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Qui est le champion? PDF
Vendredi, 05 Septembre 2008 15:27

Cet article a paru, sous un titre légèrement différent, dans la revue Annales ESC en 1990 (Qu’est-ce qu’un champion? La compétition sportive en Languedoc au début du siècle - Annales ESC, septembre-octobre 1990, n° 5, pp 1047-1069). Il est également consultable et téléchargeable sur le site Persée (www.persee.fr).
Je rétablis ici le titre originel qui me paraît plus exact que celui choisi par le comité de rédaction de la revue. En effet, le texte porte sur les procédures qui permettent de désigner le vainqueur d’une compétition sportive, procédures qui n’allaient pas de soi, et qui ont supposé de la part de la société sportive de l’époque l’appropriation de formes compétitives distinctes de la logique du défi jusqu’alors prépondérante.


La compétition réglée qui caractérise le sport moderne s'incarne dans la figure du champion: non seulement celui qui atteint à l'excellence en faisant la preuve des qualités exigées, mais aussi, plus particulièrement, le premier de tous, le meilleur, désigné selon les procédures et les règles propres à chaque sport. Primus inter pares, le champion est celui qui culmine, seul, à la pointe la plus effilée de la meute de compétiteurs lancée à la conquête du titre. Comment est-il parvenu à cette position incontestable - pour un temps - et reconnue de tous, sinon en acceptant les règles d'un jeu contrôlé et validé, en se soumettant à la mesure et à la comptabilité communes ? Le contrôle et la mesure de la performance sont les conditions d'un étalonnage des concurrents selon un classement ordinal que son objectivité met à l'abri des contestations. Etre le premier, c'est prendre place en tête d'un classement qui intègre l'ensemble des compétiteurs, chacun à sa place en fonction de sa performance. Nul hasard, nul arbitraire dans ce système de désignation des champions, mais l'application implacable de règles admises et dont la légitimité fonde celle du champion lui-même.
D'un sport à l'autre, les modalités varient, mais pas la nécessité du classement qui désigne le premier, et laisse aux suivants l'espoir, d'un jour, gravir à leur tour les degrés de la hiérarchie. Cette diversité des procédures de désignation est d'ailleurs nécessairement limitée. Quelques grands types s'imposent depuis l'origine du sport moderne : champions d'un jour, champions d'une année, vainqueurs de coupe. A la première catégorie appartiennent au premier chef les champions olympiques, ceux qui, ce jour-là - et peu importe la veille ou le lendemain - étaient les élus des dieux. Mais c'est aussi le cas des champions d'athlétisme ou de cyclisme sur route, réunis dans une épreuve unique (épreuve couperet, comme disent les chroniqueurs, parce qu'aucun recours n'est possible contre le verdict instantané). Champions de l'année, champions de la régularité ceux qui ont su patiemment, tout au long d'une épreuve aux multiples épisodes, gérer leur parcours, économiser leurs forces, remporter les batailles décisives qui font gagner la guerre. Les sports collectifs, et le football en particulier, désignent ainsi leur champion national, par addition de points glanés tout au long des journées de championnat. Épreuve de longue haleine, qui est aussi une épreuve de comptabilité, minutieuse et parfois complexe, quand interviennent des éléments secondaires appelés à départager d'éventuels ex-aequo: goal-average (il faut donc enregistrer les scores exacts de chaque match) ou points de pénalisation sanctionnant des fautes de joueurs (comme dans le championnat français de rugby) et décomptés en phase finale.
On remarquera que si le championnat d'une journée trouve sa justification dans la dramatisation de l'événement unique et dans l'implacabilité du tout ou rien, sans possibilité de recours, tout le destin se joue dans l'instant, l'épreuve de régularité convient probablement mieux à l'idéologie moderne qui y trouve l'occasion de se prouver les bienfaits d'une conduite rationnellement menée. La constance dans l'excellence est le signe que la victoire n'est en rien due à un heureux concours de circonstances, mais que compétence technique, maîtrise psychologique des événements, planification à long terme sont les instruments légitimes de la réussite finale. C'est bien pourquoi, de plus en plus souvent, des challenges ou trophées institués par les autorités sportives nationales ou internationales viennent récompenser les mérites des champions les plus réguliers de l'année, et redoublent les titres acquis sur une seule épreuve. Trophées Pernod en cyclisme, classement ATP des tennismen, coupe du monde annuelle en athlétisme ou en ski, s'ils n'offrent pas la magie d'un titre olympique ou d'un maillot arc-en-ciel, satisfont l'esprit de justice en récompensant les plus constants dans l'excellence. La durée laisse aux meilleurs les délais pour imposer leur suprématie en réduisant la part des impondérables, des accidents de parcours. Combien d'authentiques champions, de virtuels vainqueurs olympiques n'ont pu inscrire leur nom sur les tablettes, pour une légère indisposition d'un jour, ou un banal accident musculaire ? Inversement, le maillot arc-en-ciel des cyclistes routiers a couvert nombre de fois les épaules d'un «second couteau» qui avait su saisir l'opportunité de sa vie, être présent au bon moment, et pour qui la course des championnats du monde aura été la seule victoire de sa carrière: cela s'est déjà vu.
L'épreuve de régularité - appelons-la l'épreuve à étapes - induit nécessairement une comptabilité rigoureuse qui précise la position de chaque concurrent à chaque phase de la compétition. Il n'y a pas de match plus important que les autres, toutes les victoires valent le même nombre de points, et l'équipe de tête est toujours sous la menace d'un concurrent venu de l'arrière. A chaque moment, toutes les positions doivent donc être également connues, car tous les bouleversements du classement sont possibles et chaque concurrent est également capable de «faire l'événement». Il en est du championnat de football comme du Tour de France cycliste ou du championnat du monde de Formule Un, dont les classements évoluent de journée en journée. Les classements intermédiaires polarisent ainsi l'attention des supporters et des participants eux-mêmes, car ils sont sources d'enjeux constants1.
Si ce type de procédure dans l'organisation des épreuves est bien idéal-typique de la modernité sportive, il implique de la part de la société sportive dans son ensemble une attention à la précision des classements, une capacité à la mesure et à la comptabilité, un souci de gérer le temps et d'anticiper l'avenir, qui ne vont pas de soi et qu'il faut bien considérer comme des traits culturels socialement et historiquement datés.
La question que nous nous posons ici est de savoir comment s'est constituée, au début du siècle, cette gestion organisée du titre de champion. Notre hypothèse est que l'intérêt et l'attention pour les classements ne se sont que très progressivement affirmés, et que le mode de désignation des champions a longtemps été confus et hésitant: la structure de compétition à base de défis a limité la possibilité de fixer l'attention sur un classement ordinal, objectif et incontestable.

Il est assez clair que, très rapidement après leur création, les premiers clubs parisiens se sont engagés dans des compétitions «officielles» avalisées par les instances qui se mettent en place à la même époque, l'USFCP puis USFSA2 en tout premier lieu. Le Racing et le Stade français se rencontrent en athlétisme, puis en rugby, et des championnats de France limités aux équipes parisiennes s'organisent dès les années 1890. Il ne fait donc pas de doute que les promoteurs du sport moderne (anglo-saxon) en France, et plus précisément à Paris pensent l'émulation entre athlètes sous forme de compétitions réglées. Coubertin en était lui-même chaud partisan et défend à de nombreuses reprises «la nécessité du concours et l'absurdité d'en vouloir supprimer le principe»3.
Parallèlement d'ailleurs à l'organisation du sport amateur, existent déjà nombre de compétitions ayant le statut de championnats dans des sports professionnalisés tels que le cyclisme, la lutte ou la boxe: il semble toutefois difficile, dans certains cas, de faire le partage entre des épreuves officielles organisées par des fédérations et de simples manifestations dues à l'imagination de promoteurs enclins à multiplier les occasions de décerner des titres aussi ronflants que peu justifiés.
Le souci d'organiser des compétitions, présent dans la jeunesse bourgeoise et parisienne très au fait, par définition, des intentions des promoteurs de l'idée sportive - Saint-Clair, Coubertin - mais également influencée par la présence de sportsmen anglais dans la capitale, ce souci se diffuse en France par le canal des Fédérations naissantes, l'USFSA, mais aussi la Fédération des Patronages (la FGSPF), ainsi que l'Union vélocipédique de France, qui régit l'essentiel du sport cycliste. Or, si à Paris la plupart des activités sportives semble obéir aux règles fixées par ces Fédérations, il est loin d'en être de même dans les lointaines provinces, tout au moins avant la Grande Guerre. Nous nous proposons ici d'examiner en détail, comment les sportsmen languedociens sont venus à la compétition et n'ont que très lentement adhéré à la formule des championnats.
Les associations sportives de type moderne les plus anciennes sont, en Languedoc comme ailleurs, les clubs cyclistes qui apparaissent dans les principales villes de la région tout au long des années 1880. Au début de notre siècle, le club doyen alors en activité est le Vélo-Club de l'Hérault, installé à Montpellier depuis 1882, mais certaines sociétés, alors disparues, sont plus anciennes. Des vélodromes plus ou moins rudimentaires et éphémères ont connu des périodes de grande activité à Montpellier, Béziers, Alès ou Carcassonne, dans ces mêmes années d'expansion vélocipédique. Que ce soit ou non sous la réglementation de l'UVF, chaque société organise ses propres championnats, ouverts à ses seuls membres. Plusieurs épreuves coexistent, sur route - 20, 30, 50, 100 km - ou de vitesse, courues sur piste lorsque existe un vélodrome, sinon sur un tronçon de route rectiligne. On assiste donc à une multiplicité de “championnats” rivaux qui alimentent localement la concurrence entre clubs. Progressivement, l'UVF désigne des représentants dans chaque département, chargés de gérer les licences des coureurs, et d'organiser des épreuves officielles avec l'aide des clubs affiliés. La notion de championnat est dès lors liée à un espace-temps. Une Fédération gère un territoire, et institue la hiérarchie sportive dans les limites de cet espace, pour une période déterminée (en pratique, annuelle). L'espace départemental ou régional s'impose comme cadre légitime. Des championnats départementaux de l'UVF sont donc organisés chaque année, sur une journée, par un club désigné à cet effet. Leur renommée paraît d'ailleurs amoindrie par la complexité des catégories de coureurs existant dès cette époque: professionnels, indépendants, amateurs, débutants, ils ne peuvent concourir ensemble, et le public ne s'y retrouve pas toujours.
Le processus suivi par les cyclistes se retrouve à peu près également dans d'autres sports: l'USFSA, qui est la Fédération incontestablement la mieux implantée en Languedoc, gère l'athlétisme et patronne des championnats régionaux auxquels participent les représentants de sept ou huit grands clubs omni-sports de l'époque. Selon le lieu choisi pour la réunion, les clubs locaux ou voisins sont sur-représentés aux dépens des sociétés plus lointaines qui se refusent à faire des déplacements trop onéreux. Dans les années 1905-1910, les championnats organisés à Sète ou à Béziers, dans des villes géographiquement centrales en Languedoc, réunissent moins de quatre-vingts participants dans une douzaine d'épreuves athlétiques. De même en tennis, si les clubs organisent leurs propres compétitions, l'USFSA met également sur pied un championnat du Languedoc: dans les meilleures années, il semble que des éliminatoires décentralisées précèdent la phase finale. Mais, encore en 1920, on constate que le championnat reste très confidentiel et regroupe moins de dix participants, tous membres du tennis-club local de Montpellier. Athlètes ou tennismen, le petit nombre des inscrits laisse supposer qu'une énorme proportion de pratiquants reste en dehors des épreuves fédérales: non licenciés au tennis, ou négligeant de participer en athlétisme.
Cette faible représentativité des Fédérations nationales est particulièrement remarquable dans les sports qui, très vite, rejoignent le cyclisme par leur succès auprès du public et par le nombre de leurs pratiquants. Rugby et football sont, dès les années d'avant-guerre, des sports populaires, alors même que les statistiques fédérales restent modestes. Le phénomène d'abstention est particulièrement marqué dans le football, écartelé entre plusieurs fédérations rivales (USFSA, FGSPF, LFA), ce qui semble avoir eu pour effet de laisser nombre de clubs sur une prudente réserve. La Fédération des Patronages présente en Languedoc des effectifs squelettiques, bien que les clubs d'origine confessionnelle soient nombreux, tant à Montpellier qu'à Béziers. Quant à l'USFSA, elle regroupe certes les plus grandes sociétés de la région - l'Olympique de Cette, finaliste du championnat de France en 1913, et l'un des tout meilleurs clubs du Midi dès 1905, le Sporting Club de Nîmes, le Stade Michelet de Montpellier - mais la majorité des nombreux clubs de quartier ou de village ont négligé de s'affilier, et vivent en indépendants. Du fait du petit nombre de clubs en compétition USFSA, le championnat du Comité régional est très vite joué. Commencé tard, et fini de bonne heure, il laisse aux clubs toute latitude d'organiser de multiples matches amicaux pour garnir la saison hivernale.
La situation est sensiblement la même en rugby. L'AS Perpignan qui est alors le meilleur club du Comité du Languedoc, programme en début de saison 1909-1910, 21 matches entre le 14 octobre et le 13 mars (au-delà, et jusqu'au 17 avril, les dimanches sont réservés pour une éventuelle participation aux phases finales du championnat de France). Sur ces 21 matches, 6 seulement concernent le championnat régional: cette année-là, contre Montpellier, Lézignan et Narbonne. Les matches amicaux, souvent plus prestigieux, offrent des rencontres qui attirent les foules avec Toulouse, Tarbes, Toulon, Montauban, etc...4 Mais dès le mois de décembre, avant le début de la saison officielle, le Comité régional de l'USFSA réintègre Carcassonne en championnat, à la suite d'obscurs démêlés administratifs, et décide de le faire jouer à la place de Perpignan, tenant du titre, afin de ne pas bouleverser le calendrier établi: les Catalans disputeront directement la finale régionale. Voici donc, même si c'est une année un peu exceptionnelle, un club de rubgy qui, d'octobre à mars, ne jouera qu'un seul match officiel, et meublera l'essentiel de sa saison de rencontres amicales, sans enjeu institutionnel, et librement négociées.
Cette situation de libre choix de ses adversaires est donc assez générale: permise par le trop petit nombre de concurrents dans les compétitions officielles - et à plus forte raison condition naturelle des clubs sans affiliation. Dans un tel contexte, se pose la question, pour chaque club, chaque pratiquant, du mode de désignation des «champions». L'évaluation de l'excellence sportive, et plus encore de la suprématie, est une préoccupation permanente, tant pour les sportsmen que pour leur public. Dans cette nécessité de régler les questions de supériorité locale ou régionale, les sports modernes, y compris les sports anglo-saxons, rejoignent fréquemment les jeux sportifs traditionnels en honneur en Languedoc, et dont l'origine est à la fois plus ancienne et indépendante. Les rapprochements que nous sommes amenés à dessiner entre deux types d'activités que les théoriciens du sport tendent actuellement à opposer5, ces rapprochements s'opèrent autour des modalités communes de désignation des meilleurs. Football, cyclisme, course à pieds d'un côté, joutes nautiques, tambourin ou boules de l'autre, se fondent dans une structure compétitive commune centrée sur le défi.
Le défi apparaît comme le mode «naturel» de compétition non organisée, en ce qu'il oppose frontalement deux adversaires qui se sont choisis - que nulle institution n'a désigné selon des procédures réglées6.
Le défi suppose une appréciation des deux parties sur leurs chances respectives, une capacité d'auto-évaluation leur permettant, en l'absence des critères objectivement mesurables que donne le classement d'un championnat, d'envisager un certain équilibre des forces en présence, et une certaine indécision dans le résultat escompté. La disproportion, en effet, tue le défi, car elle rend la compétition inintéressante pour le vainqueur trop facile, humiliante et honteuse pour le battu trop ouvertement dominé7. La logique du défi s'appuie sur l'éthique de l'honneur: on ne s'engage dans un défi que si l'honneur doit, sauf accident, en sortir sauf. Il faut donc être suffisamment sûr de soi, sans présumer de ses forces, pour oser affronter un adversaire de qualité - car, à vaincre sans péril... - sans être pour autant inaccessible. La pratique du défi se présente comme un art de la mesure sans les instruments rationnels de précision de la mesure. Il existe donc toute une casuistique de l'honneur et du défi, que les ethnologues se sont efforcés de formaliser. Dans le domaine méditerranéen qui nous intéresse, des auteurs tels que Julian Pitt-Rivers8 ou José Gil9 ont décrit ces jeux conflictuels. Nous suivrons ici plus particulièrement Pierre Bourdieu10, qui rassemble la logique du défi en une règle et trois corollaires:

  1. Pour qu'il y ait défi, il faut que celui qui le lance estime celui qui le reçoit digne d'être défié, c'est-à-dire capable de relever le défi, bref le reconnaisse comme son égal en honneur. Lancer à quelqu'un un défi, c'est lui reconnaître la qualité d'homme, et d'homme d'honneur.
  2. Le défi fait honneur. Ce qu'il y a de pire, c'est de passer inaperçu. L'homme accompli doit être sans cesse en état d'alerte, prêt à relever le moindre défi.
  3. Celui qui défie un homme incapable de relever le défi, c'est-à-dire incapable de poursuivre l'échange engagé, se déshonore lui-même.
  4. Seul un défi (ou une offense) lancé par un homme égal en honneur mérite d'être relevé ; autrement dit, pour qu'il y ait défi, il faut que celui qui le reçoit estime celui qui le lance digne de le lancer. L'affront venant d'un individu inférieur en honneur retombe sur le présomptueux.

Cette casuistique, élaborée pour le domaine maghrébin, traverse aisément la Méditerranée, et trouve de nombreuses illustrations dans le monde des sportsmen début-de-siècle.
Le premier temps du défi est donc la préparation. L'entraînement doit permettre de juger des qualités acquises, du degré d'excellence auquel atteint l'athlète ou le groupe. Dans les sports collectifs, les parties d'entraînement contre des équipes voisines ont pour fonction cet étalonnage initial qui ouvre la perspective de véritables confrontations. Dans la longue litanie des matches dépourvus de caution officielle (c'est-à-dire fédérale), et que l'on pourrait croire revêtus du même label de «match amical», les clubs distinguent soigneusement ceux «qui comptent» et les simples parties d'entraînement sans aucun enjeu. Un match qui compte, c'est donc un match qui entre dans l'arithmétique particulière à chaque club, dont le résultat est engrangé plus ou moins explicitement dans les colonnes positives et négatives qui constituent progressivement une réputation, sinon un palmarès. La qualité du match n'est pas toujours précisément définie, ni univoque, et la simple partie d'entraînement prévue par l'un peut être comptabilisée comme une victoire «qui compte» par l'autre, tout heureux de l'aubaine11.
Pour un club qui se lance ainsi dans la compétition, une première victoire donne de l'assurance et l'on pense alors à s'attaquer à d'autres rivaux. C'est dans les clubs de villages qu'apparaît le mieux ce désir de confrontation avec tout le voisinage. Ainsi dans les campagnes héraultaises: le Ballon Sportif de Montpeyroux bat 1-0 le club de football de Popian, distant de 10 km «après une partie violemment disputée». Dans l'euphorie, le club fait publiquement savoir «qu'il lance un défi à n'importe quelle équipe de l'arrondissement de Lodève»12.
Ces défis tous azimuts sont moins osés qu'il ne semble, tant chacun sait qu'ils ne seront pas relevés par des adversaires trop supérieurs, dédaigneux de telles confrontations. D'ailleurs, à vouloir trop vite réduire les distances entre compétiteurs de forces à l'évidence inégales, on prend le risque de se voir opposer un silence méprisant ou une fin de non-recevoir humiliante. C'est l'amère expérience que font 5 jeunes joueurs de tambourin13 de Gignac, l'une des places fortes de ce jeu dans l'Hérault. A cinq reprises, ils lancent un défi à 5 anciens «n'importe lesquels». Devant le mur de silence qui leur est opposé, ils se résolvent à matcher des joueurs d'un autre village, plus compatissants (ou de moindre envergure)14.
Mais le refus peut aussi être accompagné de commentaires désobligeants: en 1911, alors que l'Olympique de Cette a fait le vide autour de lui dans le football languedocien, le Montpellier Sportif, en pleine décadence, mais fort de quelques victoires locales sans signification, veut lancer un défi à son illustre voisin. Les Montpelliérains font valoir que
"si les Cettois se sont couverts de gloire, les couleurs de Montpellier portées par de vrais Montpelliérains que personne ne soupçonnera de professionnalisme, ont toujours été victorieux (sic). C'est d'ailleurs à nos sportingmen que revient l'honneur d'avoir seuls battu la seconde équipe de l'Olympique Cettois par 3 buts à 1".

S'exprime ici un élément clé du défi traditionnel, l'attaque contre l'honneur ou la réputation de l'adversaire: c'est un leitmotiv dans les milieux sportifs languedociens dès avant 1914, de mettre en doute l'amateurisme des footballeurs sétois, et de reprocher à l'Olympique ses méthodes de recrutement et le «pillage» des meilleurs clubs de la région. Le défi montpelliérain cherche donc sa légitimité dans l'amateurisme localiste, montant vertueusement à l'assaut de l'hypocrisie rapace. A cette caution morale s'ajoute une référence sportive: une victoire sur l'équipe réserve du club sétois. C'est évidemment un peu court, et le Montpellier Sportif «n'escompte pas une victoire», mais simplement «une partie des plus émouvantes et des plus disputées d'où sortira le vrai champion du Languedoc». Et, concluent les Montpelliérains, «un défi lancé d'une façon si sportive ne peut être que relevé par l'Olympique de Cette». La légitimité du défi tente de s'imposer à celle du championnat USFSA: le vrai champion n'est pas celui que couronne l'épreuve officielle, mais bien celui qui a su relever victorieusement les défis lancés contre lui, d'où qu'ils viennent. Le titre fédéral n'est que le support d'un honneur qu'il faut être capable de défendre en toutes circonstances; le vrai mérite est dans cette capacité à jouer contre tous les adversaires qui se présentent.
La réponse de l'Olympique de Cette montre qu'à cette époque, le club est déjà entièrement engagé dans une logique moderne de l'excellence sportive, la hiérarchie du championnat fait foi, et elle suffit, seule, à fonder une suprématie incontestable. L'OC renvoie donc les Montpelliérains à leurs études, c'est-à-dire à leur place sur l'échelle fédérale:
"Que les Montpelliérains rencontrent d'abord toutes les équipes de leur série, Alais, Calvisson, Vergèze, etc. Qu'ils passent ensuite aux équipes de première série en commençant par celles dont la valeur est moindre, Nîmes ou Calvisson".

Alors seulement, ayant fait leurs preuves, ils pourront se mesurer aux meilleurs.
Mais pour un club comme l'Olympique de Cette, accaparé par la recherche d'une excellence nationale pour avoir déjà obtenu de bons résultats dans les épreuves fédérales, combien de clubs ou de sportsmen que préoccupent essentiellement les confrontations d'homme à homme, d'équipe à équipe, dans une relation directe de défi. Longtemps, le champion institué n'a pour légitimité que celle que ses rivaux veulent bien lui reconnaître, et que ceux-ci s'empressent de contester: leurs défis sont alors autant de récusations du verdict officiel. Les étudiants montpelliérains de l'AGEM organisent chaque année des régates sur le Lez. A la suite d'un conflit avec l'organisateur, les membres des principales équipes engagées refusent de prendre part au concours, et font, à la fin de la réunion, un match à trois au cours duquel ils battent largement le record de la distance. «Ces trois équipes adressent un défi à l'équipe gagnante des régates: jour, distance et enjeu au choix des adversaires»15.
Ces défis épousent bien souvent les clivages et les rapports antagonistes de la structure sociale locale. C'est bien sûr particulièrement visible dans les jeux physiques inscrits dans les traditions de rivalité entre groupes constitués. Ce sont les défis entre générations au tambourin - nous en avons vu un exemple à Gignac - ou encore dans les joutes nautiques anciennement organisées entre jeunesse et hommes mariés16. Ou encore, les parties de boules opposent les représentants de quartiers urbains, et se jouent parfois sur terrain neutre, comme pour mieux marquer la dimension antagoniste des deux communautés, ou plus souvent en rencontres aller et retour, avec revanche et «belle» éventuelle. A Montpellier, 5 joueurs des Arceaux relèvent le défi que leur ont lancé 5 joueurs du Faubourg Boutonnet; la partie se jouera au Rond-Point de l'École Normale, à égale distance des deux camps. Ailleurs, ce sont les habitués des cafés du village qui se mesurent, probablement sur un fond de conflits politiques ou idéologiques.
Le défi vient couronner une longue rivalité, et marque l'apogée d'une tension peu à peu accumulée:
"Depuis longtemps, il existait entre l'équipe Union Bouliste de Péret et l'équipe Club Bouliste d'Usclas d'Hérault une rivalité qui devait fatalement avoir comme dénouement une grande partie avec enjeu relativement important. Nos prévisions se sont réalisées. Après une discussion assez vive survenue ces jours derniers entre les membres faisant partie des deux équipes, il a été décidé que le différend serait tranché dimanche 3 mai à Usclas. Règlement et conditions arrêtés par les présidents des deux équipes"17.

L'enjeu de 200 francs est solennellement remis entre les mains du maire d'Usclas. Malgré l'importance de la rencontre, et la charge d'émotivité agressive qu'elle véhicule, les hôtes d'Usclas assurent les adversaires et leurs supporters qu'ils seront accueillis avec la plus parfaite courtoisie. On aurait tort de voir là une preuve de fair-play britannique: nous sommes bien plutôt dans le domaine des rencontres «d'honneur» aux formes consacrées, et proches du cérémonial traditionnel du duel aristocratique.
Très souvent ainsi, les vieilles rivalités entre villages voisins retrouvent un second souffle en utilisant ces nouvelles formes d'expression que sont les rencontres sportives. Le défi s'attache à humilier l'adversaire, car ce qui se joue alors est l'honneur de chaque communauté. Comme le remarque Pierre Bourdieu, le don constitue une provocation et fait honte au destinataire18. Donner des points d'avance à l'adversaire, c'est la façon la plus explicite d'affirmer sa propre force et l'évidence de sa supériorité. Entre Lunel et Marsillargues, petites villes voisines que séparent de vieilles jalousies, les matches de football sont l'occasion de telles provocations. Une joute oratoire s'engage entre les deux clubs, par voie de presse qui mobilise l'opinion publique. A la suite d'une lourde défaite (par 4 à 0) sur son propre terrain devant le FC Marsillargues, les équipiers du Gallia de Lunel font monter les enchères:
"Si le FC de Marsillargues se sent assez fort pour rencontrer en match régulier le Gallia Club Lunellois, qu'il fasse une demande de match par voie de presse. Le GCL consentira alors à jouer, mais avec un enjeu assez considérable, et donnera trois points d'avance aux Marsillarguois. Peut-être alors verrons-nous pâlir les «glorieuses» couleurs du FC Marsillargues. PS: le FCM devra jouer avec les mêmes équipiers."

Le surlendemain, les Marsillarguois s'empressent de faire paraître leur réponse au «très peu courtois article du GCL». Réponse dont la teneur ne saurait étonner:
"Le défi que nous lance cette société est relevé: non seulement nous repoussons les trois buts qu'ils nous donnent d'avance, mais nous leur en accordons (plus modestes) deux à leur actif. Cela sous condition d'ailleurs, la même que celle qu'ils insèrent dans leur défi, c'est-à-dire pas de changement d'équipiers. Si le GCL relève notre défi, nous serons enchantés de jouer contre eux. Nous voulons bien croire qu'ils joueront au football et non au pugilat, comme dimanche dernier"19.

Le lecteur s'en sera aperçu, l'une des caractéristiques essentielles de ces défis tient dans l'existence d'«enjeux» pour «intéresser la partie». Enjeux exclusivement monétaires, qui se donnent libre cours dans les activités physiques traditionnelles, mais qui touchent aussi largement les sports réputés amateurs. Ces enjeux sont tout à fait distincts des paris que les spectateurs peuvent prendre - et ils ne s'en privent pas - à l'occasion de ces rencontres. Ils concernent les compétiteurs eux-mêmes et constituent pour les meilleurs d'entre eux des revenus parfois non négligeables. La moindre rencontre de boules ou de tambourin met en jeu 20 ou 50 francs. Mais certains matches vont bien au-delà. En 1900 par exemple, 5 joueurs de tambourin de Pomérols et 5 de Saint-Paul organisent une série de rencontres: à Montpellier, avec revanche à Gignac et «belle» éventuelle à Pézenas, pendant trois dimanches consécutifs. La mise en jeu, déposée entre les mains d'un tiers, est de 500 francs20.
Si les jeux sportifs traditionnels, inorganisés et non soumis à des directives fédérales, se donnent toute latitude pour introduire des enjeux monétaires dans leurs compétitions, si athlètes et cyclistes font difficilement la distinction entre amateurisme et professionnalisme, il ne semble pas qu'il en aille autrement dans les activités régies par l'USFSA qui défend officiellement un amateurisme strict. En particulier dans le football, «l'intéressement» paraît être une pratique courante, même si elle est moins ouvertement formulée dans le libellé des défis publics. C'est au détour d'une phrase que se révèlent les enjeux en espèces qui sous-tendent les matches-défis: Lunellois et Marsillarguois, déjà évoqués, consentent à se rencontrer «mais avec un enjeu considérable». Les exemples ne manquent pas de rencontres pimentées par de tels enjeux. En 1913, les joueurs de l'US Balaruc (affiliée à l'USFSA), battus par une équipe sétoise et mécontents de l'accueil qui leur a été réservé, veulent «faire respecter leurs couleurs» et pour ce faire, «lancent un défi de 22 francs et se déplaceront à Cette s'il le faut»21.

Si l'argent - sous forme de paris engagés entre joueurs, et parfois pour des sommes assez considérables - ne permet guère de différencier véritablement jeux traditionnels et sports modernes, c'est bien parce que ces derniers se coulent dans le moule ancien et reprennent les modalités multiples d'affrontement: défis verbaux, défis physiques, défis monétaires par quoi se structure l'espace social local.
Mais en même temps que les nouvelles activités sportives se calquent sur des formes sociales antérieures, les jeux traditionnels se «sportivisent». Plus généralement, le monde de la compétition physique tâtonne à la recherche d'organisations qui permettraient de mieux répondre à la lancinante question : qui est le champion? Certes, ces formes institutionnalisées de la compétition moderne existent : les grandes Fédérations les ont mises au point, et leur modèle est disponible. Force est pourtant de constater que le petit monde sportif des villages ou des quartiers urbains les ignore (ou en tout cas, se trouve dans l'incapacité de les appliquer) et s'ingénie à découvrir pour son propre compte les formes les plus aptes à désigner l'excellence sportive, tout en restant adaptées à l'ethos local.
Ces tâtonnements sont perceptibles à travers une multitude d'indices que dévoile la presse locale dans les communiqués des clubs, groupements divers ou simples sportsmen. Hésitations sur les critères d'excellence à retenir, tentatives d'institutionnalisation, organisation de compétitions de type championnat: les vingt premières années du siècle manifestent une effervescence de la réflexion, avec ses ambiguïtés, ses presciences, ses aveuglements aussi, qu'il faudra tenter d'interpréter.
Nous nous contenterons ici de quelques illustrations choisies dans des domaines variés.

L'haltérophilie est implantée dans quelques communes, telles que Mèze, gros village de viticulteurs et de pêcheurs en étang. Un certain Paul Mauras, du Club Athlétique Mézois, «tient de bonne source» qu'un autre membre du club, du nom de Molinier, prétend au titre de champion local. Querelle de suprématie qui ne peut se régler que dans une compétition-défi:
"Pour se parer de ce titre, il faut l'avoir gagné, et je me sens de force à le lui disputer. A cet effet, je lui propose un match sous les yeux du public mézois s'intéressant à ce sport".

Molinier relève le défi, en proposant un enjeu de 25 francs et des arbitres, mais on le sent hésiter sur les critères de sa légitimité: après tout, dit-il, je possède «un diplôme qui prouve surabondamment que je suis d'une classe au-dessus de la sienne»22. A cette occasion pourtant, la pression sociale du défi public mettant l'honneur en jeu l'emporte sur des reconnaissances officielles (fédérales ?) qui ne suffisent pas encore à asseoir une suprématie.

La caution d'une institution devient pourtant nécessaire lorsque les conflits et les altercations prennent trop d'importance et ne sont plus maîtrisables. C'est la conclusion à laquelle parviennent certaines sociétés de joutes nautiques devant le succès même de leur jeu:
"Ce sport a pris une grande extension dans notre région. Après Cette qui en est le berceau, les villes de Montpellier, Béziers, Frontignan, Agde, Balaruc, Mèze, Narbonne et même Marsillargues ont toutes des sociétés pratiquant les joutes ou bien des hommes les représentant dans les divers concours régionaux. Ces concours deviennent de plus en plus nombreux (...). Dans tous ces concours, des incidents se produisent: à Montpellier, les rameurs font grève avant qu'il soit terminé; à Frontignan, il y eut deux incidents."

La solution? Une Fédération des Joutes languedociennes qui mettrait de l'ordre dans la maison: règles de meilleure répartition des prix, «révision complète des règlements actuellement en vigueur que chacun, malheureusement, applique un peu à sa guise», et enfin, question épineuse des «hommes se présentant dans un concours pour représenter tel ou tel joueur empêché»23.
Ce dernier point apparaît en effet comme une pomme de discorde permanente entre compétiteurs. Dans les sports d'équipe, on n'est jamais assuré de l'identité des adversaires que l'on va rencontrer. C'est pourquoi les défis comportent couramment une clause sur la composition de l'équipe adverse. Lorsque le défi se présente comme la revanche d'un premier match au résultat contesté, les protagonistes prennent garde de bien se retrouver devant les mêmes adversaires. En effet, les joueurs passent constamment d'un club à un autre sans attendre l'intersaison. Au football en particulier, on assiste à un véritable maelström: recrutements sauvages de la part de clubs nouvellement créés, tentatives de débauchage alimentant les rivalités, ou instabilité anarchique des joueurs, toujours est-il que la hantise des clubs est de conserver leurs équipiers. L'insistance à exiger la présence de tous aux réunions hebdomadaires ou mensuelles, les menaces de considérer comme démissionnaires les absents non excusés traduisent cette crainte de voir à tout moment les joueurs se volatiliser. Les appartenances sont peu formalisées: l'adhésion à un club n'engage guère, et même les licences officielles des associations fédérées ne freinent pas les vagabondages. Aussi les surprises ne sont-elles pas rares quand apparaissent les adversaires sur le terrain au moment de la rencontre, et certaines défaites laissent un goût amer chez les vaincus:
"Puisque l'Olympique Montpelliérain a tenu à proclamer une victoire qui ne lui appartient pas, nous croyons devoir donner ci-dessous la composition de son équipe par groupements sportifs: cinq joueurs de l'Olympique, quatre joueurs du MSUC, un joueur de l'Étoile Sportive, un joueur du Stade Michelet; encore un peu d'audace et nos braves équipiers eussent été recrutés" (le secrétaire du club de l'Espérance, battu 5 à 0 en match revanche)24.

C'est toute la régularité des défis qui exige un minimum de règles s'imposant aux protagonistes, et sans lesquelles contestations et palabres se développent à l'infini.
Le tambourin, de son côté, suit un long cheminement dans cette voie d'une institutionnalisation qui se rend peu à peu nécessaire. Au départ, des équipes de villages, simples regroupements libres d'individus. Il n'existe pratiquement pas de clubs, et les équipes se montent de gré à gré, selon les circonstances. Une première étape se fait jour avec la nécessité de présenter des formations représentatives capables de faire honneur à leur ville et d'assurer des résultats. Des matches de sélection s'organisent pour dégager une élite: des avis sont placardés dans les cafés du village, appelant les amateurs à se manifester. Mais on ignore quelles instances s'auto-instituent dans ces fonctions de «sélectionneur-manager»: probablement d'anciens champions, ou des joueurs aux qualités incontestables prennent-ils ainsi l'initiative d'un embryon d'organisation.
La deuxième étape débute en 1909 avec la création du Concours de Pézenas, qui réunit très vite toutes les meilleures équipes de la région, et fait figure de championnat officieux. Pendant tout l'été, chaque dimanche de 8 heures à 17 heures, plusieurs matches se succèdent sur la place de la ville, attirant des foules considérables venues soutenir leurs champions. Lors du concours de 1913, près de trente villages sont représentés par autant d'équipes désignées du nom de leur capitaine. La volonté de sportivisation est évidente:
"Présidents de sociétés sportives, membres des tennis-clubs de la région, accourez voir ce beau sport naissant qu'est le tambourin, qui demande sa place au firmament des sports et qui l'aura".25

Le chroniqueur anonyme auteur de cet appel pressant est certainement l'un des organisateurs du tournoi. Son acquiescement à la modernité sportive se traduit par une signature plaisamment anglicisée: «un tambourinnman» (sic). Mais la compétition réactive les passions villageoises. Chaque match est un derby, et l'occasion pour le public de manifester ses appartenances:
"... la taille cambrée, le bec en l'air, en un mot le culot local avec lequel on réclame la justice pour soi et l'injustice pour l'adversaire, dénote une éducation sportive un peu primitive"26.

Les multiples contestations que fait naître le tournoi se règlent alors, parallèlement, dans de nombreux défis qui opposent les belligérants de retour dans leurs villages. Le tambourin apparaît ainsi, à la veille de la Grande Guerre, comme un jeu en passe de devenir un sport moderne, mais tout entier marqué d'ambiguïtés, et balançant entre compétition unifiée et défis multiples.
Toutes les difficultés alors accumulées pour «penser» une organisation rationnelle et unifiée de l'activité sportive, se concentrent avec une particulière netteté dans le petit monde du football. Devenu très rapidement, en quelques courtes années, un sport très populaire débordant largement de la petite bourgeoisie urbaine et des jeunes universitaires, le football se trouve confronté à des problèmes d'inorganisation générateurs de conflits et d'altercations endémiques. Dans la décennie 1910-1920, le double mouvement de popularisation (avec l'expansion géographique qu'elle suppose) et de rajeunissement (pendant la période de guerre) se traduit par une méconnaissance des formes instituées et normalisées de l'activité sportive, au profit de tentatives «sauvages» d'auto-organisation. C'est alors que se manifeste le mieux la difficulté pour ces nouveaux pratiquants d'accéder à une vision «moderne» de l'institution sportive.
Le football languedocien a connu, à cette époque, de nombreuses tentatives de championnats locaux ou régionaux. Souvent, des dirigeants de clubs (qui, alors, sont recrutés parmi les joueurs) lancent l'idée de «championnats indépendants» car destinés aux clubs non affiliés à des fédérations nationales. C'est ainsi que l'on voit surgir, de-ci de-là, des championnats du Gard, de l'arrondissement d'Uzès, de Lodève, de Sète. Nous ne saurions dire, faute d'échos publics, si ces compétitions se déroulent avec toute la régularité souhaitée. En revanche certaines d'entre elles manifestent abondamment leurs insuffisances. Nous citerons un peu longuement des communiqués de presse de clubs en colère, dont le ton est très éclairant - en dépit, ou plutôt à cause même de l'obscurité des propos tenus.
Un championnat du canton de Mèze est «organisé» au printemps 1914, auquel participent quelques clubs voisins: deux de Mèze, autant de Poussan, ainsi que Montbazin, Villeveyrac, Gigean. Se joint à eux l'équipe réserve d'un petit club sétois. La suite est beaucoup plus embrouillée. L'Éclair du 2 mai publie un communiqué de l'Olympique Mézois, qui donne les résultats de l'épreuve:
"Tandis que le SC Mézois éliminait l'US Poussan et le Vélo Club Poussan, de son côté le RC Gigean éliminait le Stade Montbazin et le RC Villeveyrac. Or, le Sporting Club ayant été battu à Mèze par l'Olympique par 4 buts à 1, restaient en présence pour la finale le RC Gigean et l'Olympique. Les Olympiens ayant battu les Gigeanais une première fois par 3 buts à 1 lors du match aller qui eut lieu à Gigean le 29 mars, et une seconde fois par 9 buts à 0 lors du match retour qui eut lieu à Mèze dimanche dernier, s'attribuent le titre de championnat du canton, pour la saison 1913-1914, ainsi qui leur revient de droit" (sic).

Cet entrefilet met le feu aux poudres et va déclencher une série de ripostes violentes dans le Petit Méridional27 d'abord de la part des Mézois du Sporting:
"Nous constatons non sans un peu de surprise et d'étonnement que le Sporting Club Mézois, après une série de victoires, vient d'être classé troisième, après Gigean, dans le championnat du canton de Mèze. De quel droit peut-on classer le SC Mèze troisième alors qu'il n'a joué qu'avec Poussan ? D'ailleurs, l'auteur de cet article oublie-t-il la défaite qu'a infligé Cette-Sport au Racing Club Gigeanais (10 à 1) et l'éclatante victoire du SC Mèze sur Cette-Sport en le battant de 4 à 1 ? Ignore-t-il aussi que le RC Gigean a refusé de matcher le 11 janvier 1914 (je précise les dates) contre le SC Mèze ? Ma conclusion est celle-ci : puisque le Cette-Sport a battu Gigean par 10 à 1 ; que le SC Mèze a éliminé le même Cette-Sport par 4 à 1 ; le SC Mèze est donc capable de se mesurer avec le RC Gigean à n'importe quel moment et sur n'importe quel terrain"28.

La dialectique mézoise est sans doute insuffisante, car dès le lendemain, entre en scène le club de Poussan:
"De quel droit le RC Gigean peut-il être classé deuxième du championnat cantonal, après avoir quitté le terrain avant la fin ? De quel droit l'US Poussan est-elle éliminée par le SC Mézois, vu qu'elle a été battue à Mèze et victorieuse à Poussan ? De quel droit l'Olympique Mézoise prétend-elle être le champion du canton, lorsqu'elle n'a rien fait pour mériter ce titre ? Pourquoi a-t-elle refusé de matcher lorsque l'US Poussan s'est déplacée à Mèze le 22 février 1914, et a refusé de venir à Poussan ? Ne serait-ce pas plutôt à l'O. Mèze d'être éliminée ? D'ailleurs, l'US Poussan se tient à la disposition des « prétendants au championnat cantonal » et acceptera les matches sur son propre terrain"29.

Nul ne sait comment l'affaire se termina30. Mais aujourd'hui, nous voyons bien par où pèche un tel «championnat». Les acteurs tentent vainement - et pour cause - de parvenir à un classement ordinal à partir d'une succession de confrontations partielles, et vécues (c'est là l'essentiel) comme autant de face-à-face valant absolument: comment imaginer de pouvoir être classé derrière un adversaire que l'on a battu ? C'est bien l'impossibilité de concevoir une arithmétique d'ensemble qui conduit chaque équipe à tenter de résoudre la crise par le recours à la seule solution envisageable: celle de défis lancés aux adversaires pour vider une bonne fois (croit-on) ces querelles de suprématie.
En même temps, l'appel au droit, exprimé de façon quasi incantatoire, traduit le besoin obscurément ressenti, d'une loi du jeu s'imposant aux acteurs et garante d'un ordre accepté de tous: autant dire que la voie est ouverte à une légalité fédérale, même si celle-ci est encore barrée, dans les esprits, par la toute-puissance du modèle de l'affrontement-défi.

L'après-guerre marque la fin de cette longue période de plus de vingt ans que nous avons tenté d'analyser. La disparition de l'USFSA au profit de Fédérations uni-sports va faciliter l'adhésion des clubs. La rapide croissance des effectifs dans les nouvelles Fédérations (la FF Rugby connaît dès 1924 un sommet - 891 clubs affiliés - qu'elle ne dépassera qu'en 1967. La Fédération de Football voit ses clubs languedociens passer de 35 en 1920-1921 à 152 en 1923-1924) doit être interprétée moins comme une explosion de la pratique sportive - celle-ci était déjà largement engagée dès avant la guerre - que comme l'acceptation par la masse des petits clubs d'une structure fédérative unique qui leur assure la régularité des compétitions. Progressivement alors, le nombre des clubs engagés dans les épreuves officielles deviendra tel que les championnats gagneront en durée jusqu'à s'étendre sur plusieurs mois31. Peu à peu, ce sont les matches amicaux et les défis librement négociés qui tendent à devenir minoritaires, et qui perdent de leur prestige au profit des rencontres officielles. Du point de vue qui est le nôtre ici, peut-être pourrait-on ainsi dater de cette période - autour des années trente - l'entrée en masse dans la modernité sportive, et le progressif éloignement d'avec une «société d'honneur» basée sur la provocation et le défi.


Mais au-delà de cette simple question de périodisation, nous rencontrons ainsi quelques problèmes de fond, ceux-là mêmes que formulent tous les théoriciens du sport, historiens ou sociologues. Le plus immédiat, parce qu'il découle tout naturellement de nos sources, et qu'il reprend le titre de cet article, concerne la désignation du champion, la reconnaissance de l'excellence sportive. D'une certaine façon, c'est la question du sens de la compétition sportive.
Il est plutôt usuel de voir dans la compétition, et dans la hiérarchie qu'elle dégage, une traduction des conditions générales de la société moderne. Au choix: le capitalisme concurrentiel (l'affrontement sportif reproduit «la violence des rapports de production capitaliste et la guerre de tous contre tous, le Struggle for life où s'affirment les valeurs de la jungle capitaliste»)32 - la démocratie de masse (le spectacle de la compétition a «représenté l'antichambre à une forme de dressage des masses à la citoyenneté»)33 - ou encore la production industrielle («régularité des compétitions avec l'établissement d'un calendrier, choix d'un espace spécifique pour la pratique, comptabilisation minutieuse des résultats sous la forme d'un classement, etc. Ces traits originaux (...) reflètent des caractères propres à la société industrielle, la productivité, le rendement, la technicité croissante»)34.


Les pages qui précèdent n'incitent guère à établir de telles liaisons entre les pratiques sportives languedociennes de ce début de siècle et le grand capitalisme, l'ère des masses, ou le taylorisme. Bien plutôt les matches ou les défis sportifs apparaissent-ils comme des expressions, peut-être même des réactivations, d'une structure sociale conflictuelle, pétrie d'antagonismes intra- ou inter-communautaires. Ce qui se joue dans ces innombrables défis individuels ou collectifs, c'est le spectacle que la société languedocienne se donne à elle-même de ses vieux clivages - entre villages voisins, de quartier à quartier, entre factions: rouges et blancs - ou du fourmillement de ses querelles et petits affrontements quotidiens. Et c'est la jeunesse des villages ou des quartiers qui est déléguée au soin de représenter la communauté dans ses affrontements: tâche habituelle pour elle et qui n'innove guère par rapport à ses attributions traditionnelles35. Si ces structures collectives ont été peu étudiées, à ce jour, dans la zone languedocienne, les illustrations ne manquent pas, qui pour être moins immédiates, permettent l'hypothèse d'un fond commun méditerranéen.
C'est Élizabeth Claverie qui parle de «société de défis» à propos de la Lozère proche, et de ces villages de Margeride où
"... se lancent des défis, se créent les cabales, tombent les réputations, s'étoffent les rumeurs. Une joute de prestige fait s'activer le verbe haut des uns, le poing des autres"36.

C'est José Gil, pour la Corse pas si lointaine, qui constate la prégnance du modèle compétitif en toutes occasions:
"Lorsqu'un homme affiche un avantage, un don particulier, un signe de supériorité, son comportement est compris par la communauté comme un défi. Pour mettre en rage un voisin, un tel mettra un habit neuf et cher; ou il se vantera de chanter le Te Deum mieux que tous; ou il cherchera dans la partie de cartes ou de china jouée au bistrot ou sur la place de l'église, à miser plus fort que ses adversaires, ou il invitera le plus grand nombre de gens au mariage de sa fille. L'espace public est celui de la parade ou du défi"37.

Plus éloignées dans le temps, les analyses d'Yves Castan sur la sociabilité languedocienne au XVIIIe siècle mettent elles aussi en évidence une société façonnée par la logique de l'honneur; citadins ou campagnards, pour tous
"le défi est hautement prisé, mais dans sa prononciation même, il s'apparente au formalisme du modèle nobiliaire et garde un certain air de jeu gratuit, offert dans des comportements passagers ne couvrant aucune haine foncière. Il convoque à une épreuve dangereuse plutôt qu'à un combat inexpiable"38.

Ces attitudes du XVIIIe siècle rural ne tendent-elles pas un pont vers les joutes oratoires et sportives que nous avons rencontrées chez tel ou tel joueur de boules ou de tambourin, vers ces rencontres réglées entre capitaines d'équipes, et où les défis verbaux, par voie de presse, sont le sel indispensable de la rencontre sur le terrain ? Tout donne à penser que les activités sportives modernes ont rejoint les jeux sportifs plus anciens comme expressions de cette «société de défis». La recherche de la suprématie sportive - et en particulier du titre de champion - serait alors à comprendre comme un cas particulier des multiples stratégies de préséance qui se jouent dans le défi. La lutte pour la suprématie trouve un nouveau terrain où se manifester, devant le public assemblé39. Le sport-spectacle révèle dès l'origine la nécessité pour les protagonistes de se situer dans l'espace public sous les yeux de la communauté40. Le vocabulaire nouveau (sport, sportsmen, champions) habille une réalité ancienne: celle d'individus ou de groupes rivalisant dans l'affirmation publique de leur puissance.
Pourtant, derrière ce vocabulaire moderne, s'infiltre aussi une forme nouvelle: celle du championnat. Balbutiante, difficile à maîtriser, comme nous l'avons vu, mais qui cependant fait figure de substitut possible à la compétition frontale du défi. Dans le cadre de notre hypothèse, comment rendre compte de cet abandon progressif du défi sportif au profit de l'organisation toute nouvelle du championnat ? Probablement pas comme le résultat d'une pression des autorités. Peut-être faut-il revenir aux dangers que le défi fait courir à la communauté, et aux risques de dérapage incontrôlé au cours de la montée en puissance de la crise conflictuelle. Comme le montre bien J. Gil pour la Corse, le problème auquel se heurte en permanence la société insulaire est le risque de ne plus maîtriser la spirale ascendante des défis. Des pare-feux sont nécessaires:
"Le défi appelle la surenchère ; et celle-ci, si d'un côté exacerbe l'exhibition des forces, de l'autre crée les conditions pour qu'un mécanisme de contrôle se déclenche. De cette lutte de défis, personne ne doit sortir écrasé. Mais la communauté fait voir qu'il y a des limites à ne pas dépasser, tout en respectant l'honneur de chacun. Les moyens de contrôle pour qu'un «plafond» soit établi qui marque le seuil de la surenchère, sont multiples: cela va du ridicule qui frappe celui qui le franchit, à l'apparition du risque de déclenchement ouvert des hostilités"41.

Il nous est apparu, dans le déroulement des compétitions sportives en Languedoc, que la forme du championnat avait été aussi perçue comme la formule adéquate pour bloquer les crises ouvertes par les défis multiples, dans des limites acceptables par la communauté42. Le championnat se justifie lorsqu'on passe du défi duel au défi généralisé, à la cantonade. La multiplication des protagonistes (en l'occurrence, des équipes sportives) multiplie les risques de dérapage, que réduit un championnat ordonné. On notera, à cette occasion, que le championnat permet également, à titre de bénéfice secondaire, de cerner précisément l'espace social du défi: commune, canton, arrondissement, on voit que les limites de l'administration républicaine sont déjà alors devenues des cadres légitimes des rapports sociaux, et que les communautés ancrées dans leur espace local se situent aussi dans les subdivisions d'un territoire moderne.
La compétition sportive, habits neufs d'une structure sociale conflictuelle ancienne: autant dire que l'introduction du sport en Languedoc peut être comprise comme un processus d'acculturation, plus précisément, un phénomène classique de réinterprétation. A suivre les méandres de l'organisation de la compétition, nous débouchons ainsi sur une seconde question qui est tout simplement celle de la définition même du sport. Nous avons perçu des continuités entre activités traditionnelles et modernes, des confusions et des brouillages dans l'usage et les significations accordées aux nouveaux mots de la modernité sportive: tout cela conduit à une remise en question de la conception du sport moderne, telle qu'elle est défendue par des auteurs aussi différents que Bourdieu ou Parlebas. L'article de Chartier et de Vigarello déjà évoqué (cf. note 5) peut servir de base à ce débat, en ce qu'il présente, très brillamment, l'essentiel des arguments en faveur d'une thèse discontinuiste définissant le sport par sa rupture avec les jeux physiques traditionnels.

Comment s'affiche cette thèse ?
"Il nous semble qu'une histoire ou une sociologie du sport ne peut se fonder légitimement qu'en marquant, d'emblée, la différence radicale qui sépare le sport et les jeux traditionnels, même s'ils ont en commun certains gestes ou certaines formes. Les pratiques sportives représentent une figure spécifique dans la mesure où elles installent de manière inédite l'exercice physique collectif tant dans le temps et l'espace que dans le tissu social de la communauté. Le sport, en son principe, n'a ni fonction rituelle, ni finalité festive, partant il est censé annuler, et non reproduire, les différences sociales qui lui sont antérieures et extérieures. Un peu comme le suffrage universel postule la stricte égalité des votants, quels qu'ils soient, le sport moderne pose à son fondement l'identité abstraite d'individus dépouillés, le temps d'une compétition, de ce qui constitue leur être social. Cette abstraction voulue, qui dans sa proposition même dit une idéologie de l'égalité cantonnée, ne signifie pas que les affrontements sportifs ne sont pas aussi l'expression ou la transposition d'oppositions de tous ordres, nationales, raciales, sociales, religieuses, etc. Mais ces investissements, contradictoires avec la neutralité voulue de l'exercice, sont dans le sport comme une revanche du social"43.

Cette citation résume suffisamment, à notre sens, l'argumentation des auteurs et, dans sa densité, pose les problèmes que nous évoquons ici-même. Laissons tout de suite de côté la référence à un espace-temps «séparé» du sport, qui romprait ainsi avec l'immersion des jeux traditionnels dans l'espace-temps commun et serait la signature de la modernité du sport. Les procès de territorialisation - déterritorialisation sont plus complexes que cela: après tout, le stade (ce temple) du dimanche après-midi répond à l'église du dimanche matin, et les clôtures ne datent pas d'hier: de l'arène à la salle de jeu de paume, il faudrait à ce compte faire remonter assez haut le passage à la modernité44.
Nous préférons ici, dans les limites d'un article, insister sur la question de la diffusion des pratiques sportives et du processus d'acculturation dont elles sont l'objet. Il est assez courant de montrer dans la diffusion du sport un élément de la modernisation de populations traditionnelles ou archaïques. L'objet sport est reçu tel quel par des milieux sociaux de plus en plus nombreux qui en sont transformés dans leur mode d'exister: Eugen Weber s'est fait l'historien de cette accession à la modernité des provinces françaises45. C'est oublier qu'une institution, quelle qu'elle soit, ne sort pas indemme de sa diffusion, et que de nouveaux utilisateurs sont aussi, bien souvent, des recréateurs. Lorsque les anthropologues de l'acculturation46 proposent le concept de réinterprétation, il s'agit bien du sens second ainsi affecté à une institution par les nouveaux utilisateurs qui se l'approprient. De ce point de vue, le texte de Chartier et de Vigarello présente l'intérêt majeur de définir la modernité du sport par l'intention qui a présidé à sa naissance: «son abstraction voulue», «la neutralité voulue de l'exercice», «l'affirmation réitérée de la neutralité des compétitions», «se voulant le lieu neutre d'affrontements désocialisés», à tout moment, les auteurs mettent en évidence une intentionnalité qui suffit à définir le sport dans sa radicale spécificité.
La question est alors bien de savoir ce que signifie précisément cette idéologie du sport moderne, et pour qui. Précepte pédagogique47, ou défense et illustration de l'individualisme républicain, les hommes et les milieux qui s'en sont faits les hérauts n'ont certes pas eu alors les moyens de la propager et de l'imposer à l'ensemble de la population: le voulaient-ils, d'ailleurs ? Bien au contraire, il y a tout lieu de penser que, dans leur grande majorité, les sportsmen de province, saisis par le goût pour ces nouveaux exercices physiques, s'y sont adonnés dans une parfaite indifférence à l'égard des principes qu'ils étaient censés véhiculer.
Si le sport réside bien dans l'articulation entre des pratiques physiques («certains gestes ou certaines formes» éventuellement communs avec les jeux traditionnels) et des principes, théories, intentions ou idéologies (appelons cela comme il nous plaira, peu importe) qui lui donnent son caractère novateur, rien ne permet de croire que ces deux éléments se sont maintenus soudés au cours de leur diffusion géographique et sociale. La disjonction entre les pratiques et leur signification initiale est d'autant plus facile à opérer qu'existent des cadres mentaux susceptibles de prendre en charge ces nouvelles activités, et de les intégrer dans un univers préexistant. La structure agonistique des jeux sportifs peut ainsi trouver son référentiel dans la culture compétitive de la société locale. Le football lui-même, qui fait facilement figure, de par son universalité, de parangon de l'individualisme démocratique moderniste, peut aussi être resitué dans un processus de réinterprétation: Marc Augé a tenté un tel exercice à propos du football africain, tout en rabattant les pratiques constatées dans les clubs européens sur le modèle zoulou48 !
Même si les formulations de Chartier et de Vigarello, et leur insistance à évoquer l'intentionnalité qui préside au sport moderne, ne s'y prêtent guère, on ne peut écarter l'hypothèse que nos auteurs élaborent une définition idéal-typique du sport. Rupture, coupure, désocialisation seraient alors autant de traits caractéristiques, éventuellement grossis, mais qui permettraient de construire une définition du sport comme réalité spécifique. Deux questions se posent alors.
D'une part, la distance (évaluable) entre les données empiriques recueillies et la construction idéal-typique mesure la pertinence de la définition proposée, pour chaque conjoncture historique étudiée. Si les pratiques sportives du début du siècle s'écartent par trop de l'idéal-type, il faut en conclure qu'il ne s'agit pas là véritablement de sport: pas encore, ou très incomplètement. Et on passe alors d'un modèle de rupture à une perspective évolutive voisine de celle proposée par Norbert Elias49.
D'autre part, on peut s'interroger sur les raisons d'une telle insistance à établir une coupure «radicale» entre jeux traditionnels et sports modernes. Nous proposons à titre d'hypothèse, qu'il s'agit là d'un effet de la prégnance du modèle structuraliste dans les sciences sociales. Une explication de type structuraliste doit impérativement construire un «champ autonome» de la pratique sportive, pour y développer ses analyses en termes d'effets de champ. Décrire et rendre compte d'un état de la structure du champ sportif n'est guère possible que si celui-ci est déjà présent comme réalité spécifique et comme objet scientifique séparé50. Dans ces conditions, l'intrusion des conflits ou tensions de la société dans le sport ne peut être pensée que comme la «revanche du social», moment second (et secondaire ?) précédé nécessairement de cette phase initiale, instauratrice d'un sport formellement pur. Le débat d'antériorité n'est pas seulement académique: il engage une image du sport qui est au centre de toutes les polémiques contemporaines sur la perversion et les dévoiements des pratiques sportives, chauvinisme, violence, recherche de la victoire à tout prix, etc. Mais il n'y a plongée dans l'enfer que pour qui rêve d'un paradis perdu.
Le sport est-il un «bon» objet structuralisable ? Il se pourrait que l'unicité du terme ne soit trompeuse, et ne conduise à trop vite postuler l'unité de l'objet lui-même. La sociologie du sport de Bourdieu (à laquelle se réfèrent explicitement Chartier et Vigarello) présente cette caractéristique curieuse de raffiner sur les différenciations des pratiques sportives («c'est le cas du tennis, dont l'unité nominale masque que, sous le même nom, coexistent des manières de pratiquer aussi différentes que le sont, dans leur ordre, le ski hors piste, le ski de randonnée et le ski ordinaire»51) sans remettre en cause un seul instant l'unicité du champ sportif lui-même, d'ailleurs jamais défini en tant que tel.
Peut-être serait-il bon de déplacer les perspectives: au lieu de situer et d'expliquer la variété des pratiques à l'intérieur d'un champ commun tout constitué, il faudrait les penser dans leurs relations d'extériorité ou d'intériorité à un champ en cours de structuration - et jamais achevé. En d'autres termes un match-défi appartient-il au champ du sport, champ de toutes façons embryonnaire à cette époque, ou au champ des défis sociaux locaux ? Ou, pour parler dans le vocabulaire de Bourdieu : où sont les intérêts des acteurs (joueurs, public) ?
Reste un problème, essentiellement historique, de mise en évidence des différents niveaux de culture et des canaux de diffusion des pratiques sportives. C'est ainsi qu'il faudrait préciser quels milieux réduits et minoritaires pendant longtemps ont porté l'idée sportive dans leur région, y introduisant en même temps les principes d'organisation et d'institutionnalisation modernes: repré sentants des fédérations, animateurs de grands clubs et techniciens; comment aussi des pratiques sportives se sont diffusées dans les milieux populaires, dans les campagnes, en changeant de signification et en rejoignant le vieux fond de jeux agonistiques, que certaines d'ailleurs n'ont peut-être plus véritablement quitté depuis lors, malgré les apparences institutionnelles contraires; comment ont ainsi cohabité plusieurs grandes formes des exercices physiques, les unes s'organisant peu à peu dans un champ sportif ayant sa logique propre, d'autres relevant plutôt des multiples modes de structuration de l'espace public local en milieu communautaire. Une pluralité de «sports», donc, dont l'histoire serait celle de leurs relations tout au long du siècle: histoire faite d'ambiguïtés, d'influences réciproques, d'hésitations entre archaïsmes et novations.


NOTES
1 Le tour de France cycliste (qui n'est pas un championnat) est particulièrement révélateur à cet égard, les multiples classements en jeu (au temps, aux points, de la montagne, par équipes, des « points chauds », etc.) donnant lieu à des primes et à des prix quotidiens pour les coureurs les mieux classées. On remarquera que la presse sportive multiplie les classements annexes dans les championnats de sports collectifs. En football, par exemple, classement des joueurs, notés à chaque match, des buteurs, etc.
2 L'Union des Sociétés Françaises de Course à Pied fondée en 1887 par Georges de Saint-Clair se transforme deux ans plus tard en Union des Sociétés Françaises de Sports Athlétiques.
3 Pierre DE COUBERTIN, Pédagogie sportive, Paris, Éditions Vrin, 1972.
4 Annonce d'un match de football entre le Montpellier-Sportif et l'AS Alais en 1912: «Les sportsmens (sic) viendront nombreux car ils savent très bien qu'un match amical est toujours plus intéressant à tous les points de vue qu'un match de championnat», L'Éclair du 06.01.1912. Cet argument publicitaire ne serait plus possible de nos jours, où les spectateurs dédaignent systématiquement les parties sans enjeu officiel.
5 Par exemple Pierre BOURDIEU, «Comment peut-on être sportif ?», Questions de Sociologie, Paris, Éditions de Minuit, 1980 (L'autonomie du champ); Pierre PARLEBAS, Éléments de sociologie du sport, Paris, PUF, 1986 (La compétition institutionnalisée); ou Roger CHARTIER et Georges VIGARELLO, «Les trajectoires du sport», Le Débat, février 1982 (Un espace-temps socialement abstrait)...
6 Ainsi cette annonce publique par voie de presse: «A la suite d'une discussion sportive, M. Augustin Rouvière nous prie de faire connaître qu'il lance un défi à son compétiteur pour un parcours de 50 km. Enjeu à débattre», L'Éclair du 29.03.1909.
7 Conclusion fréquente d'un compte rendu de match gagné trop facilement par l'équipe locale: «... partie inintéressante au possible».
8 J. PITT-RIVERS, Anthropologie de l'honneur, Paris, Le Sycomore, 1983.
9 José GIL, La Corse entre la liberté et la terreur, Éditions de la Différence, 1984.
10 Pierre BOURDIEU, «Le sens de l'honneur», première des trois études d'ethnologie kabyle, dans Esquisse d'une théorie de la pratique, Genève, Librairie Droz, 1972.
11 A Montpellier, en 1916: «L'Étoile Bleue ayant considéré comme un match la partie amicale que lui avait proposée le Stade Lunaret le dimanche 12 courant, celui-ci demanda sa revanche qui eut lieu hier après-midi. Le Stade Lunaret cette fois au complet affirma sa supériorité et remporta la victoire par 3 buts à 0», Le Petit Méridional du 20.11.1916.
12 L'Éclair du 27.11.1916.
13 Le jeu de balle au tambourin, que ses historiens renvoient à un lointain passé, est installé (très probablement depuis le milieu du XIXe siècle) dans les parties médiane et orientale du département de l'Hérault, ainsi qu'en Italie. Cette géographie singulière fait du tambourin un phénomène identitaire des traditions bas-languedociennes. On peut assimiler le jeu, très schématiquement, à une variante de la longue paume, la balle étant frappée avec un tambourin circulaire tendu de peau.
14 Le Petit Méridional du 26.07.1900.
15 L'Éclair du 01.06.1900.
16 L.-P. BLANC montre comment sous l'Ancien Régime à Sète la jeunesse (barque bleue) défiait les mariés de la barque rouge. A notre époque, il arrive que les joutes du dimanche soient réservées à la jeunesse, et celles du lundi aux vétérans. Depuis le XIXe siècle, les rivalités opposent, plutôt que les générations, des quartiers et des métiers (pêcheurs d'étang/pêcheurs en mer), L.-P. BLANC, Les joutes à Sète, Sète, s. d.
17 L'Éclair du 02.05.1914.
18 P. BOURDIEU, Esquisse..., p. 25.
19 L'Éclair des 21 et 23.04.1916.
20 Il n'est pas aisé de calculer les équivalents en francs 1989. Jean Fourastié se livre à des estimations complexes basées sur le salaire de référence des manoeuvres de province, J. FOURASTIÉ et B. BAZIL, Pourquoi les prix baissent, Paris, 1984. Si l'on accepte de suivre Fourastié, il faut admettre que 1 franc de 1900 vaut approximativement 145 francs de 1989. Dans le match de tambourin auquel nous nous référons, chacun des 5 joueurs engagerait 14 500 francs. Il faut les supposer de famille aisée, à moins qu'il ne s'agisse de quasi-professionnels. Une partie quelconque, avec une mise banale de 20 francs, met en jeu près de 3 000 francs actuels.
21 L'Éclair du 24.01.1913.
22 L'Éclair du 11.03.1909.
23 Le Petit Méridional du 27.07.1914. Une telle Fédération languedocienne verra le jour à Agde en 1921.
24 L'Éclair du 25.01.1911.
25 L'Éclair du 07.06.1913.
26 Le Petit Méridional du 19.07.1913. Le «tambourinnman» finit par baisser les bras, et rend son tablier: «Ma place est donc vacante, et les postulants peuvent se présenter immédiatement. Il n'y a qu'à remplir les conditions suivantes: il faut être chimiste, pour bien savoir doser avec des balances de précision, l'éloge et la critique; faire au moins partie de l'Académie Goncourt pour ne pas employer des mots d'une vulgarité connue tels que "racler"; ne pas connaître la géographie, ce qui permettra dans les défis futurs d'ignorer Bessan sur la carte du tambourin français; posséder l'escrime à fond en cas de duel; être au moins licencié es-lettres à cause des éplucheurs. C'est comme on le voit à la portée de tous», L'Éclair du 25.06.1913.
27 Le Petit Méridional et L'Éclair sont les deux quotidiens rivaux de la région. Le premier défend des opinions républicaines et radical-socialistes, il est proche des milieux francs-maçons. L'Éclair, quant à lui, est un organe monarchiste que soutient activement l'évêque de Montpellier, Mgr de Cabrières. Les deux clubs mézois qui publient leur communiqué dans le journal de leur choix manifestent ainsi leur appartenance idéologique. De tels clivages ne font évidemment qu'aviver les querelles sportives.
28 Le Petit Méridional du 09.05.1914.
29 Le Petit Méridional du 10.05.1914.
30 A cette occasion, il convient de s'interroger sur la circulation de l'information sportive. Celle-ci est alors dépendante, assurément, de l'humeur du rédacteur en chef ou des priorités de l'actualité «sérieuse». Pourtant, les silences de la presse sont très parlants. Dans la mesure où les informations proviennent presque exclusivement des clubs eux-mêmes, sous forme de communiqués, on s'aperçoit que sont assez systématiquement occultés les résultats négatifs. Seuls les vainqueurs sont doués de parole. La défaite est une honte, qu'il convient de cacher: l'absence de tout compte rendu d'un match est l'indice à peu près certain d'une défaite peu glorieuse. Le sport n'est certes pas un simple jeu. Les positions sociales qui se jouent dans une rencontre débordent largement de la seule logique sportive.
31 Le processus est cependant lent, et porte sur tout l'entre-deux-guerres. Lors de la saison 1929-1930 par exemple, le rugby languedocien engage 68 clubs dans les divers championnats régionaux, alors qu'il en existe au moins 95. 2 clubs seulement (Elne et Thuir) disputent, semble-t-il, le championnat d'Honneur-Promotion, Almanach du Méridional Sportif 1929-1930.
32 J-M. BROHM, Critiques du sport, Paris, Bourgois éditeur, 1976.
33 A. EHRENBERG, Des jardins de bravoure et des piscines roboratives, Les Temps modernes, octobre 1979.
34 A. Wahl, Les archives du football, Paris, Gallimard-Julliard, « Archives », 1989.
35 La jeunesse, c'est-à-dire, bien sûr, les adolescents et les jeunes hommes non mariés. Encore au début des années 1920, dans les campagnes du biterrois, «c'est ici une règle immuable: un homme marié ne doit pas jouer au football. Il n'y a que de sérieuses garanties d'assurances pour changer tout ça», L'Omnium Sportif, juillet 1921.
36 É. CLAVERIE, L'honneur : une société de défis au xrxe siècle, Annales ESC, 1979, n° 4, pp.744-759.
37 J. GIL, La Corse entre la liberté et la terreur, op. cit.
38 Y. CASTAN, Honnêteté et relations sociales en Languedoc 1715-1780, Paris, Plon, 1974.
39 Le public réclame un vainqueur: seule la victoire - ou la défaite - est porteuse de sens. En cas de match nul, il n'est pas rare de voir le public manifester son mécontentement, parfois violemment, et réclamer la poursuite de la rencontre, jusqu'à ce qu'un des compétiteurs l'emporte.
40 En l'absence, bien souvent, de toute visée de gain monétaire (terrains non clôturés, pas de droit d'entrée), la recherche d'un public est évidente: maximum de publicité dans la presse, insistance dans les comptes rendus sur le nombre de spectateurs présents, ou lamentations devant l'absence du public, tout indique que la rencontre sportive ne se conçoit, dès l'origine, qu'immergée dans la foule, au centre de l'espace communautaire.
41 J. GIL, op. cit.
42 Assez curieusement, Coubertin s'est déclaré partisan des défis aux dépens des formules de championnat. La «championnite» fait naître des glorioles qui risquent de dénaturer la compétition sportive: «Le titre de champion réjouit à ce point la vanité qu'on a multiplié les occasions de s'en affubler en créant des championnats locaux dans la moindre ville d'eaux». A ces rencontres de championnat qui «ont apporté à la publicité un renfort déplorable et singulièrement aggravé la néfaste influence des prix», Coubertin oppose les défis traditionnels, à l'image des rencontres entre Oxford et Cambridge et des joutes du Moyen Age, «forme d'émulation infiniment supérieure à toute autre» et qui éviteraient «les soucis professionnels et mercantiles». Le modèle oxbridgien distingué auquel se réfère Pierre de Coubertin occulte manifestement la réalité des défis qui, à cette époque-là, faisaient rage en France, et ne freinaient en rien - bien au contraire - les débordements de l'esprit cocardier dont ils étaient la parfaite manifestation, Pierre DE COUBERTIN, Pédagogie sportive, 1919.
43 R. CHARTIER et G. VIGARELLO, « Les trajectoires du sport », Le Débat, 19, 1982.
44 Et faut-il rappeler comment Roger Caillois, à la suite de Huizinga, définit le jeu, dans sa plus grande généralité, comme «une occupation séparée, soigneusement isolée du reste de l'existence, et accomplie en général dans des limites précises de temps et de lieu», R. CAILLOIS, Les jeux et les hommes, Paris, Gallimard, 1958.
45 E. WEBER, Fin de siècle, Paris, Librairie Arthème Fayard, 1986.
46 Par exemple, Roger BASTIDE, Le prochain et le lointain, Paris, Éditions Cujas, 1970 ou M. J. HERSKOVITS, Les bases de l'anthropologie culturelle, Paris, Éditions Payot, 1967.
47 Mais les définitions que l'on peut trouver chez des promoteurs de l'idée sportive tels que Coubertin: «Le sport est le culte volontaire et habituel de l'exercice intensif incité par le désir du progrès, et ne craignant pas d'aller jusqu'au risque», Pédagogie sportive, 1919, ou G. HÉBERT: «le mot sport spécifie, avant tout, que l'exercice, quel qu'il soit, est exécuté avec l'idée d'effort ou de lutte en vue de l'obtention d'un résultat précis», Encyclopédie des sports, 1924, restent très en deçà des implications idéologiques déterminantes chez Chartier et Vigarello.
48 Marc AUGÉ, Du football et de l'acculturation, Temps libre, n° 7, printemps 1983. Plus systématiquement - et d'ailleurs pas toujours de façon convaincante - l'Espagnol Vicente Verdu a «ethnologisé» le football de son pays: El Futbol : mitos, ritos y simbolos, Madrid, Alianza Editorial, 1980.
49 N. ELIAS et E. DUNNING, Quest for Excitement, Londres, Basil Blackwell, 1986. Elias fonde la différence entre sport antique et sport moderne essentiellement sur la sensibilité croissante au degré de violence acceptable dans l'activité physique, à l'intérieur d'un processus général de civilisation.
50 P. BOURDIEU, Comment peut-on être sportif ?, Questions de Sociologie, Paris, Minuit, 1980
51 P. BOURDIEU, Pour une sociologie du sport. Choses dites, Paris, Éditions de Minuit, 1987

Mise à jour le Vendredi, 24 Août 2012 11:54