupe du Défi entre l'équipe de son établissement et celles des collèges de Perpignan, Carcassonne, Narbonne. Chaque équipe fait ainsi figure de point isolé sur la carte : il faut attendre 1896 pour voir apparaître le premier club civil à Perpignan, le Stade Roussillonnais, et 1899 pour que se crée une seconde équipe à Carcassonne (l'USC) et à Montpellier, à l'Ecole d'Agriculture, puis une troisième en milieu étudiant et non plus scolaire. C'est la génération des élèves du lycée qui transporte à l'université son goût pour le ballon ovale en créant l'USEM qui va, pendant cinq ou six ans, se maintenir au sommet du rugby régional. En 1900, la capitale languedocienne connaît une diffusion grandissante de ce nouveau sport : Des milieux lycéens et universitaires, que l'on peut donc qualifier globalement de "bourgeois", le ballon ovale passe à des milieux plus populaires, par exemple en touchant l'école primaire supérieure Michelet, ou déjà des clubs de quartier (un Football Club montpelliérain naissant matche contre l'équipe troisième du Stade lycéen, durant l'hiver 1900).
A cette date donc, le Languedoc ne connaît guère que le rugby, qui se présente, ici comme un peu partout en France, comme le sport collectif des lycéens et collégiens, dominé par la bourgeoisie adolescente, mais qui commence à se populariser dans les principales villes. Rien de spécifiquement "languedocien" dans cette appropriation du rugby, que l'on perçoit plutôt pour ce qu'il est réellement alors, un sport anglo-saxon venu du nord, importé par des "nordistes" ou par des élèves du cru retour d'expédition en Angleterre ou plus simplement de Paris. Il faudrait pouvoir préciser par quelles filières et avec quels hommes le rugby a été ainsi importé en Languedoc j'aurais tendance à penser qu'une mythologie s'est créée ultérieurement autour d'acteurs locaux, dans le but plus ou moins délibéré de démontrer l'accointance "naturelle" entre le rugby et les méridionaux, et en renvoyant dans l'oubli plusieurs intermédiaires essentiels. C'est ainsi que le rugby biterrois, antérieurement à la création très tardive de l'ASB (1911) doit beaucoup aux frères Kermeneur (au patronyme pas vraiment occitan) totalement occultés aujourd'hui, l'un d'eux ayant ensuite cherché à relancer le rugby à Cette. De même à Nîmes, puis encore à Cette, un certain Vigneron, fonctionnaire des Postes originaire de Lille, a joué un rôle très actif dans les années autour de la Grande Guerre. A Montpellier, les premiers élèves du lycée à jouer un rôle moteur sont pour partie des languedociens (au tout premier chef, Auguste Fabregat, biterrois qui jouera ensuite au Stade Toulousain, et qui est le véritable initiateur du rugby dans la capitale languedocienne), mais certains parmi les plus actifs sont des immigrés de passage, tels que Bieth, un Alsacien, ou encore un Havrais initiateur du rugby à l'Ecole d'Agriculture : ceci ne sera d'ailleurs pas sans conséquence sur l'implantation du jeu, en le privant de plusieurs dirigeants possibles durablement installés sur place. Le rugby en 1900 un sport venu du nord, en tant que tel porteur de modernité et de progrès. Cherchant à faire la promotion du jeu auprès des élites locales lectrices de la gazette mondaine "la Vie Montpelliéraine et Régionale", un chroniqueur présente le rugby sous son jour le plus attirant : "Le football est un jeu très en honneur et très suivi, non seulement en Angleterre ou en Allemagne, mais dans tout le nord de la France et dans toutes les grandes villes du midi, Bordeaux, Marseille, Toulouse, et même dans des centres comme Montauban ou Perpignan"(3). Rien d'étonnant dès lors à ce qu'il touche l'ensemble des couches scolarisées des bourgeoisies locales.

Il nous paraît important ici, d'insister sur un mouvement d'ensemble souvent mal perçu. Une vision "téléologique" du rugby, s'appuyant sur son implantation régionale actuelle, se contente de marquer les étapes de la conquête du Sud-Ouest, en oubliant trop le vaste phénomène de repli qui a marqué, de façon concomitante, le reste du territoire national. En 1897, par exemple, l'USFSA gère des championnats régionaux dans le Sud-Ouest certes (Bordeaux) et le Sud (Toulouse), dans un Sud-Est centré sur Lyon et qui remonte jusqu'à Dijon, mais aussi dans le Centre-Ouest (Chartres, Le Mans, Tours, Orléans..), et en Seine-et-Marne et Yonne (Melun, Troyes..). Le problème historique s'énonce alors moins comme celui du saut géographique du rugby de Paris vers l'axe Bordeaux-Toulouse (c'est en particulier ce que fait Christian Pociello (4) mais aussi à un moindre degré Augustin et Garrigou (5) que comme celui de la progressive désertification de l'espace national au profit du seul Sud-Ouest. Il se révèle ainsi que la greffe rugbystique n'a pas pris partout, qu'un phénomène de rejet se manifeste, mis en évidence par l'apparition du football, et rejet d'une telle ampleur qu'il va confiner le rugby dans une zone très minoritaire de l'espace national, le midi aquitain et languedocien. L'abandon du rugby est très vite réglé dans le Gard et même à Cette, au profit du football qui s'installe entre 1900 et 1902, plus lentement à Montpellier, qui de ce point de vue apparaît bien comme la ville charnière où s'est joué certainement la partition de la région en deux espaces fortement différenciés autour de ces deux sports.
Cette métaphore de la greffe prend tout son sens lorsque la diffusion du rugby le fait passer du seul milieu scolaire embourgeoisé aux clubs civils à recrutement plus populaire et aux clubs de village. C'est alors que se manifeste pleinement la différence profonde entre les centres urbains où peut bien subsister une équipe de rugby, isolée et sans véritables racines, sujette à toutes les fragilités, et les villes foyers d'une prolifération de clubs s'étendant alentour en tache d'huile. A Nîmes, par exemple, le rugby ne disparaît jamais totalement : le Sporting Club local, qui pratique le football, possède une section de rugby dans les années 1910 qui sera même championne du Languedoc 2e Série en 1912. La situation est la même à Alais ou encore à Cette, la future Mecque du football, où se succèdent diverses tentatives pour faire vivre un club de rugby présence attestée en 1903, 1910 (au 24e RIC), 1913... A Montpellier, tout se joue en quelques années. En 1902 encore, la réserve de l'USEM envisage des matches de propagande avec les équipes qui se constituent dans tous les collèges environnants (Cette, Lodève, Lunel, Pézénas...), tandis qu'en ville, un club civil surtout intéressé par le vélo, l'Etoile Sportive, possède aussi son équipe de rugbymen, et qu'une autre équipe, militaire celle-ci, se manifeste en 1903 au 122° RI. A ce momentlà, le rugby est bien implanté, et engagé dans un processus de densification qui donnera naissance à des clubs à recrutement populaire, comme le Montpellier Sportif en 1906, qui vient grossir les rangs à côté des lycéens et des étudiants. Lorsque le ballon rond fait sa première apparition à Montpellier, en 1905, donc très tardivement par rapport aux grandes villes méridionales, c'est parce que la ville est choisie par l'USFSA, sur des motifs purement géographiques, pour abriter une demifinale de championnat de France entre le SOET toulousain, champion du Sud, et l'Olympique Etoile Bleue de Marseille, champion du Littoral. Le match a lieu dans la plus grande indifférence (les rugbymen de l'USEM et de l'Etoile Sportive, chargés de préparer le terrain, se sont récusés). Selon le chroniqueur sportif local, il est vrai que "le football tend à remplacer le rugby dans beaucoup de régions. La raison en est que le jeu paraît moins brutal, ce qui est une erreur à mon avis...". Mais rendant compte du match, il justifie l'assistance très clairsemée en faisant remarquer que "ce jeu tout d'adresse et de combinaisons, n'offre pourtant pas les émotions du rugby." Des rugbymen de l'USEM s'essaient cependant au nouveau sport, en fin de saison, sans aucun succès, ni sportif (ils vont se faire battre sévèrement par les Nîmois), ni populaire "Je ne crois pas que l'Association soit bien aimée à Montpellier, car dès que les spectateurs aperçoivent le ballon rond, ils s'empressent de fuir"(6). Mais fin 1906, l'équipe de rugby de l'USEM, jusqu'alors au faîte des compétitions régionales, s'émeut de n'être point classée en 1° Série (le Languedoc est encore en 2° Série, contrairement au Comité voisin des Pyrénées). Sur un mouvement de dépit, elle refuse de s'inscrire en championnat : c'est le début de la fin, jamais plus Montpellier ne retrouvera sa prééminence qui lui est alors ravie par Perpignan, puis par les clubs audois. L'USEM périclite, remplacée par un nouveau Stade Montpelliérain, en concurrence avec le Montpellier Sportif. Un regroupement temporaire, le MSUC, masque mal le déclin sportif et populaire.
En même temps, le football a pris un très étonnant essor. Passé le premier moment de prévention, les Montpelliérains se jettent dans la compétition, en acceptant dans un premier temps de recevoir la leçon des Sétois et des Nîmois, plus aguerris. Tandis que les divers clubs de rugby qui se succéderont dès lors à Montpellier végéteront dans les séries inférieures, manquant régulièrement les occasions de rejoindre l'élite, victimes principalement de l'instabilité d'un recrutement tributaire des affectations militaires et du désintérêt estudiantin, le football, après un premier contact peu enthousiaste, se propage rapidement dans toutes les sphères sociales. Les clubs de quartier et de village se multiplient vite, comme à Nîmes ou à Cette, et comme le fait le rugby à Carcassonne ou à Perpignan. Le succès tardif mais massif du football à Montpellier est d'ailleurs plus quantitatif que sportif : aucun club important ne parviendra à émerger avant les années d'après-guerre et la création du SOM. Mais sa diffusion populaire permet à ce sport de s'ancrer solidement, en lui assurant un relais géographique entre Cette et Nîmes, ses deux seuls points de fixation depuis le tout début du siècle. Désormais, la proximité de plusieurs centres urbains voués au ballon rond va permettre une diffusion du football en tache d'huile, et la constitution d'un espace homogène permettant aux petits clubs sans moyens financiers de rencontrer à peu de frais des équipes voisines.

Ainsi, le processus que connaît le Languedoc répète, à son échelle, une évolution plus générale. Sur un territoire national assez régulièrement couvert par la diffusion du rugby, aussi bien à Nancy ou Troyes qu'à Montpellier, à Orléans ou Laval qu'à Marseille, l'apparition du football, avec quelques années de décalage, va provoquer une géographie différentielle du rugby : Certaines zones résisteront au nouveau venu, tout en lui faisant une place : c'est le cas en Aquitaine et à Bordeaux, où les succès du SBUC-rugby en championnat de France masquent rétrospectivement les qualités sportives et la popularité même des équipes de football créées dès 1894 (7). Il en est de même à Toulouse : par exemple, en 1897, un championnat de football double le championnat de rugby dans le Comité du Sud, et oppose des clubs toulousains. Dans certaines régions, beaucoup plus limitées, la présence du rugby sera quasiment exclusive et interdira la pénétration du football : c'est assurément le cas dans le Narbonnais, qui est un désert footballistique jusqu'à la fin des années 1930. D'autres au contraire, de loin les plus nombreuses, succomberont immédiatement, et abandonneront pour l'essentiel le ballon ovale au profit du seul ballon rond : le Gard est à cet égard un cas typique.

Dès lors, les années qui précèdent la Première Guerre mondiale voient se mettre en place une géographie sportive qui, dans ses grands traits, se maintiendra pendant plusieurs décennies, environ jusqu'aux années 1960. Le tableau que l'on peut tracer dans ces années 1910 ne sera que confirmé par la suite. Les territoires qu'il dessine sont suffisamment marqués pour que l'on puisse facilement les identifier. Ils dépassent d'ailleurs les limites de l'actuelle région LanguedocRoussillon, et c'est une carte un peu plus vaste qu'il convient de parcourir pour appréhender l'exacte mesure de l'implantation du football et du rugby à cette époque.

Sans simplifier abusivement, la vallée de l'Hérault peut faire figure d'axe de symétrie. A l'Ouest, le triangle Béziers-CarcassonnePerpignan est à peu près exclusivement rugbystique. Dans les villes, plusieurs clubs coexistent rapidement, signe de popularisation. Certains sont à vocation "corporative", comme les Dames de France à Narbonne. Plus souvent, le club phare est entouré d'équipes de quartier : c'est le cas à Perpignan ou à Carcassonne. Les clubs de village commencent à se créer à partir de 1908-1910 : on en trouve ainsi, plus ou moins actifs à Lespignan et à Coursan, à Sigean, Durban, Portel, Marcorignan... Autour de Carcassonne à Trèbes, Barbaira, ou Puichéric. En Roussillon, les clubs de quartier se multiplient à Perpignan (l'Etoile sportive, la Colombe sportive, le Perpignan Sportif, etc.) et commencent d'apparaître dans les villages : Rivesaltes, Elne, Collioure, Thuir, Prades... Dans ces années de gestion de l'USFSA, la seule équipe de football à apparaître épisodiquement au coeur de ce triangle, est à Lézignan, où quelques rugbymen du FCL tapent de temps à autre dans un ballon rond, jouant les utilités en championnat régional au titre de représentant de l'Aude. Aux pointes du triangle, la situation est moins tranchée. Dans le Biterrois, il faut compter avec la présence, très marginale, de quelques équipes de patronages ou de collège religieux. Les clubs civils (le Stade Biterrois, vers 1911, Béziers-Sports) sont fragiles, mal implantés, d'autant que le football à Béziers fait figure de sport abandonné aux Espagnols : le Hispania FC est à certains moments le meilleurs club de la ville. C'est plutôt au nord, à Roujan, et plus loin vers Bédarieux et le bassin minier, que le football s'enracine. Mais au sortir de la Grande Guerre, l'arrondissement ne compte encore guère que 7 ou 8 clubs de football, dont la moitié seulement affiliés à la Fédération. Il en est à peu près de même à Perpignan, où l'USFSA tente de maintenir une esquisse de championnat départemental. Ici encore, la colonie espagnole fournit l'essentiel des effectifs : on va même jusqu'à intégrer dans ce championnat l'équipe voisine de Port-Bou. Mais les Roussillonnais se désintéressent du ballon rond, malgré les matches de propagande que l'Olympique Cettois va jouer à Perpignan contre le FC Barcelone. La situation est un peu différente au-delà de Carcassonne, avec un Lauraguais intéressé par le ballon rond, et qui à défaut de trouver des partenaires dans le département, lorgne vers l'Ouest et participe aux compétitions du championnat des Pyrénées. Le football trouve ici un terrain assez solide, dans un périmètre qui, outre Toulouse, comprend des petites villes telles que Cazères ou Revel, peu attirées par le rugby, ainsi que des villes tarnaises (Albi, Graulhet, Carmaux..).
De l'autre côté du fleuve Hérault axial, la situation apparaît assez exactement inverse. A partir d'Agde, le football règne très hégémoniquement autour du bassin de Thau. De Cette, il est passé à Balaruc, Mèze, Frontignan. Là s'opère la jointure avec la zone montpelliéraine qui dès avant 1914, fourmille d'équipes de villages. Vers Nîmes, les relais sont assurés par Lunel, Calvisson, Vergèze... Un large ruban se déroule ainsi depuis Agde jusqu'à Beaucaire et Bagnols sur Cèze, et remonte par Uzès jusqu'à Alais et à son bassin industriel (Bessèges, La Grand'Combe). La pénétration vers le nord (St-Pons, Lodève, la Lozère surtout) est plus lente et difficile, et ne s'accélère que pendant la Grande Guerre, période de forte expansion des activités sportives chez les adolescents. En Lozère, une équipe de football est attestée à Langogne en 1912 : elle semble, alors, bien isolée. Par contre, dans le Gard, autour des villes, s'intensifie très vite le réseau des clubs villageois, ce qui ne laisse pratiquement aucune place au rugby (sinon, épisodiquement, à Nîmes et Alais). Pourtant, de même que l'extrême Ouest de la région se laisse tenter par le football toulousain, on retrouve un rugby assez majoritaire à l'Est, dans la vallée du Rhône, et solidement implanté dans le Vaucluse et à un degré moindre dans les Bouches du Rhône. Les clubs avignonnais sont des partenaires fréquents pour les équipes de rugby montpelliéraines ou nîmoises, qui vont aisément conclure des matches avec Carpentras, Salon, ou un peu plus loin Aix et Marseille.
Lorsque le schisme treiziste apparaît dans la seconde moitié des années 30, il ne modifie en rien la géographie régionale, en se moulant dans certaines des zones occupées par le rugby orthodoxe. Que le XIII se situe en concurrence directe avec le XV (à Perpignan), qu'il prenne sa place, plus ou moins complètement (plus, à Lézignan et dans le Minervois, moins à Carcassonne ou dans le Vaucluse et les Bouches du Rhône), ou encore qu'il se partage le terrain avec son rival (dans la Haute-Vallée de l'Aude : le XV à Quillan, le XIII à Limoux), il ne contribue pas à gagner de nouvelles places au ballon ovale. Par exemple, la présence de clubs treizistes à Montpellier ou même à Nîmes, où ils prennent le relais de clubs quinzistes dans les années 50, n'a pas débouché sur une diffusion significative du jeu autour de ces deux villes, qui sont restées des points isolés sur la carte rugbystique.
Ainsi, l'image simple d'une partition football à l'Est/rugby à l'Ouest fait place à un tableau plus complexe, sorte de mosaïque qui alterne des blocs pratiquement purs de rugby (le triangle NarbonnePerpignan-Carcassonne) ou de football (l'axe Cette-Montpellier-NîmesAlais) avec des zones de transition métissées, à dominante rugby (le Vaucluse) ou football (le Lauraguais).

Les conflits entre les deux sports sont des conflits de territoire, qui contribuent à cristalliser les positions acquises et à figer la carte : à Béziers, par exemple, où la tension est particulièrement forte, car dans la zone frontalière. En 1922, une polémique entre l'ASB (rugby) et le SOB (football) est ainsi analysée dans la presse spécialisée : "Notre journal n'a pas été créé pour entretenir des polémiques et pour exalter l'une contre l'autre deux sueurs toujours prêtes à se crêper le chignon : le Rugby et l'Association. Pourquoi au contraire ne serions nous pas fiers, nous tous Biterrois, d'appartenir à l'unique ville languedocienne qui, de Marseille à Toulouse, est la seule à posséder des équipes dignes d'elle en rugby et en football ? Vivons donc en paix, puisqu'il n'est pas possible de vivre en harmonie, que chacun cultive son jardin sans jeter constamment de pierres dans celui de son voisin"(8). D'autres témoignages de la même époque, évoquent des luttes sourdes pour évincer le rival de son territoire. En terre de football, par exemple, les pionniers du rugby éprouvent, à les entendre, les pires difficultés. C'est ce qu'affirme Vigneron, déjà nommé : "Ayant été successivement depuis 1909, Président du SC Nîmes où nous eûmes d'énormes difficultés à organiser le premier team de rugby qui ait fonctionné dans le Gard - ayant ensuite fondé et présidé le RC Sète où nous rencontrâmes encore davantage d'entraves et d'animosité, nous croyons être assez qualifié pour (parler) au nom de nos amis ruggers du Gard et du nord de l'Hérault qui bien péniblement et sans grand secours de leur Fédération chaque jour luttent pour le développement du ballon ovale dans ces vrais "fiefs" de l'Association. Nous ferons donc connaître que depuis Béziers jusqu'à Tarascon, il n'existe que quatre clubs pratiquant le rugby : à Sète, Montpellier et Nîmes... clubs dont l'existence est des plus précaires"(9).

Un dernier point enfin, concernant cette géographie languedocienne, à propos de la frontière héraultaise. Le fleuve Hérault fait davantage figure de fracture infranchissable pour le rugby que pour le football. Pézénas est traditionnellement le bastion avancé du rugby vers l'Est, et il serait difficile, avant la période récente, de trouver des équipes ayant réussi à franchir le fleuve. Par contre, le football est de vieille implantation à Roujan, Aspiran ou Clermont-l'Hérault, ainsi que plus au sud, à St-Thibéry ou Montblanc. Surtout, dans les années 20, le football progresse régulièrement dans le Biterrois, tant en ville que dans plusieurs villages. Mais il est peut-être plus intéressant de remarquer (à titre de parenthèse), comment la vallée de l'Hérault semble faire tampon entre le football et le rugby, en se spécialisant de façon très marquée dans une gamme de sports tiers. C'est en effet autour de Pézénas, dans toute une série de villages entre Aniane au nord et Montblanc au sud (Gignac, Canet, Aspiran, Montagnac, Valras, Nézignan...) que se trouve, dès avant la Guerre de 1914-18, le gros des pratiquants du jeu de tambourin (10), puis, dans les années 20, de la pelote basque, et enfin, dans les années 30, les premiers clubs de basket-ball, à Pézénas et Tourbes (11). On a là une zone frontière, un long ruban le long du fleuve, qui manifeste une extrême singularité dans le choix de ses jeux sportifs, au moment même où se cristallisent de part et d'autre les deux grands espaces dominants du sport régional.

 

Questions de méthode

Cette géographie si particulière exige explication. L'explication manque, malheureusement, et je ne l'apporterai pas aujourd'hui. Tout au plus vais-je essayer de poser quelques principes de méthode, et proposer quelques pistes, pour tenter d'éclaircir ce mystère.
Tout d'abord, il me paraît juste de concentrer l'attention sur le rugby. En effet, on peut soutenir l'idée que le football jouit d'une diffusion assez régulière et homogène. Malgré les quelques taches blanches en Languedoc, que nous avons relevées, on voit bien comment le football, d'une façon spectaculaire dans certaines régions de forte et vieille implantation, ou beaucoup plus discrète ailleurs, dans le grand Sud-Ouest, a de longue date étendu sa présence. Le football est une réalité (quantitative) en Aquitaine ou en Midi-Pyrénées, même s'il y est symboliquement supplanté par le rugby. Et ce qui est vrai pour le Midi de la France semble bien l'être aussi ailleurs, y compris au plan international. Le football a une géographie heureuse, c'est-à-dire sans histoire (12).11 n'en est pas de même avec le rugby.
A dire vrai, c'est le rugby tout entier qui constitue un objet fascinant pour les sciences sociales. Si celles-ci ne s'étaient pas aussi longtemps désintéressé du phénomène sportif, probablement trop vulgaire, elles auraient fait depuis belle lurette du rugby un véritable objet de laboratoire, archétype académique du "problème" propre à alimenter la réflexion épistémologique, à tester les méthodes d'investigation et les hypothèses explicatives. Voila en effet un objet qui s'offre à nous (géographe, historien, sociologue ou ethnologue) avec toutes les facilités d'une saisie objective : comme la plupart des grands sports modernes, le rugby ne se dérobe pas si l'on veut tracer le déroulement de sa naissance (en France), de sa diffusion, de son implantation actuelle, de ses effectifs, etc. Rien de plus simple en principe (les sources ne sont certes pas toujours faciles à reconstituer, mais elles existent) que de tracer les contours du phénomène rugby, d'en dresser le portrait et d'en conter l'histoire avec précision. Et pourtant, malgré cette simplicité objective du rugby, rien de plus insaisissable, dès lors que se pose la question de sa dispersion géographique.
Sur la planisphère, le rugby occupe aujourd'hui des territoires tout à fait singuliers. Sorti de Grande-Bretagne (mais déjà là avec des ruptures de densité et des accrochages locaux très particuliers : en Ecosse, par exemple, réduit à la bande méridionale des Borders), il investit l'Empire : Afrique du Sud, Australie, Nouvelle-Zélande... mais pas l'Inde. Dira-t-on alors qu'il s'agit d'une activité réservée aux Blancs (d'où sa quasi absence en Afrique orientale) ? Oui, mais pourtant, il a su s'implanter fortement en Océanie, chez les Maoris, dans les Iles Fidji, et plus récemment au Japon, malgré la domination culturelle américaine. Par ailleurs, Canada et USA se sont toujours montrés des plus rétifs à son égard, qui lui ont opposé avec succès d'autres dérivés locaux du football. Un relatif bastion en Amérique latine, l'Argentine, certes sous influence britannique... Et que dire de l'Europe continentale, partagée pour l'essentiel entre la France, et, à un degré moindre, la Roumanie ? Le rugby a sauté la Manche, mais reste une curiosité exotique dans le Bénélux, au Danemark ou en Allemagne. De même la forte présence anglaise au Portugal ou en Espagne au tournant du siècle n'a pas déclenché de phénomène rugbystique notable. Et il faudrait en dire autant des pays du Proche-Orient sous protectorat britannique.

En France, le parcours historique et géographique du rugby a souvent été tracé, et manifeste les mêmes caractéristiques singulières : sport anglo-saxon joué par de nombreux celtes britanniques, le rugby ne s'est acclimaté ni en Bretagne ni en Normandie (l'épisode du Havre Athlétic Club n'a guère été durable). On sait que la greffe parisienne ne s'est pas développée comme on aurait pu l'attendre (les clubs actuels d'Ile de France sont bien souvent à base de méridionaux exilés), au contraire de la greffe bordelaise, qui a rapidement trouvé des relais, d'une part dans une autre enclave britannique du côté de Biarritz et Bayonne, mais plus étrangement tout au long de la Garonne et jusqu'en Languedoc. Inutile donc de chercher ici quelque déterminisme ethnique. Toute une littérature, depuis le début du siècle, qui fait appel aux "vertus de la race" pour expliquer les succès bayonnais ou perpignanais néglige le fait évident que ces vertus semblent étrangement absentes chez les Basques ou les Catalans d'outre-Pyrénées, comme elles sont absentes chez nos Bretons. Pas davantage de déterminisme géographique lié au sol ou au climat : le rugby que l'on pourrait croire approprié aux verts gazons britanniques, s'est détourné des prairies normandes et fort bien accommodé des champs de pierraille des Corbières. Toutes ces singularités - ces bizarreries - font un mystère : Jean Lacouture en convient volontiers dans sa récente petite histoire du rugby. "L'histoire du déploiement du rugby est, à travers le monde, un paradoxe permanent, un zigzag abracadabrant, plus improbable que les rebonds d'un ballon ovale"..."Aussi bien l'ébouriffante histoire du rugby dans les Gaules n'étonne-t-elle point par le mystère de ses origines, qui sont bien d'outreManche, mais par l'itinéraire de son développement, par la spécificité de ses implantations et en fin de compte, surtout, surtout, par l'extraordinaire étroitesse et stabilité de sa localisation" (13).
Moins que la quasi universelle diffusion du football, c'est donc bien la bizarrerie rugbystique qu'il convient de chercher à expliquer. Mais si le rugby apparaît sur la carte comme un chapelet de taches isolées, faut-il tenter de donner raison à chaque tache dans sa singularité, ou, plutôt, d'abord, à ce phénomène général de "diffusion en taches"?
La première voie a été suivie par plusieurs spécialistes es-rugby, qui se sont ingénié à découvrir les facteurs favorisants ou déterminants de certaines de ces implantations locales. Pour rester en France, c'est le cas de Christian Pociello, qui voit dans le Sud-Ouest un espace caractérisé par un réseau dense de petites villes, milieu social particulièrement favorable à l'expression d'un sport réservé, de par sa complexité technique, à des communautés de "connaisseurs". On pourra argumenter, à l'encontre de cette thèse, que tous les sports privilégient les petites villes, de province ou de banlieue (le phénomène est manifeste en basket ou en handball, et même au football, voir la place de villes telles que Auxerre, Sochaux ou Lens). Egalement, que la question reste pendante de savoir si le rugby s'est implanté dans le Sud-Ouest parce qu'il est bien pourvu en petites villes, ou si la densité de son implantation dans le Sud-Ouest devait nécessairement rencontrer ces petites villes (lorsque les trois-quarts des 80 équipes du championnat de France sont concentrées dans une région, elles ne peuvent évidemment concerner les seules métropoles).
La recherche de conditions déterminantes locales, c'est aussi ce qu'esquisse Robert Ferras dans le texte déjà cité. Pour le Languedoc, poser une équation rugby = viticulture (en crise) désigne à tout le moins le constat d'une coïncidence actuelle. L'aire du rugby de haute densité correspond assez exactement avec le vignoble hégémonique : le Biterrois, l'Aude viticole (avec cette confirmation a contrario d'un Lauragais footballistique et non viticole). La plaine roussillonnaise vouée au rugby (aux deux rugbys) est-elle au même degré dominée par le vignoble ? Cela est moins sûr. De même que le lien vigne - rugby se distend singulièrement dans la plaine montpelliéraine ou les coteaux gardois : ici, le vignoble, pourtant bien présent, s'accommode du football. Dira-t-on alors que, plus que la viticulture, c'est un ensemble économique et humain vieillissant, en crise, qui fait le terreau du rugby ? Les concordances encore ne manquent pas, mais aussi les contre exemples : la Lozère du football fait-elle partie du Languedoc jeune, urbain et moderne ? Et les hauts cantons héraultais ou gardois ? En fait, au-delà des approximations de ce genre d'hypothèse, la principale difficulté rencontrée tient peut-être à l'absence de perspective historique. Si, comme nous l'avons montré, la géographie régionale du football et du rugby existe depuis maintenant presque un siècle, c'est dans les conditions socio-économiques contemporaines de sa mise en place qu'il faudrait en chercher les fondements. Avant 1914, peut-on dire que l'Est languedocien manifeste un plus grand dynamisme, davantage de vitalité que l'Ouest viticole ? Rien n'est moins assuré.
A ces méthodes que l'on peut qualifier de déterministes, recherchant des corrélations entre les structures sociales locales et le choix d'une activité sportive - corrélations dont la signification reste de toutes façons opaque, J-P. Augustin a tenté de substituer une analyse prenant davantage en compte les intentions des protagonistes. La relation qu'il propose, dans les Landes, entre un football catholique de patronage et un rugby laïc et républicain, fait la part belle aux conflits idéologiques entre groupes sociaux et aux stratégies de mainmise sur la jeunesse par activités sportives interposées. Le modèle semble tout à fait pertinent pour cet extrême Sud-Ouest. Mais est-il transposable ailleurs ? Certes, le Midi rouge et le Midi blanc coexistent en Languedoc, mais je ne crois guère à leur influence en ce domaine. Le débat politique ou idéologique se joue pour l'essentiel sur d'autres scènes que les terrains de sport. Pas plus la presse régionale (Le Petit Méridional et l'Éclair) que les Municipalités, à Montpellier en particulier, ne me semblent avoir pris parti, ni s'être investi plus que de mesure dans ces rivalités sportives (14).
Peut-être alors convient-il de se retourner vers une approche plus large, en prenant le phénomène rugbystique dans toute son ampleur, et en cherchant à dégager ses traits spécifiques, ici comme ailleurs. C'est évidemment se contraindre à une mise en perspective qui dépasse largement le cadre de cette communication. Il faudrait mener en parallèle des comparaisons à plusieurs échelles, en mariant les niveaux locaux, nationaux et internationaux. Nous souhaitons ici nous borner à esquisser très rapidement deux voies de recherche susceptibles d'éclairer certains aspects de la géographie rugbystique, au seul niveau national/régional, en privilégiant systématiquement les points de divergence entre rugby et football, en espérant, par là, mieux percevoir ce qui fait la particularité de chacun des deux sports.

 

Le territoire du rugby

Ce que nous avons déjà évoqué comme la rétractation spatiale du rugby est un phénomène assez général. A l'origine, sa diffusion depuis l'Angleterre touche plus ou moins l'ensemble de l'Europe. En 1892, par exemple, la revue de l'USFSA, les Sports Athlétiques, mentionne des compétitions régulières en Allemagne, Hollande, Belgique, dans des pays donc où la pratique du rugby deviendra ultérieurement tout à fait marginale.
Le même processus s'est opéré en France. On admettra tout d'abord que la concentration du rugby sur le Sud-Ouest a manifestement été favorisée par les succès sportifs des clubs bordelais en Championnat de France. Dans le climat de militantisme régionaliste de l'époque (la Fédération régionaliste de Charles Brun est fondée en 1900), et de revendications provinciales contre la centralisation parisienne, thème récurrent dans toute cette période d'avant 1914, des victoires sportives mettant à mal la supériorité parisienne peuvent jouer un rôle moteur dans la conscience collective aquitaine. Il faut retenir cependant la part de hasard : certaines victoires bordelaises ont tenu à un fil. Que se serait-il passé si le résultat sportif avait été inversé, ou si le FC Lyon avait plus souvent gagné le droit de disputer les finales contre les clubs parisiens ? Il faut surtout voir que d'autres victoires assez semblables en football, de la part d'autres clubs méridionaux (un club marseillais est champion de France USFSA à plusieurs reprises avant guerre) n'ont pas provoqué les mêmes conséquences. Le phénomène important me paraît résider dans la construction idéologique particulière à laquelle a donné lieu le rugby, contrairement au football. Il n'est en effet pas suffisant de dire, comme le font Augustin et Garrigou, que le rugby joue un rôle "totémique" de porteur d'une identité collective. Le club sportif emblématique d'une collectivité humaine dans lequel celle-ci se reconnaît et s'affirme : ce mécanisme bien réel est tout aussi vrai pour quelque sport que ce soit, et on le voit bien aujourd'hui à Marseille autour du football, ou ailleurs grâce à quelque club de basket. Ce qui particularise le totémisme rugbystique, c'est que l'affirmation proprement identitaire se double d'une revendication culturelle (15) en imposant l'idée d'une symbiose entre la pratique du rugby et les "qualités de la race" ou le mode de vie d'une population. Alors qu'un succès sétois ou marseillais en football est perçu comme la preuve de la capacité des méridionaux à "faire aussi bien" que n'importe qui, donc en se plaçant sur une échelle de valeur commune, les succès rugbystiques sont l'occasion d'affirmer la spécificité méridionale. Plus encore, la pratique du rugby devient très vite un enjeu stylistique entre micro-régions : le discours sur les méthodes bayonnaise, toulousaine, catalane, biterroise, etc. qui se poursuit de nos jours à longueur de colonnes du Midi Olympique, est propre au rugby.
La question n'est pas tant de savoir si de tels styles existent réellement et de façon durable, que de constater la récurrence de ce type de discours à partir d'un certain moment, que l'on peut dater probablement des années 1910. Auparavant, il semble bien que l'appréciation des qualités d'une équipe sportive, tant au rugby qu'au football, portait sur des critères techniques permettant de mesurer les étapes de l'apprentissage du jeu par les joueurs. Ainsi, les joueurs de l'USEM montpelliéraine, battant les catalans de l'AS Perpignan en 1903 jugent leurs adversaires sur leur manque de maîtrise des finesses du jeu "Encore trop d'ignorance du jeu. De là, jeu fermé, coups de pieds à tort et à travers, hors jeu, en avants impossibles à signaler tant ils furent nombreux". Ce type de jugement rejoint tout à fait celui qui prédomine constamment en football, à cette époque comme beaucoup plus tard, dans lequel le mot clé est celui de "scientificité". Le vrai jeu de football est un jeu scientifique, mélange de maîtrise technique individuelle et de jeu collectif altruiste, gage d'efficacité. Mais il n'y a qu'une science, et, au fond, qu'une vraie façon de jouer au football, que chaque équipe recherche et approche plus ou moins, selon son talent. Le rugby, lui, abandonne vite cette logique universaliste pour affirmer la validité d'une pluralité de styles de jeu, moins concurrents que nécessités par le génie propre des races qui les mettent en pratique. Nous citerons ici comme particulièrement représentatif, un article de Voivenel, figure emblématique du monde du rugby, dans la Dépêche du Midi en 1914, au lendemain de la finale Perpignan-Bayonne : "Le sport a posé avec une netteté toute spéciale la question de race... On oppose le nord au midi pour exalter la supériorité de ce dernier... On fut d'accord pour signaler l'état stationnaire du rugby au-dessus de la Loire, et l'attention se porta sur nos Pyrénées, où les Perpignannais, les Palois, les Bayonnais, les Biarrots se révélaient avec éclat... De ce qu'il ne reste debout aujourd'hui que des équipes pyrénéennes, il ne faut pas croire que la question de race soit résolue. Elle se pose avec plus de "particularisme" (...) Une assemblée de quinze joueurs forme avant tout une équipe, une personne morale. On dit que le ressort de cette équipe est brisé, on parle de son âme. Il y a une influence du pays sur cette âme collective et cette influence sera d'autant plus grande que l'originalité du pays sera plus intense. A Toulouse, à Bordeaux, à Tarbes, régions ouvertes et relativement peu "particularistes", cette influence est indiscutable : les types étrangers de certains joueurs sont rapidement absorbés, "digérés"...Mais combien plus grande est l'action du milieu basque et surtout catalan !" Cette affirmation, constamment martelée, des styles régionaux, conduit vite à la rencontre d'une théorie régionaliste s'appropriant le rugby comme patrimoine quasi-génétique des populations méridionales. A cet égard, les quelques articles publiés dans OC à Toulouse entre les deux guerres sont parfaitement significatifs, de même que le rôle du Cri Catalan de Bausil, à Perpignan, héraut tout à la fois de la catalanité et du rugby, l'une ne se pensant pas sans l'autre.
Il faut poursuivre l'analyse plus loin, et considérer que cette appropriation idéologique du rugby par les Occitans du Sud-Ouest n'est probablement pas indépendante d'une appropriation institutionnelle du jeu. Il serait des plus intéressant de mener des recherches, rendues difficiles par l'état des archives, sur les conflits entre la direction parisienne de l'USFSA et ses Comités méridionaux, en matière d'organisation des Championnats et de classement hiérarchique des clubs. Est-il osé de penser que ces conflits (de pouvoir) ont été beaucoup plus marqués pour le rugby que pour le football, et que le principal indice en serait la remise en cause perpétuelle, quasiment année après année, de la formule du championnat de rugby ?
Très schématiquement, l'USFSA a organisé son championnat national de football sur un modèle géométrique formellement égalitaire. Les Comités régionaux étaient répartis en quatre zones géographiques, d'où émergeaient les quart de finalistes. Ainsi, les champions des Comités du Sud-Ouest (Bordeaux, Toulouse, Cette..) se rencontraient pour désigner leur représentant en demi-finale contre le vainqueur de la zone Sud-Est. Le vainqueur de ce match était qualifié pour la finale nationale contre le vainqueur de la moitié Nord. C'est une organisation de ce type qui a permis au football méridional de voir ses meilleurs clubs (le SBUC, le Stade Toulousain, l'Olympique Cettois, les clubs marseillais..) se qualifier régulièrement pour les phases finales du championnat national (et assez souvent les gagner), quels qu'aient été leur valeur et leur poids relatif face au football nordiste. A partir de 1920, la FFFA n'organise plus de championnat national. Le seul moyen officiel de se tester entre équipes de régions différentes est la Coupe de France. Bien des discussions naîtront à propos des tirages au sort, les désignations de terrains donneront lieu à litiges et à accusation de "magouille" des puissants parisiens ou nordistes à l'encontre des méridionaux, mais on ne voit guère se faire jour, en ces occasions, de conflit de fond sur l'organisation d'ensemble des compétitions.
Il semble bien qu'après une phase de tâtonnements, le championnat de rugby ait été imaginé par l'USFSA sur le même schéma (le représentant du Sud-Ouest - Bordeaux ou Toulouse - rencontrant en demi-finale celui du Sud-Est - généralement Lyon) avant de s'attaquer au représentant du Nord. Mais alors que la Commission du football maintenait une égalité formelle entre Comités de valeur inégale, ce qui constituait une prime ou un encouragement aux plus faibles, et les incitait à persévérer, la Commission de rugby, sous la pression des Comités méridionaux, s'est rapidement dirigée vers un classement hiérarchique des Comités, rangés en deux séries, les meilleurs seulement concourant pour le "vrai" titre de Champion de France. Nous avons vu l'USEM montpelliéraine se décourager de son classement en seconde série, et l'on peut penser que cette mainmise des Comités les plus puissants sur le Championnat national a joué un rôle négatif dans le maintien du rugby de bon niveau hors les zones privilégiées : Paris et le Sud-Ouest. Il semble aussi que les morcellements successifs des Comités méridionaux aient répondu à une volonté délibérée de multiplier le nombre des clubs qualifiés pour le Championnat de France : c'est du moins ce que laisse entendre A. Haon, auteur, en 1923, d'une conférence sur le développement du rugby dans la région pyrénéenne, qui explique ainsi la fragmentation du Comité du Sud en Comité des Pyrénées, par détachement des Comités du Languedoc et d'Auvergne (en 1907), et de celui d'Armagnac-Bigorre en 1912 (16).
Les accusations très souvent portées contre le pouvoir toulousain (alors que le siège de la Fédération était à Paris), par les Comités périphériques se jugeant défavorisés ou peu pris en considération, manifesteraient cette mainmise des méridionaux du Sud-Ouest sur un jeu dont ils ont fait leur propriété. Cette tendance au repli sur soi, nous l'analyserons aussi en comparant les structures sportives du rugby et du football.


Deux sociétés sportives

Les difficultés inhérentes aux tentatives de mettre directement en corrélation des pratiques sportives et des structures sociales locales, pourraient être en partie levées en prenant en compte une réalité intermédiaire, ce que l'on pourrait appeler la société sportive : les institutions fédérales, leur mode d'organisation des compétitions, l'ensemble des groupes sociaux dépendant directement de ces pratiques sportives, joueurs, dirigeants, public. Nous proposerons ici quelques éléments d'analyse d'une telle société sportive, en élaborant systématiquement une confrontation de modèles typiques propres au rugby et au football. Notre hypothèse générale est que les modes de diffusion géographique très contrastés de ces deux sports doivent trouver quelque répondant dans leurs modes d'organisation interne.
Ainsi, le caractère de masse du football, illustré par des effectifs de licenciés extrêmement élevés, et au contraire l'aspect volontiers élitiste d'un rugby délibérément minoritaire, doivent se retrouver dans leur mode d'organisation. Nous construirons ainsi un football pyramidal, caractérisé par un nombre élevé de niveaux hiérarchiques (en clair, le nombre de divisions entre la base, en championnat départemental, et le sommet professionnel), dans lequel donc l'élite est lointaine, très réduite (20 clubs sur 20 000) et pratiquement inaccessible au commun des joueurs, mais qui par contre offre une grande facilité d'accès à la pratique de bas niveau : pratique banalisée en raison de la multitude des petits clubs, et des formes compétitives atténuées telles que football corporatif, football loisir, etc., accessibles à tous. Le rugby offrirait une construction à peu près inversée. Son organisation interne apparaît beaucoup moins cloisonnée et hiérarchisée : la proportion entre clubs d'élite et clubs de base est infiniment plus égalitaire que dans le football. La pyramide disparaît au profit du cube : dans les championnats régionaux, les effectifs de chaque division ou série sont très souvent à peu près identiques, le sommet est aussi large que la base (17). Cette démocratie interne égalitaire (accentuée par les exigences techniques du jeu probablement moindres qu'au football, et qui permettent à des joueurs possédant le capital physique nécessaire d'accéder au haut niveau sans un long apprentissage) est corrigée par un "droit d'entrée" plus élevé. Les exigences du jeu sont fortes, le rugby "se mérite", et tout un chacun n'est pas jugé apte à toucher un ballon ovale, faute de posséder les qualités tant physiques que morales indispensables. Ce d'autant que les formes atténuées du jeu n'existent pas ou guère : le rugby loisir est embryonnaire, et n'entre pas dans la politique des institutions dirigeantes. En résumé, un football démocratiquement ouvert à tous mais strictement hiérarchisé. Un rugby élitiste vers l'extérieur, mais démocratique dans sa structure interne (la commune appartenance à la grande famille crée une sorte d'égalité d'honneur entre tous les joueurs).
Ces structures organisationnelles opposées sont redoublées par ce que l'on pourrait appeler le mode d'ouverture sociale. L'approche sociologique classique a du mal, tout au moins en France, à distinguer rugby et football en termes d'appartenance sociale des pratiquants : tous deux sont des sports recrutant préférentiellement dans la vaste nébuleuse des classes moyennes (professions intermédiaires, employés) et populaires. Il serait donc tentant de les situer à proximité sur la carte des espaces sociaux (contrairement à la situation dans d'autres pays, tels que l'Angleterre ou l'Ecosse, ou plus encore l'Argentine ou l'Italie, où le rugby fait figure de sport de minorité socialement privilégiée, fortement distingué d'un football de masse nettement plus populaire). Mais un tel rapprochement, fondé de façon simpliste sur la seule analyse des catégories socioprofessionnelles, raterait ce qui différencie en profondeur ces deux sports. Le rugby français, s'il s'est socialement démocratisé, n'a pas pour autant fondé un espace social ouvert, à l'instar de celui du football : il a transposé sur un autre plan le principe de fermeture que l'on rencontre dans la plupart des rugbys étrangers. Parce que le football a diffusé partout dans l'espace, parce qu'il est démocratiquement ouvert, il peut intégrer, depuis toujours, la plus grande diversité des pratiquants. Le football est cosmopolite, et ceci pas seulement dans ses clubs d'élite, dont on connaît bien l'utilisation de joueurs étrangers. Au plus bas niveau de la compétition, le football a toujours intégré les minorités étrangères, soit au sein des clubs autochtones, soit à travers des clubs à base de recrutement ethnique. Dans la région, dès le début des années 20 (plus tôt même, en Roussillon), des clubs espagnols se sont montés dans toutes les villes languedociennes, recrutant dans les colonies d'immigrés. Actuellement, les séries inférieures connaissent des clubs formés de joueurs originaires de toutes les parties du monde (à Montpellier, par exemple). Ce rapport étroit entre football et immigration est un phénomène à la fois ancien, constant et massif. Il contribue à renforcer l'image d'un sport se développant de façon homogène dans l'espace tant géographique que social. Le rugby au contraire semble bien avoir très vite abandonné le recrutement de joueurs britanniques confirmés pour se replier sur les ressources locales. Les clubs de rugby tendent constamment à utiliser "les produits de la ferme", selon l'expression consacrée, et fort significative. Dans ses places fortes du Sud-Ouest, rarissimes pendant très longtemps sont les joueurs étrangers, ou même issus d'autres régions périphériques : au marché international du football s'oppose un marché local des joueurs de rugby. Il faudrait, c'est difficile, dater précisément l'entrée massive des joueurs d'origine espagnole en Languedoc, ou italienne en Aquitaine ou en Provence : je la crois très tardive. De même qu'existe un décalage chronologique énorme entre la participation de joueurs maghrébins au football et au rugby. Dans ce dernier sport, ils sont encore extrêmement minoritaires, et font facilement figures d'intrus. Il faut d'ailleurs noter que cette quasi absence de joueurs maghrébins dans des clubs de régions ou existent de fortes colonies, en Languedoc comme en Roussillon, doit bien être imputée aux clubs eux-mêmes, qu'il s'agisse de leur part d'opposition délibérée, ou de simple désintérêt. On ne peut mettre en cause l'absence de culture rugbystique dans les pays d'Afrique du Nord : à preuve, l'attitude tout a fait différente du Rugby à XIII en ce domaine, dont la logique d'action est beaucoup plus proche de celle du football (son passé de sport professionnel est probablement déterminant). Depuis au moins les années 70, la présence parfois massive de jeunes Maghrébins dans des clubs treizistes (par exemple, il y a quelques années, à Laure-Minervois, ou à Salses, et aujourd'hui dans nombre de clubs de Division nationale) montre bien que ce qui est en jeu, c'est avant tout un mode d'ouverture vers l'extérieur, constitutif d'une société sportive dans ses structures profondes. La société du rugby (à XV) se constitue dans un espace local, polarisé, autochtone. Espace géographique, qui institue des ruptures entre les places fortes et les zones abandonnées (ces ruptures perdurent, autant que l'absence de véritable volonté fédérale de conquérir de nouveaux espaces dans la France du Nord). Espace social, qui survalorise l'intérieur (la communauté, vécue sur un mode familial et paternaliste) aux dépens du monde extérieur (la société, étrangère et anonyme).

Si nos analyses sont exactes, le rugby et le football ont généré deux sociétés largement antithétiques. Il faudrait tester ces modèles sur une plus grande échelle, et vérifier leur validité à un niveau international. La géographie spatiale et sociale du rugby semble bien confirmer l'hypothèse de micro-sociétés de type communautaire, au contraire du football. Ici, et plus simplement, il faut se demander si cette construction peut être de quelque utilité pour éclairer notre géographie languedocienne.

 

Conclusion : Retour au Languedoc

Conclusion en forme de points d'interrogation. Si l'on accepte l'idée de sociétés sportives constituées autour de valeurs fortes telles que nous venons de les esquisser, la première question porte sur le degré de congruence entre ces petits mondes du rugby ou du football et leur société ambiante. En d'autres termes, les valeurs structurantes de ces sociétés sportives sont elles représentatives, sont elles en harmonie avec celles de leur environnement ? La réponse trop souvent faite à ce genre de question est trop rapidement positive. Tablant sur le succès de masse des manifestations sportives, ou plus encore sur l'utilisation "totémique" qui est faite des clubs sportifs, on conclut à un accord profond, quasiment naturel, entre la société locale ou régionale et le sport qu'elle s'est choisi. Peut-être est-ce trop négliger la part de construction de ce totémisme des clubs sportifs par des spécialistes, journalistes, littérateurs, notables divers, jouant un rôle d'intermédiaires culturels entre société sportive et société locale. Ceux-ci ne sont peut-être pas de simples interprètes des valeurs culturelles communes : on peut penser qu'ils effectuent un travail beaucoup plus actif de "fabrication" d'une réalité largement arbitraire. Le rugby - ou plus exactement la longue tradition de discours sur le rugby - manifesterait de ce fait une forte propension à développer un imaginaire collectif peu en accord avec la banale réalité. Nous en voyons un signe, parmi bien d'autres, dans la distorsion maintes fois relevée entre l'affirmation d'une diffusion massive du rugby sur ses terres de prédilection, et sa rareté de fait. A titre d'exemple, le texte du chanteur occitan Claude Marti, extrait de ses souvenirs : "Dans tout le Languedoc, qu'il s'agisse de rugby à quinze ou de jeu à treize, ce qui frappe toujours un observateur venu d'ailleurs, c'est que le moindre village, à condition de posséder un terrain assez grand, a son équipe de rugby : tous les petits Languedociens grandissent dans cette ambiance survoltée"(18). Ce type de discours constitue, génération après génération, le florilège moins du rugby lui-même que de son accord avec la société locale : accord largement fantasmé (19), mais les images sont aussi une réalité. Et ce discours élaboré par une longue cohorte d'intermédiaires culturels serait rendu possible par la cohésion entre les structures profondes de la société du rugby et les aspirations idéologiques de ces intermédiaires. C'est Marti, militant occitaniste, qui écrit un peu plus loin : "C'est par le rugby que l'on rencontre les autres villages et que l'on voyage un peu, que l'on va voir comment sont les "maritimes" et que les "maritimes" viennent voir comment sont les vignerons de Capendu, et qu'ils se rendent compte les uns et les autres qu'ils sont pareils, ou presque pareils... L'espace semble s'élargir, on se rend compte d'une communauté de problèmes, on pensera un jour à une réponse commune". L'auteur met en accord l'espace organisé du rugby et son propre désir d'Occitanie, autour des thèmes communs des micro-différences locales, des micro-espaces (l'espace "élargi" de Capendu à Sigean) et des territoires communautaires.
La même analyse dans le monde du football rendrait une tonalité toute différente, et mettrait en résonance les thèmes du cosmopolitisme, de la rencontre avec l'étranger, de la concurrence ouverte en vue de l'excellence : un autre imaginaire.
Simplement résumée, la question devient donc : ces imaginaires s'imposent-ils par leur seule répétition(20), dans une large autonomie des intermédiaires culturels qui les élaborent, et dans une relative indifférence à la réalité culturelle des sociétés locales (ce qui ne signifie pas qu'ils sont sans impact sur ces sociétés) ? Un tel schéma peut-il, en faisant l'histoire et la sociologie de ces intermédiaires, rendre compte, à grands traits, de la réalité géographique du rugby, ou faut-il le renforcer en allant, plus profondément, à la recherche de quelque accord secret entre l'imaginaire du rugby et les structures anthropologiques de ces sociétés locales ? Ce serait revenir d'une certaine façon à notre hypothèse première, d'une corrélation entre sport et conditions sociales, mais qui emprunterait plusieurs détours, et construirait les médiations de la société sportive et des discours des intermédiaires culturels, appelées à faire reconnaître ces corrélations. Le recours à l'anthropologie pourrait dans ce cas chercher quelque issue dans la mise en évidence d'accointances entre les structures communautaires fermées du rugby et, par exemple, les formes d'organisation familiales, telles que Le Play au siècle dernier, les a typifiées. La famille patriarcale communautaire du Sud-Ouest peut-elle servir de guide à une anthropologie du rugby ? (21) Et si oui, quelle est la pertinence de ce type d'explication, hors du rugby national, à une autre échelle, plus vaste ? Les questions restent entières, on le voit, mais peut-être les avons-nous quelque peu déplacées...


Notes

(1) J-P. Volle : Sports en Cartes: pratiques sportives en Languedoc-Roussillon (Saison 1985-1986). Mappemonde, N° 87-1, pp 18-22. L'auteur n'ayant pas pu prendre en compte les clubs de rugby à XIII,1'article peut être complété par une approximation plus grossiere effectuée par J-F. Brun : Le rugby à XIII, sport et marqueur culturel. Mappemonde, N° 89-2, pp 41-43. L'article de Volle analyse, outre le rugby à XV et le fooball, les trois grands sports en salle que sont le hand-bail, le basket et le volley.
(2) R. Ferras : Rugby en Languedoc-Roussillon. Documents Languedoc-Roussillon, N° 26 spécial rugby. CRDP 1985.
(3) La Vie Montpelliéraine et Régionale, le 3 février 1901.
(4) Ch. Pociello : Le Rugby ou la guerre des styles. Métailié, Paris 1983.
(5) J.-P. Augustin et A. Garrigou : Le Rugby démêlé. Le Mascaret, Bordeaux 1985.
(6) La Vie Montpelliéraine et Régionale, 14 janvier 1906.
(7) La récente monographie de J.-P. Callède sur le SBUC met en évidence le succès populaire des matches de football avant la grande Guerre, avec des affluences de plus de 10 000 spectateurs, du même ordre que pour les matches de rugby. J.-P. Callède Histoire du sport en France : du Stade Bordelais au SBUC 1889-1939. MSH d'Aquitaine, Bordeaux 1993.
(8) Omnium Sportif, N° 61 du 10 février 1922.
(9) Omnium Sportif, N° 97 du 19 janvier 1923.
(10) Si Montpellier est alors un centre important de tambourin, le centre de gravité est indéniablement autour de Pézénas. A l'époque actuelle, le foyer le plus actif s'est déplacé dans l'Ouest montpelliérain, autour de Gignac et Cournontetral.
(11) Avant Montpellier, qui est vite devenu un foyer de diffusion très actif avec la venue de Strasbourg de Georges Busnel, future personnalité du basket national.
(12) Que Pierre Lanfranchi me pardonne !
(13) J. Lacouture : Voyous et gentlemen. Une histoire du rugby. Découvertes Gallimard, 1993. On ajoutera que la bizarrerie géographique se double d'une bizarrerie sociale. Si le rugby est généralement une activité de gentlemen, en particulier d'universitaires, il faut insister sur son implantation beaucoup plus populaire dans au moins deux nations « majeures », la France et le Pays de Galles.
(14) La Fédération catholique des patronages, active et bien implantée dans le Sud-Ouest, où elle gère des clubs importants, est infiniment plus discrète en Languedoc.
(15) Nous croyons indispensable de maintenir fermement la différence entre identité (de l'ordre de l'affirmation, par un groupe, de sa distinction vis-à-vis d'autres groupes, et qui relève donc d'une logique sociale de discrimination structurelle entre un intérieur et un extérieur) et culture (portant sur des contenus relatifs à la nature de chaque groupe, les différences constatées ne supprimant pas les continuités). Un club sportif peut ainsi contribuer à l'affirmation identitaire d'une collectivité, sans pour autant dessiner une culture propre.
(16) A. Haon : Le développement du rugby dans la région pyrénéenne. Oc, aux Editions du Travail. Toulouse, 1923.
(17) Le Comité de Côte Basque, il y a peu, comptait autant de clubs classés dans les Divisions nationales qu'en Séries régionales : cas limite, mais absolument inimaginable au football. Dans le même ordre d'idées, plusieurs Comités régionaux procèdent chaque année à une phase de brassage de leurs clubs, avant de les répartir entre les différentes séries : c'est une façon d'affirmer qu'ils sont tous égaux, en refusant de les soumettre à une hiérarchie stable.
(18) Claude Marti : Homme d'Oc. Stock, 1975.
(19) On trouvera le même déni de la réalité chez un autre écrivain occitan : Yves Rouquette, natif de Sète (!), oublie le football dans sa Petite Géographie cordiale de l'Occitanie, mais consacre des pages chaleureuses au rugby. L'Occitanie dont il rêve ne peut pas s'intéresser au football. De la même façon, la publication catalaniste La Nova Falç (N° 35, 1981) peut écrire que le rugby est en Catalogne Nord quasiment le sport national, bien adapté à la mentalité des Catalans, mais menacé par le football, sport importé du nord (!).
(20) Il serait facile de montrer l'élaboration d'une histoire mythologique des sports - et en particulier du rugby - par ressassement indéfini d'anecdotes « significatives » regroupées en corpus indéracinables.
(21) Le guide en l'occurence serait le livre fort controversé de Todd et Le Bras : L'invention de la France. Le Livre de poche, 1981.

Mise à jour le Vendredi, 24 Août 2012 11:36