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Naissance de l'Athlétisme PDF
Mardi, 02 Septembre 2008 13:37

Courir, sauter, lancer : ces gestes fondamentaux de l’activité physique sont à la base des programmes de l’athlétisme moderne, tels que le mouvement olympique les imposa dès la fin du XIX° siècle. Cependant, la diffusion des disciplines athlétiques, dans l’Hérault comme probablement partout en France, obéit à des mécanismes plus complexes, qui font cohabiter pendant quelques décennies des pratiques corporelles, des formes de compétitions, des types d’athlètes issus d’origines très diversifiées. En cela, la période qui court des années 1890 aux années 1930 est passionnante car elle se caractérise par une situation d’une grande hétérogénéité, contrairement à ce que nous connaissons aujourd’hui, sous la houlette d’une Fédération monolithique et très organisée.


On peut distinguer, surtout autour des épreuves de courses à pied, trois grands types de sportifs et de compétitions, d’origines distinctes, mais qui ne manquent pas d’interférer pendant les premières décennies de pratique, entre la fin du XIX° siècle et les années 20.

 

Une ancienne tradition de défis sportifs


En mars 1899, la presse locale annonce le passage à Montpellier du « célèbre marcheur Gallot », qui lance un défi aux cyclistes et cavaliers, sur la piste du vélodrome de Chaptal. Gallot  marchera alourdi d’un sac à dos et d’un fusil.
Le compte-rendu paru dans La Vie Montpelliéraine et Régionale (VMR) du 26 explicite les termes du défi : il s’agit d’une course de 24 heures, durant laquelle les cyclistes ou cavaliers ayant relevé le défi doivent, pour l’emporter, parcourir une distance triple de celle du marcheur. En définitive, Gallot, qui marche 141 km (soit une moyenne de près de 6 km/h) est battu de 22 km par le cycliste Caizergues qui couvre 445 km.
Quatre ans plus tard, Gallot revient à Montpellier, et toujours au vélodrome Chaptal, se lance dans un tourniquet de 200 km, qu’il couvre en 34 heures. Il ne porte plus de sac, mais il « est équipé à la Boer, cartouches en bandoulière ». C’est l’époque où toute la France est prise d’une frénésie en faveur des sud-africains en lutte contre les Anglais pour leur indépendance, et Gallot participe de la mode Boer qui s’exprime dans tous les domaines1.
Yves Gallot, « le roi des marcheurs » s’est rendu fameux en 1894 par son match de 50 heures contre l’Américain Cody, un parent de Buffalo Bill, avec un enjeu de 6000 francs. L’année suivante, il effectue soixante-deux fois le tour de Paris, soit 2 421 kilomètres, en trente et un jours et en ne s'arrêtant que toutes les six heures pour se reposer et se ravitailler. Puis Gallot prendra sa revanche sur Cody, en1897 à Nice, dans les mêmes conditions qu'au cours de leur première rencontre, en le devançant cette fois de 1 000 mètres après avoir couvert 278,2 km dans les 50 heures2.
Ce genre de palmarès, qui relève à la fois des exploits du cirque, et de la démesure athlétique, est parfaitement représentatif de la première forme moderne d’athlétisme : apparue au XVIII° siècle, principalement en Angleterre, elle est le fait de professionnels qui vivent des enjeux et des paris suscités par l’annonce de leurs exploits, et qui se lancent, par une surenchère permanente, dans des entreprises plus folles les unes que les autres.
Mais la chronique sportive locale fait état régulièrement de défis de ce genre qui, pour ne pas atteindre l’exploit physique spectaculaire, n’en obéissent pas moins à la même logique des face à face « pour l’honneur ». Un exemple datant de 1904, rapporté par le Petit Méridional :
« Monsieur Antoine Roussel, champion du Midi de courses pédestres, se propose de donner des courses au vélodrome du Jeu de Ballons avec le concours de M. Léon Cayrel, de son jeune frère, et de M. Félix Appolis. Plusieurs défis seront portés. Un défi est surtout porté entre M. Roussel et son élève Léon Cayrel »3.
Dès le lendemain, A. Roussel communique qu’il accepte le défi de Cayrel « à condition qu’une quête soit faite au profit des grévistes de Montpellier ou du Sou des Ecoles Laïques »4.

L’heure des pedestrians


A côté de ces matches-défis qui relèvent de traditions anciennes, une seconde branche de l’activité athlétique est constituée par la popularisation des pedestrians qui, abandonnant pour la plupart toute prétention à l’exploit individuel, pratiquent des courses en ville ou sur route, de façon très voisine de ce que nous connaissons aujourd’hui avec les épreuves de masse (mais avec des effectifs bien moindres). S’y retrouvent des coureurs confirmés – ceux-là mêmes qui à l’occasion se mesureront aux Gallot de passage, mais de plus en plus des sans-grade attirés par le goût de l’effort sportif. Ces courses pédestres reprennent le modèle des innombrables courses cyclistes qui les ont précédées de quelques années : elles sont organisées, non plus par des impresarios ou des entrepreneurs de spectacles, mais par des clubs sportifs (ainsi par exemple, le Sporting Club de Montpellier présente son calendrier des courses pour le saison 1905 : il compte organiser 4 courses pédestres et 8 courses cyclistes5. Bien souvent ce sont des sociétés indépendantes de l’USFSA (qui gère l’essentiel de l’activité athlétique) qui se lancent dans la course à pieds. La raison principale pourrait bien tenir au fait que les coureurs sont, sinon rémunérés, du moins récompensés de leurs efforts par des prix en nature ou en espèces . De tels faits de professionnalisme sont réprouvés par les instances  dirigeantes de l’USFSA gardiennes sourcilleuses de l’amateurisme dans le sport. Toutefois au fond de la province, les principes ne sont pas aussi clairement défendus, et il est parfois difficile de savoir si des courses organisées par des clubs relevant de l’USFSA donnent lieu ou non à des prix en espèces.
On voit donc, au tournant du siècle et jusque dans l’entre-deux Guerres, se multiplier les Tours de Ville, ou les inter-villes aller-retour réunissant quelques dizaines de concurrents plus ou moins bien entraînés. Les relations que fait la presse locale de ces manifestations sportives rendent bien compte de la croissance du phénomène, que l’on retrouve dans toutes les villes du département, et dans bien des villages où existe un club de sport.
Au hasard des rubriques dans la presse locale, on voit ainsi en 1900 à Montpellier l’Union Sportive de l’école primaire supérieure Michelet organiser des courses le 14 juillet, sur l’Esplanade, à l’issue du défilé militaire. Bien que pratiquant le rugby avec les clubs de l’USFSSA, Michelet déclare suivre le règlement de l’Union des sociétés de gymnastique6. A la même époque, l’Association des Etudiants (AGEM) organise des courses pédestres pour lesquelles s’inscrivent plus de 40 concurrents. Ceux-ci se livrent à des « entraînements acharnés matin et soir route de Palavas »7.
En 1903, le journal parisien Le Monde Sportif organise simultanément dans 52 villes un « Tour de ville à la marche» qui a un grand retentissement national. Cette course est ouverte à différentes catégories de participants : gymnastes, bleus (les jeunes conscrits de la classe de l’année), écoliers, pupilles, corporations. A Montpellier, le parcours de 15,670 km est couvert en 1 h 44’ par Marcel Jeantet, ouvrier peintre en bâtiment8.
Pour la seule année 1904, apparaissent au printemps des cross pédestres « épreuve nouvelle pour les amateurs de sport de Montpellier »9. L’un, organisé par l’Etoile Sportive, relie la Croix d’Argent à St Jean de Védas. Le vainqueur des 28 concurrents parcourt la distance en 42’. L’autre est dû au Vélo Sportif Montpelliérain, et se déroule dans le quartier de l’Aiguelongue10.
La même année, un Tour  pédestre de Montpellier s’est couru en fait au Champ de Mars (les actuels jardins de l’Esplanade), sur 12 km. Les détails donnent une idée précise de l’atmosphère qui peut présider à ces courses en ville. La VMR nous informe que les différents prix proposés comprennent des médailles, mais aussi deux paires de fleurets, 12 bouteilles de muscat, 6 photographies ou encore un chapeau de feutre… 6000 spectateurs ont assisté à l’événement, contenus par 20 agents de police et 6 gendarmes à cheval, et chavirés par les flots de musique du Réveil Montpelliérain11.
On voit, dans certains cas, la proximité de fait entre les acteurs de ces deux premiers types de manifestations, courses de clubs et matches défis individuels. Ainsi, en 1905, la Flèche Sportive, petit club montpelliérain qui organise aussi des courses cyclistes, lance un « championnat pédestre » qu’elle fait courir devant « une foule immense ». Le vainqueur en est un certain Ournier qui parcourt les 20 km en un temps « record » de 1 h 23’ 12. Mais un mois plus tard, le même journal nous informe d’un
match pédestre aujourd’hui à 3 heures, lancé par M. Ournier, champion de la Flèche Sportive, à M. Fancilhon, du Sporting Club. Le match se courra sur 20 km, route de Cette, départ du Champ de Manoeuvre.
Le résultat du défi n’est pas très clair : Ournier gagne, sans soigneur, en 1 h 17’, tandis que Fancilhon, assisté d’un soigneur (?) met 1 h 40, et aurait de plus parcouru l’aller à pied et le retour en vélo13.
Certaines de ces courses regroupent des athlètes venus de clubs parfois lointains, et probablement bien entraînés. Ainsi à la veille de la Guerre, le CA Montpellier propose un Tour pédestre « sous les auspices de la Municipalité ». Départ et arrivée au café du Château d’Eau, aux Arceaux, siège du club, pour plus de 50 inscrits, dont le champion régional du 5000 m, Esparbès. Les athlètes viennent de Béziers, Nîmes, Sommières, Cette…14.
Dans d’autres cas, le niveau moyen est beaucoup plus aléatoire. Le petit club de l’Etoile Filante Montpelliéraine lance une course d’une dizaine de km, à laquelle participent 15 coureurs. Mais on n’en trouve plus que 8 à l’arrivée ; et si le vainqueur Auguste Marty boucle son trajet en 33’, temps fort convenable, le 8° et dernier, le malheureux Cluzel, met lui 57’ ! 15
Après guerre, les courses de ville ou sur route s’étiolent lentement mais sûrement. L’évolution sportive générale incline à récompenser les athlètes et à grossir le montant des prix, comme en témoignent certaines annonces : le 5° Tour de Montpellier pédestre de l’Etoile Sportive lors du 14 juillet 1924, distribue un Challenge d’une valeur de 1500 F et 2000 F de prix divers16.
Mais ces courses sont mal vues de la naissante Fédération Française d’Athlétisme, tenante de l’amateurisme,, et semblent par ailleurs souffrir de la concurrence des sports d’équipe tels le football et le rugby qui monopolisent aussi bien l’attention du public que les efforts des sportifs. Il est de plus en plus difficile de mener de front deux disciplines distinctes, et ce sont les épreuves athlétiques qui sont obligées de s’incliner devant la passion collective pour les jeux de ballon.

L’athlétisme du stade

 

C’est sur ce double terreau d’un athlétisme spectaculaire et aux marges du professionnalisme que viennent se greffer, vers la fin des années 1890, les pratiques des sportsmen de l’USFSA, dans une confidentialité élitiste qui rompt avec le milieu ambiant. On assiste à la fois à une rupture institutionnelle avec ce qui précède, mais aussi à l’introduction d’épreuves réglées et codifiées d’un nouveau genre.

Cet athlétisme-ci, celui même que nous connaissons aujourd’hui, procède de fait de la création anglaise de l’Amateur Athletic Club en 1866, chargé d’organiser des Championnats nationaux, et qui évacue tout individu « ouvrier, artisan ou journalier », au profit des seuls gentlemen. C’est cette coupure entre professionnels et amateurs, relayant une fracture entre classes sociales, qui se manifeste dans le département autour de 1900. Désormais, à côté du spectacle des vedettes en tournée ou des manifestations populaires des courses urbaines, vient se glisser la pratique autrement plus discrète – et par là difficile à cerner – des jeunes scolaires et universitaires pour qui l’athlétisme prend place à côté du rugby, du tennis ou de l’aviron parmi les disciplines qui font le sportsman accompli. Au mois d’avril, « la saison de rugby est terminée, on va passer aux courses à pied »17

Cet athlétisme amateur reste largement confidentiel. La grande presse quotidienne locale n’en parle guère, et il faut plutôt se tourner vers les hebdomadaires de l’élite bourgeoise – tels que La Vie montpelliéraine et régionale – pour trouver mention des manifestations d’athlétisme où brillent les fils des lectrices et lecteurs de ces magazines.

Contrairement aux courses en ville qui utilisent les voies publiques, l’athlétisme exige un terrain aménagé, même sommairement, un minimum de moyens matériels, en particulier pour les sauts, ce qui reste longtemps très rare.

Faut-il comprendre ainsi que pendant quelques années, les rares mentions que l’on puisse trouver dans la presse concernent des épreuves de cross-country (l’USFSA organise très tôt un championnat du Sud, à Toulouse), et des courses de 100 m organisées à la mi-temps des matches de rugby ? L’Alsacien Bieth, qui joue 3/4 centre au Stade Montpelliérain (le lycée) puis à l’USEM (l’université), gagne ainsi régulièrement des sprints à l’occasion de matches de rugby contre les Toulousains ou les Marseillais dans les années 1897-1900. Ce sont des 100 m courus sur la terre vaguement gazonnée du Champ de Manœuvres, sur la longueur d’un terrain de jeu elle-même sommairement étalonnée… Un chronomètre manuel, réglé au 1/5 de seconde, permet une première précision. Mais on voit vite les limites de l’exercice lorsque en mars 1899, Bieth est crédité de 10’’4/5 à Marseille, à la mi-temps d’un match contre les rugbymen du Lycée phocéen, temps qui en aurait fait un facile Champion olympique l’année suivante à Paris ! Le jeune rugbyman montpelliérain est cependant un excellent sprinter, qui courra quelques semaines plus tard la finale du 100 m des championnats de France disputés à Paris, après avoir remporté sa série18.

Quelques années plus tard, c’est toujours La Vie montpelliéraine qui rend le mieux compte des Championnats régionaux d’athlétisme organisés par l’USFSA. Celui de 1906, à Cette, organisé au stade de football, réunit 76 concurrents dont la plupart participent à plusieurs épreuves. La piste est jugée en bon état, et la tribune est garnie d’une « assistance nombreuse et élégante ». Les athlètes de l’Union Sportive des Etudiants de Montpellier l’emportent au classement par points, devant le Montpellier Sportif, l’Olympique de Cette, l’ES Carcassonnaise et le FC Lézignan. L’Association Sportive de Perpignan n’est pas classée pour avoir présenté une équipe incomplète.

Les disciplines alors pratiquées sont, en courses, les 100, 400, 1500 m et 110 m haies, aux lancers, le poids et le disque, en sauts, la hauteur et la longueur, avec et sans élan, et la perche. Parmi les performances enregistrées, et sous réserve, toujours, de la fiabilité des mesures, notons plusieurs résultats qui plaident en faveur d’un bon niveau de cet athlétisme régional : les 3,04 m à la longueur sans élan du rugbyman perpignanais Payra (proche du record de France de 3,17 m), ou la hauteur sans élan de Fabre, de l’USEM, qui en sautant 1,41 m aurait battu le record de France : il devra aller à Paris « faire contrôler sa performance » (sic). Labrocquère, de l’USEM, gagne le 400 m en 56’’, et le 1500 en 4’35’’. Mais on trouve aussi le Montpelliérain Proudhon envoyant le disque à 30,11 m, et le Perpignanais Debenais passant 2,65 m à la perche, lourde barre en bois rigide difficile à manier. C'est à ce moment que l'athlétisme commence à sortir des étroites sphères estudiantines (rappelons que l'Université de Montpellier ne comptait alors pas plus de 2000 étudiants au total) et à se populariser. Evolution qui n'échappe pas à la sagacité du chroniqueur: si l'USEM est vainqueur, "nous n'en devons pas moins de sincères compliments  au Montpellier Sportif. Cette société, fondée depuis 2 ans à peine, est composée exclusivement d'ouvriers, dont l'entraînement et les efforts ont d'autant plus de mérite qu'ils ne peuvent guère s'exercer que le soir, après les heures de travail"19


Les années immédiatement ultérieures, le Championnat régional est organisé à Cette, siège du Comité de l’USFSA. Puis, peut-être devant le succès populaire médiocre et le désintérêt de l’Olympique de Cette, tout tourné vers le football, le championnat migre à Balaruc en 1911, puis à Béziers qui devient la place forte de l’athlétisme héraultais. C’est l’ASB qui organise la réunion sur son terrain de Sauclières, route de Villeneuve.

Le compte-rendu que fait l’Eclair de cette journée  en 1913, mentionne la présence de 85 athlètes qui ont payé 0,50 F de droits d’inscription. Assiste aux finales de l’après-midi « un public très élégant évalué à 1500 personnes. » Ces championnats sont marqués par la quasi disparition des représentants montpelliérains et l’arrivée en force des Perpignanais. Tout semble indiquer que l’athlétisme régional est alors le fait essentiellement des rugbymen pour qui il s’agit d’une activité de complément pendant la courte période entre la saison hivernale des sports collectifs et la dispersion des vacances d'été20.

La place centrale des rugbymen dans les activités athlétiques trouve confirmation dans l’initiative du Rugby Club de Cette. C’est cette association fraîchement créé par l’ancien Nîmois Vigneron avec le soutien de certains Biterrois, qui organise pour le 15 août une « fête athlétique » qui espère la participation du Marseillais Jean Bouin, multiple recordman du monde de demi-fond et vice-champion olympique, de Louis Pautex, champion de marathon, et de plusieurs athlètes connus de l’AS Béziers, tels que Cadenat, Champromy ou Kermeneur, tous rugbymen.

Ecoutons  la relation de l’événement, telle qu’ont pu en connaître les lecteurs du Petit Méridional, sous la plume enthousiaste d’un correspondant cettois :

« Dès la veille, les trains amènent  de nombreux collectifs de Salon, Marseille, Montpellier, Béziers, Nîmes, etc… Tous les villages de la région nous envoient leur contingent de spectateurs avides d’applaudir le champion ! (…). Les athlètes sont pilotés vers les hôtels et les restaurants par les commissaires du Rugby Club de Cette. (…) A 11 heurs 45 arrivent les Marseillais, avec Jean Bouin. Le champion du monde est reçu à sa descente de voiture par M. Vigneron, président du RCC, le Comité, et la foule des sportsmen cettois.(…) Dès 1 heure, c’est l’exode vers le nouveau Parc des Sports, véhicules populaires voisinant avec autos de luxe… »21.

La manifestation à laquelle ont participé 97 athlètes inscrits, a donné lieu à une édition spéciale du Languedoc Sportif. Le classement des clubs participants place en tête l’AS Béziers, suivie du CASG Marseille (le club de Jean Bouin), du RC Nîmes et du Phocée Club de Marseille, le RC Cette et l’O Marseille, puis le SC Salon et le SC Marseille, le Gallia Club de Cette et enfin le SO Béziers. Comme on le voit, les participants héraultais se cantonnent aux locaux Cettois et aux Biterrois.


Après la Grande Guerre, l’athlétisme reste très discret, face à la déferlante des sports d’équipes, football et rugby bien sûr, mais aussi tambourin et bientôt basket-ball, qui monopolisent les colonnes de la presse régionale. Sport individuel, l’athlétisme souffre de l’absence de vedette régionale qui pourrait attirer le public. Les épreuves restent donc confidentielles, faute de Jean Bouin héraultais. Lors des championnats régionaux, ou de quelques meetings organisés par des clubs courageux, certaines performances se révèlent de bon niveau national. Par exemple, quelques Biterrois se montrent à leur avantage lors des championnats de France 1926 à Colombes, sur le stade olympique : Zeidin et Teysseire remportent les médailles d’argent et de bronze au lancer du marteau avec des jets à 37,67  et 34,87 m. tandis que Ramadier est second à la perche avec un saut à 3,60 m.22 Ce dernier peut être considéré comme l’un des tous meilleurs athlètes régionaux de l’entre-deux guerres, puisqu’on le retrouvera encore en 1938 seul vainqueur français lors de l’annuel match France-Allemagne, et médaille de bronze aux championnats d’Europe la même année23.

Quelques années plus tard, l’Eclair consacrera un article à l’un de ses correspondants locaux : le viticulteur Chamayou, un sportif de Quarante, qui pratique le cyclisme, le rugby, la boxe et l’athlétisme. Agé d’une trentaine d’années, ce gaillard de 1,86 m et 92 kg vient de passer les 41 m au marteau et finir 3° du Championnat de France. Il est l’élève de l’ex-recordman de France Zeidin, de Boujan (cité plus haut)24. Chamayou est un bon exemple de l’état de l’athlétisme héraultais à cette époque : peu ou pas de spécialistes, mais des touche à tout (et principalement au rugby) sur un modèle finalement issu en droite ligne des jeunes sportsmen bourgeois des années 1900.

Le département produit donc plutôt des hommes forts que des sprinters, et les quelques coureurs à pied de qualité ne sont guère reconnus à leur juste valeur, si on en croit cette polémique lancée par des dirigeants du Stade Cettois, en 1920 : à la suite du championnat national de cross-country couru à Nice, et à l'occasion de l’International à Belfast, le Secrétaire général du club cettois, par ailleurs vice-président de la commission régionale d’athlétisme de l’USFSA se plaint amèrement de la non-sélection de son coureur Louis Ichard, pourtant « champion du Midi et d’Algérie », qui semble bien avoir été le meilleur crossman de la région dans les années d’après-guerre. Comme bien souvent dans le sport languedocien, monte ainsi une longue plainte à l’encontre des injustices dont se rendraient coupables les dirigeants parisiens à l’encontre des Méridionaux25.

Au long des années 1920, on assiste à une lente mais continue dégradation de l’athlétisme dans le département. En 1926, un article du Courrier des Sports le signale « réduit à la portion congrue depuis plusieurs années. Seule l’AS Béziers maintient un certain niveau. Les championnats d’Académie se tiennent également à Béziers. »26. Les instances dirigeantes de la Fédération Française d’Athlétisme reflètent d’ailleurs cette solitude biterroise. Lors de l’AG de la Ligue du Languedoc tenue à Montpellier en octobre 1926, sont élus :

Président d’Honneur : Jean Guy (de l’AS Béziers)

Président : de Buron-Brun (ASB)

Vice-Présidents : Welter (CREP), Vitalis (AS Carcassonne) et Fugier (ES Montpellier)

Secrétaires : A. Mas (ASB) et H. Catala (ASB)

Membres : Vidal (Stade Montblanc), Bru et Rouzière (ASB), Brutus (CREP), et Charpentier (Alès)27.


L’année suivante, l’Assemblée Générale comptabilise 24 clubs dans la région (dont 6 nouveaux), mais 14 seulement sont représentés. Parmi eux, les clubs héraultais de l’AS Béziers, le CA Béziers, le FC Cette, l’US Lodève, le Stade Montblanc, l’ES Paulhan et l’AS Puimisson. S’y ajoutent 3 clubs gardois, 3 audois et 1 catalan.

En 1928, on semble toucher le fond. C’est du moins ce qu’annonce publiquement le Courrier des Sports28. En première page, un large pavé bordé de noir présente l’avis de décès de l’athlétisme languedocien :


Le Président de la Ligue d’Athlétisme du Languedoc,

 

Les membres du Bureau…

Les Clubs affiliés…

Les Champions du Languedoc présents et passés,

Ont l’honneur de vous faire part du décès de l’athlétisme languedocien survenu dans la septième année de son âge à la suite d’une attaque de méricampite aiguë consécutive à une crise de solidarité intempestive.

L’inhumation a eu lieu à Paris, le 15 avril à 9 h 30 par les soins du fossoyeur Méricamp.

Priez pour lui !

Oculos habent, et non videbant !


Pour décrypter ce libelle, il faut savoir que Paul Méricamp, Secrétaire général et futur Président de la Fédération Française d’Athlétisme (FFA) avait décidé, au vu des effectifs affichés, de supprimer la Ligue du Languedoc et de la scinder entre les Ligues voisines. Le Gard et la région de Montpellier allaient à la Ligue du Littoral (Marseille), l’Aude, les Pyrénées-Orientales et le Biterrois vers la Ligue des Pyrénées (Toulouse).

Il faut dire que la Ligue, qui comptait 63 clubs en 1923, n’en présentait plus que 33 en 1926, et seulement 17 en 1927, pour quelques 300 licenciés. Encore sur ces 17 clubs seuls 4 « pratiquaient l’athlétisme de façon solide : l’Aviron et l’Olympique Perpignanais, l’AS et le CA Béziers. »29. L’état de léthargie était tel, aux dires du journal, que 2 clubs seulement sur 17 protestèrent contre ce redécoupage territorial.


L’éloignement des sportifs – et des foules de spectateurs – vis-à-vis de l’athlétisme ne fait que s’amplifier avec la disqualification du grand Jules Ladoumègue durant l’été 1932, pour fait de professionnalisme30. Les années 30 sont marquées par cet événement qui étête l’athlétisme français, et qui ne sera pas sans conséquence sur le sport héraultais. En témoigne l’aventure  de l’US Montpellier, club de rugby, qui décide de relancer l’athlétisme dans le chef-lieu. Les dirigeants du club font appel à Georges Leclerc pour animer la section 'athlétisme' nouvellement créée au printemps 1934. Ce dernier est un bon coureur de demi-fond, 22 fois international, et titulaire de chronos de qualité sur plusieurs distances : 1’57’’ au 800 m, 4’0’’8/10 sur 1500 m, 14’58’’ au 5000 m, 32’ au 10000 m 31.

Mais dès le mois de juillet, la FFA disqualifie Leclerc pour avoir organisé une réunion d’athlétisme de propagande au stade de la Croix Bonhomme (l’actuel stade Sabathé) avec la participation de l’exclu Ladoumègue, qu’il connaît bien. L’aventure de l’US Montpellier semble bien être mort-née. Jusqu’à la Guerre, l’athlétisme disparaît quasiment de l’actualité sportive. Tout au plus peut-on mettre en évidence une exhibition de Ladoumègue – toujours lui – à Sète lors de la mi-temps d’un match de football contre le FC Sochaux. Il n’est pas sans intérêt de noter que cette manifestation hérétique est due à l’initiative de L’Eclair qui consacre pendant plusieurs jours articles et photos à l’événement32. Comme l’a bien noté Marianne Lassus, la droite politique s’est souvent affirmée en faveur du professionnalisme. Lucien Dubech, chroniqueur sportif à L’Action Française, bataille fermement en faveur de Ladoumègue et du sport professionnel, au nom de la clarté et de la lutte contre l’amateurisme marron. L’Eclair lui emboîte tout naturellement le pas, comme il le fera au moment de la naissance du football professionnel.


Ainsi, pendant ces années qui précèdent la Seconde Guerre mondiale, on peut dire que l’athlétisme dans l’Hérault se sera progressivement effacé devant les passions locales pour les sports d’équipe, et ce d’autant plus sûrement que les règles strictes de l’amateurisme lui ont interdit de mettre en évidence les quelques athlètes de qualité qu’il possédait. Il a même entraîné dans sa chute les seules épreuves populaires qui étaient parvenues à se maintenir : les courses de pedestrians, tours de ville ou épreuves sur routes, qui faisaient concourir des professionnels, et qui disparaissent elles aussi du paysage local jusqu’à leur résurrection à l’époque contemporaine..



Bibliographie


Charlet, Sylvain, L'Athlétisme à travers les siècles, St Cyr sur Loire, Alan Sutton, 2004
Drevon, André, Les Jeux Olympiques oubliés – Paris 1900, Paris, CNRS Editions, 2000
Durry, Jean, Almanach du Sport des origines à 1939, sl, Encyclopedia Universalis, 1996
Lassus, Marianne, L'Affaire Ladoumègue – Le débat professionnalisme / amateurisme dans les années trente, Paris, L'Harmattan, 2000
Parienté, Robert, La Fabuleuse histoire de l’Athlétisme, Paris, Minerva, 2003
Segalen, Martine, Les Enfants d'Achille et de Nike – Une ethnologie de la course à pied ordinaire, Paris, Métailié, 1994
Tamini, Noël, La Saga des Pédestrians – tome 1; de la nuit des temps à 1896, sl, Editions Edior, 1997

Notes

1 La VMR du 15 février 1903
2 Durry, Jean, Almanach du Sport des origines à 1939, sl, Encyclopedia Universalis, 1996, p 121
3 Le Petit Méridional du 14 mars 1904
4 id du 15 mars
5 L'Eclair du 8 février 1905
6 La VMR du 15 juillet 1900
7 La VMR du 27 mai 1900
8 L'Eclair des 7 et 26 octobre et la VMR du 1° novembre 1903
9 La VMR du 22 mai 1904
10 La VMR des 22 et 29 mai 1904
11 La VMR des 6, 13 et 20 novembre 1904
12 L'Eclair du 30 janvier 1905
13 L'Eclair des 30 janvier et 26 février 1905
14 La VMR du 3 mai 1914
15 L'Eclair du 21 juin 1911
16 Le Petit Méridional du 1° juillet 1924
17 La VMR du 10 avril 1898
18 La VMR du 28 mai 1899
19 La VMR du 6 juin 1906
20 L'Eclair des 22 et 29 mai et 2 juin 1913
21 cf Le Petit Méridional des 4, 9 et 17 août 1913
22 Le Petit Méridional du 12 juillet 1926
23 Durry, Jean, op cit, p 312
24 L'Eclair du 14 juillet 1932
25 Le Petit Méridional du 9 avril 1920
26 Le Courrier des Sports n° 35 du 26 mai 1926
27 Le Petit Méridional du 13 octobre 1926
28 Le Courrier des Sports n°16 du 19 avril 1928
29 Le Courrier des Sports n° 16 du 19 avril 1928
30 cf Lassus, Marianne, L'affaire Ladoumègue, Paris, L'Harmattan, 2000
31 L'Eclair des 28 mars et 24 acril 1934
32 L'Eclair du 9 mai 1936


Mise à jour le Vendredi, 24 Août 2012 12:17