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Jalons pour une histoire du Sport PDF
Vendredi, 12 Septembre 2008 18:31

L’Association pour la promotion des Archives en Languedoc-Roussillon (APALR) a publié en 1993 un Guide des Sources pour l’Histoire du Sport en Languedoc-Roussillon, qiu faisait le point sur les dépôts publics d’Archives (départementaux et municipaux) de la région.
Le texte ci-dessous servait d’introduction à ce volume, en proposant des pistes de recherche et de réflexion pour les historiens du sport.

 

I. Les activités sportives

II. La société sportive

III. L'espace des sports

A consulter la bibliographie générale concernant l'histoire des sports, on serait tenté de penser que l'histoire-bataille la plus caricaturale a trouvé une nouvelle vigueur dans l'évocation de rencontres homériques entre clubs ou pratiquants des multiples disciplines modernes. Ne manquent pas en effet les chroniques de tel ou tel sport, les monographies de clubs, les souvenirs de champions, qui égrènent les compte-rendus de ces batailles sportives indéfiniment renouvelées au fil des saisons. Le genre se limite souvent à une statistique chronologique, sur le mode des éphémérides ou des anciennes annales, lorsqu'il ne s'enfle pas en épopée dythirambique, spécialité reconnue des journalistes sportifs devenus chroniqueurs1. Si une telle histoire des sports satisfait peut-être les anciens pratiquants ou les supporters, dont elle ravive les bons souvenirs, elle ne saurait, pour toute autre catégorie de lecteurs, masquer sa grande pauvreté. Elle a surtout contribué à déconsidérer le sport comme sujet digne d'intérêt véritable pour les véritables historiens.
Pourtant, ainsi que le disait Philippe Ariès, "en fait, il n'y a pas de mauvais sujets. Il y a simplement des sujets appauvris, vidés de leur substance d'humanité, c'est à dire du contenu qui est propre à la fois au sujet de l'Histoire et à nous-même. Le récit des batailles devient passionnant s'il se rapporte à l'idée que les hommes se faisaient alors de la guerre, de la stratégie, de l'administration des armées, de la moralité au combat (...) D'une manière générale, le sujet s'empare de notre curiosité, quelque menu qu'il apparaisse, si la connaissance nous permet de mesurer la distance qui sépare la conscience particulière aux hommes du passé, de notre conscience contemporaine"2.
Petites batailles dominicales sur le gazon des stades, ou grandes guerres mondiales que déclenchent tous les quatre ans les Jeux Olympiques, il est de plus en plus manifeste qu'il ne s'agit pas là de mauvais sujets, et que les historiens trouvent leur miel dans l'étude des sports, pour peu qu'ils sachent en extraire leur substance d'humanité. A cette réévaluation d'un domaine de l'histoire encore largement en friches3, contribueront avec force les initiatives des institutions savantes, et en particulier les outils de recherche proposés par les Services d'Archives.
Certes, il apparaît vite que les sources de l'histoire du sport sont pour une bonne part à constituer lorsque font défaut les dépots des organisations sportives elles-mêmes, et que ces manques révèlent une longue habitude d'indifférence ou de négligences. Les types de documents habituellement répertoriés en Archives sont insuffisants à nourrir de véritables problématiques, et doivent être complétés par les sources privées ou les témoignages oraux, ainsi surtout que par les collections de périodiques: la presse spécialisée, les journaux locaux sont une mine d'une grande richesse. Pourtant, quelque lacunaires et partielles qu'apparaissent les sources ici recensées dans nos Archives régionales, leur mise en valeur contribuera à susciter des vocations de chercheurs, et surtout à légitimer un champ de recherche encore marginal. C'est alors que pourront se rapprocher deux mondes jusqu'ici trop étanches, celui des activités sportives, et celui de la recherche universitaire, en créant des passerelles et un langage commun. Ainsi que le disait Pierre Bourdieu à propos de la sociologie (mais la remarque vaut tout autant pour l'histoire) "les sociologues du sport sont en quelque sorte doublement dominés, et dans l'univers des sociologues et dans l'univers du sport (...) Dédaignée par les sociologues, (la sociologie du sport) est méprisée par les sportifs. On a ainsi d'un côté des gens qui connaissent très bien le sport sur le mode pratique mais qui ne savent pas en parler, et de l'autre des gens qui connaissent très mal le sport sur le mode pratique et qui pourraient en parler mais dédaignent de le faire, ou le font à tort et à travers"4. Si le diagnostic est sévère, il n'est pas irrémédiable. Le présent Guide doit contribuer à susciter chez les sportifs le goût de la recherche sur leur pratique, et chez les chercheurs la prise en considération du monde sportif.
L'une des principales difficultés que rencontrera le chercheur en histoire régionale du sport est évidemment le quasi désert qu'il lui faudra affronter: les études existantes dans le cadre régional sont encore l'exception, et les points de repère sur lesquels s'appuyer relèvent donc de l'histoire nationale, ou sont étroitement circonscrits à d'autres régions, en situation pionnière: de ce point de vue, les comparaisons qui ne manqueront pas de s'établir entre ce que dévoilera la recherche languedocienne et les investigations déjà avancées dans la région lyonnaise ou en Aquitaine5 ne manqueront pas d'affiner des analyses encore trop tributaires de l'étroitesse de leurs sources.
D'ailleurs, le sport est de ces domaines qui supportent mal un cadre d'analyse purement local. On perdrait beaucoup de l'intelligibilité du fait sportif, en le restreignant à ses seules manifestations languedociennes, tant il est déterminé par des décisions et des impulsions venues de plus loin: administrations d'État, fédérations sportives, comités olympiques, presse spécialisée, etc.. sont des acteurs incontournables qui depuis un siècle écrivent une bonne part des intrigues et animent la scène sportive. De ce fait, une histoire locale des sports peut difficilement prétendre se construire de façon autonome: elle doit compter en particulier avec un cadre institutionnel, national et international, qui la dépasse, et dont la connaissance est doublement problématique: il n'est que très partiellement perceptible depuis la province - l'état des archives en fait foi - et il n'est encore que très partiellement analysé dans ses grandes lignes. L'un des sujets de réflexion pour les historiens du sport est ainsi de jauger les conditions et le degré de pertinence d'une histoire des sports à partir d'un point de vue local. Ce point de vue limité, nécessité par les conditions matérielles de la recherche, suppose que des choix sont opérés dans la gamme indéfinie des thèmes d'étude possibles. Certains sont par nature de dimension nationale ou même internationale, et trouvent peu d'échos dans le milieu local. Pour beaucoup, il s'agira surtout d'en apprécier les manifestations régionales, de saisir les transformations que leur fait saisir le changement d'échelle et leur appréhension par le petit bout de la lorgnette.
Plus encore que dans d'autres domaines, il est difficile de distinguer dans les études actuelles sur le sport la part respective des historiens et des sociologues. En cette phase de débroussaillage, les questions sont souvent très voisines et les problématiques se recoupent nécessairement, aussi bien en France qu'à l'étranger. Entre historiens soucieux de développer une histoire culturelle et sociale du sport, et sociologues contraints de passer, dans leurs tentatives de théorisation du phénomène sportif, par le balisage historique de leur terrain, la distance est minime: tous sont à la recherche de points de repère factuels aussi nombreux et précis que possible, et la multiplication des études locales est une nécessité dans la conjoncture actuelle.

Le premier grand thème historiographique qui domine la recherche depuis une trentaine d'années, et qui touche à la définition même de l'objet d'étude, porte sur l'extension à donner à la notion de sport. S'opposent les tenants d'une acception large, pour qui le sport désigne une réalité transhistorique, qui peut être retrouvée dans la plupart des civilisations, à toutes les époques - et les partisans d'une conception plus étroite, réservant le terme aux activités physiques d'un type bien particulier nées à l'époque contemporaine dans les sociétés industrielles.
Le premier courant est certainement le plus représenté, il s'appuie sur la conviction de continuités historiques, ou de résurgences (telles celle des jeux Olympiques) qui illustrent une certaine aptitude universelle des hommes à pratiquer des jeux physiques. La catégorie de l’agôn, naguère proposée par Roger Caillois6 est au principe de l'affrontement sportif, véritable catégorie anthropologique qui perdure par delà les variations de ses manifestations historiques. L'historien s'efforce alors de mettre à jour les filiations à partir des ressemblances formelles. Les jeux de ballon de la Chine ancienne sont les ancêtres du football, la soule normande celui du rugby, et le décathlonien moderne puise ses gestes dans le monde grec. A tout le moins, il n'hésitera pas à parler de sport pour les époques et les civilisations les plus diverses7.
A l'opposé, un second courant juge nécessaire de mettre en évidence ce qui constitue la spécificité des sports modernes: une véritable rupture se serait produite au cours du XIX° siècle, contemporain de la prédominance de la bourgeoisie industrielle. Le thème central est alors l'opposition terme à terme des jeux traditionnels et des sports modernes, pour construire deux modèles structurels antithétiques spécifiant deux univers culturels et sociaux largement étrangers l'un à l'autre. Au lieu des filiations formelles, il s'agit de mettre en évidence des solutions de continuité significatives, qui se manifestent aussi bien dans la logique interne des activités physiques que dans le phénomène moderne de l'institutionnalisation (les fédérations sportives)8.
Le clivage entre ces deux courants ne recoupe pas celui, d'ordre professionnel, entre historiens sensibles à la longue durée et sociologues cantonnés au temps présent. L'un des grands initiateurs de la sociologie du sport dans les pays anglo-saxons, Norbert Elias, se réclame d'une vision plutôt continuiste - on peut même dire évolutionniste - dans laquelle les particularités bien réelles du sport moderne se caractérisent par une plus grande maîtrise de soi de la part de l'athlète, par un refoulement de la violence physique, produit des progrès de l'auto-contrôle individuel tout au long du processus de civilisation. Entre les Jeux grecs et ceux de Coubertin, la différence est moins de nature que d'intensité9. A l'inverse, Roger Chartier pose en historien la nécessité d'une rupture conceptuelle entre jeux d'hier et sports d'aujourd'hui. Dans un article programmatique, il proposait avec Georges Vigarello quelques critères de différenciation structurelle: "Les parentés (en fait relatives) de certains gestes de l'exercice corporel collectif ont pu faire hâtivement reconnaître l'existence du sport, ou de sports, dans quasi toutes les sociétés, à toutes les époques historiques (...) Or, il nous semble qu'une histoire ou une sociologie du sport ne peut se fonder légitimement qu'en rompant totalement avec cette perspective et en marquant, d'emblée, la différence radicale qui sépare le sport et les jeux traditionnels, même s'ils ont en commun certains gestes ou certaines formes. Les pratiques sportives représentent une figure spécifique dans la mesure où elles installent de manière inédite l'exercice physique collectif tant dans le temps et l'espace que dans le tissu social de la communauté"10. Les auteurs insistent ainsi sur la "désocialisation" des sportifs ("le sport, en son principe, n'a ni fonction rituelle, ni finalité festive, partant il est censé annuler, et non reproduire, les différences sociales qui lui sont antérieures et extérieures") et sur la construction d'un espace-temps propre (le stade "espace neutralisé, normalisé, codifié, champ clos de pratiques hors le monde", tandis qu’ "au temps religieux ou aléatoire des jeux anciens, le sport moderne oppose une temporalité propre, construite et spécifique, celle du calendrier des compétitions"). Il faudra ajouter, autre trait fondamental, le rôle des institutions sportives qui fixent et universalisent les règles, gèrent compétitions et compétiteurs, installent un ordre juridique interne à la communauté sportive. Ce sont ces institutions, tendant logiquement au monopole et à l'unification ordonnée des pratiques sportives, qui manifestent le mieux l'écart par rapport à la spontanéité désordonnée des jeux traditionnels.
Ce n'est évidemment pas le lieu d'entrer plus avant dans une querelle - qui est pour une part de terminologie. Son existence même fixe pourtant à l'historien un objectif clair: évolution ou rupture, la chronologie des processus, les scansions dans l'apparition de nouveaux sports, les étapes charnières où se marquent les basculements entre types de pratiques, entre conceptions idéologiques, les glissements significatifs, toute cette complexité s'inscrit dans une temporalité moyenne ou longue qu'il importe de reconstruire avec précision. Dans cette marche vers l'institutionnalisation des pratiques sportives, tous les sports, tous les jeux ne bougent pas au même rythme. De pures créations, immédiatement codifiées (des sports américains tels que le basket-ball ou le volley-ball) voisinent avec des activités sportives ayant connu des glissements successifs sur la longue durée (l'escrime, la gymnastique). Tous les jeux traditionnels ne présentent pas la spontanéité supposée de la soule: le jeu de paume (dans son espace propre) est de longue date codifié.
Lorsque Georges Duby, analysant les tournois médiévaux, utilise le vocabulaire sportif (matchs, équipes nationales, supporters, célébrité sportive), se livre-t-il aux facilités de l'anachronisme, ou met-il le doigt sur des caractéristiques qui préfigurent étrangement le champ clos des mercenaires actuels de l'athlétisme se déplaçant de meeting en meeting à la recherche de gloire et de dollars?11 Inversement le processus d'institutionnalisation et de codification unitaire n'efface pas les pratiques hors normes, les innovations sauvages, les refus du cadre institutionnel. Tout le problème est bien de mesurer la part des permanences, et celle des ruptures novatrices, le vieux dans le neuf et le neuf dans le vieux, surtout lorsqu'on étudie cette époque charnière de la genèse des sports modernes, soit pour l'essentiel le siècle qui mène du Second Empire à la Libération, et qui sera le cadre privilégié des historiens12.

L'historien de l'époque contemporaine à qui s'adressent l'essentiel des sources archivistiques, est de toutes façons confronté à la réalité institutionnelle du sport moderne. Directives administratives, forme associative selon la Loi de 1901, équipements spécifiques, tout lui suggère l'idée d'un monde sportif construisant son univers et régi par ses propres règles. Nous laisserons ici de côté l'élaboration juridique du monde du sport. Une synthèse récente13 met en évidence l'existence d'une puissance sportive régissant son domaine propre, et entrant potentiellement en conflit avec le droit commun. Manque malheureusement une perspective historique suffisamment affinée, qui éclairerait les modalités de ce processus d'autonomisation de la puissance sportive et de ses rapports avec l'Etat: une véritable histoire institutionnelle du sport reste à écrire, qui dépasse d'ailleurs les limites d'une histoire régionale (même si celle-ci peut apporter des éléments empiriques utiles).

Apparaît alors un second clivage, entre les partisans d'une histoire autonome des sports, confortée par l'existence de ce réseau d'institutions spécifiques, et reposant en dernière analyse sur la conviction que le sport est un objet identifiable et saisissable dans sa singularité (et chaque discipline sportive, à son tour), pouvant ainsi donner lieu à un émiettement de nouvelles spécialisations historiennes - et par ailleurs des analystes (plus souvent sociologues) dont l'interprétation du sport comme illustration d'un état social général conduit facilement à en sous-estimer et la spécificité d'ensemble, et les différenciations internes: le sport métaphore, pris dans sa globalité, fait alors trop facilement l'économie d'une investigation historique valant pour elle-même. Dans le premier camp pourraient se situer quelques manifestations récentes de l'intérêt nouveau des historiens pour ce domaine à investir: l'Histoire du Rugby de J-Pierre Bodis, ou le numéro spécial consacré au Football de la revue XX° Siècle, sous la direction d'Alfred Wahl, manifestent assez semblablement les tentatives d'une histoire spécialisée et volontiers érudite, à se constituer un domaine étroitement balisé14. Les sorties vers le monde extérieur, sous les qualificatifs d'histoire sociale, économique ou culturelle, ne modifient en rien la perspective qui, focalisée sur l'objet sport, présuppose son existence comme allant de soi. Ainsi se révèle le hiatus entre les difficultés unanimement reconnues d'une définition du sport, et son histoire telle qu'elle se fait, entérinant la définition officielle, soit celle de l'institution sportive.
A l'inverse, le sport devient trop rapidement en sociologie le révélateur (ou le reflet) de notre modernité: dessiné à grands traits, le tableau peut être plus ou moins convaincant. Il est toujours, dans sa volonté de pointer immédiatement à l'essentiel, une synthèse insuffisamment étayée d'analyses trop fragmentaires ou rapides: les cas ne manquent pas, dans la production récente, que l'on pense aux textes de Jean-Marie Brohm et Michel Caillat, à ceux d'Alain Ehrenberg ou de Philippe Simonnot15.

L'historiographie du sport se trouve ainsi confrontée à toute une série de difficultés. Devant l'imprécision et la diversité des définitions initiales, on ne saurait se contenter d'entériner les définitions officielles et d'enfermer l'histoire du sport dans les limites institutionnelles ainsi balisées. En même temps, s'il n'y a pas d'accord sur les définitions du sport, en particulier sur l'extension à donner au concept, c'est parce que, comme tout objet historique, il n'est pas une chose, mais un noeud d'inter-relations, au sein de configurations perpétuellement mouvantes. L'affectation de l'étiquette sport à telle ou telle activité physique est le produit d'accords et de négociations entre acteurs, mais aussi de conflits portant sur la légitimité des frontières entre le sport... et le reste: le sport n'existe que par différence avec le non-sport (le jeu, le loisir..) et la frontière est de bout en bout l'objet de définitions sociales toujours en chantier. Pierre Bourdieu insiste à bon droit sur ce travail de définition, sur les conflits entre défenseurs d'une orthodoxie (les dirigeants fédéraux, les Comités olympiques) et tenants de conceptions ou d'activités hétérodoxes.
Plus profondément peut-être, les difficultés à définir les limites de l'activité sportive tiennent à ce que le sport est un phénomène social total, selon l'expression célèbre de Marcel Mauss. Aussi bien Jean-Marie Brohm16 que les récents auteurs de L'Histoire en Mouvements insistent sur la situation du sport au carrefour de multiples institutions: phénomène corporel certes, et relevant de ce que Mauss appelait les techniques du corps17, mais aussi politique, économique, religieux ou esthétique, etc...
Devant la complexité d'une telle approche du phénomène sportif, l'histoire du sport (qui plus est régionale) pourrait trouver à se loger dans un espace à sa mesure, en entérinant celui que lui propose Pierre Bourdieu sous le nom de champ18. Plus que les mécanismes sociaux à l'oeuvre dans l'organisation du champ - phénomènes de concurrence, logique de marché, qui pour éclairantes qu'ils puissent être, jouent peut-être de façon trop systématique - on retiendra l'outil qu'il constitue pour penser la relative autonomie du sport. L'existence d'un champ sportif interdit la facilité consistant à voir dans les activités physiques un simple reflet de la société (ou à rapporter directement ces activités à des causes extérieures). Le sport, en se constituant en champ, obéit à des règles internes, développe sa propre histoire autour des intérêts spécifiques que les acteurs ont en commun. Le sport peut ainsi être décrit comme un univers particulier ayant réuni suffisamment de ressources pour imposer sa logique propre. Cette autonomie conquise sur le monde extérieur justifie une histoire (ou une sociologie) du sport: des institutions, des acteurs occupant des positions caractéristiques (pratiquants, dirigeants, spectateurs..) développent une culture, physique bien sûr, mais aussi imaginaire et idéologique. En même temps, la notion de champ propose des pistes pour articuler cet univers sportif à l'ensemble social. L'ancrage du sport dans la société se fait à travers son insertion dans d'autres champs plus vastes (ceux des loisirs, du spectacle, de l'économie...), dans la relation originale qu'il entretient avec le champ du pouvoir, dans la façon enfin dont il s'inscrit dans l'espace social, celui des relations entre classes. En ce sens, travailler à l'exploration du champ sportif pourrait permettre à la fois d'écrire une histoire interne du sport, et d'éclairer quelques unes des multiples liaisons entre sport et monde extérieur.


Les Activités sportives


Plusieurs courants confluent au XIX° et au début du XX° siècle, pour constituer progressivement le monde des sports. Les activités ou exercices physiques qu'ils véhiculent sont certes variés, parfois antagonistes, mais ils vont progressivement se fondre dans la nébuleuse sportive.

Si ce qui est à l'origine d'un champ est bien l'intérêt que des individus, à des titres éventuellement divers, manifestent en commun pour un objet particulier, il faudra certainement évoquer, dans la seconde moitié du XIX° siècle, un objet "sports", pluriel et assez largement indéterminé, autour duquel se révèlent des sportsmen. Ce nouveau type d'hommes s'intéresse à une multiplicité d'activités - le turf, au premier chef, la chasse, l'équitation, l'escrime et le tir, toutes activités plutôt aristocratiques qui font l'essentiel des préoccupation du journal Le Sport lancé par Eugène Chapus à Paris en 1854.
Il est ainsi possible de repérer une première lignée de sportsmen, essentiellement de jeunes adultes oisifs et fortunés, dont les loisirs vont s'orienter vers des activités physiques de plein air (mais pas seulement), dans un cadre aristocratique, et plus largement bourgeois, et marqué par le goût pour les inventions techniques, les sports mécaniques trouvant là leurs premiers hérauts: bicyclette, automobile, avion, etc..
Dans la société languedocienne, ces sportsmen issus de familles de propriétaires, de banquiers ou de professions libérales, sont à l'origine de manifestations diverses: concours hippiques, parfois sur des hippodromes spécialement aménagés, plus souvent sur les terrains de manoeuvre de l'armée, et toutes les villes de la région ont connu ces journées à la fois sportives et élégantes. Certains aristocrates poussent le goût pour les chevaux jusqu'à entretenir des écuries de course et engager des jockeys professionnels. Rencontres d'escrime dans les salons des cercles, où se côtoient civils et militaires de garnison - et chaque petite ville possède alors des casernements. Régates à Cette, organisées par les armateurs et gros commerçants de la ville. Tourisme, avec la naissance du Club Alpin Français, qui accueille ses premiers adhérents dans le Gard et l'Hérault dès 187519, et découverte de la région, à pieds, en vélo ou en voiture, avec le Touring Club de France. Loisirs et compétitions vont de pair, le goût pour la performance conduisant les passionnés à s'entraîner longuement pour tenter de battre des records ou de réaliser des exploits. Si certaines de ces activités entrent assez vite dans un cadre associatif réglé (Club Alpin, Vélo Clubs, Automobile Clubs..), d'autres sont moins formalisées, et ce sont les compte-rendus parus dans les feuilles mondaines qui permettent le mieux de suivre l'émergence et le développement de ces nouveaux loisirs (tels que le tennis).

Un second rameau naît plus tardivement, dans les années 1890, avec les sports scolaires et universitaires. Autre catégorie de sportsmen, plus jeunes si issus sensiblement des mêmes milieux, et dont l'avidité pour les exercices physiques se traduit par une véritable frénésie d'expériences et de pratiques les plus diverses. Au tournant du siècle, ces jeunes sportsmen sont des touche-à-tout qui se passionnent, selon la saison, pour les sports d'équipes fraîchement importés d'Angleterre (et tout d'abord le rugby, précédant de quelques années l'introduction du football), pour l'athlétisme, l'aviron, la natation, le tennis, le vélo... Les engouements collectifs naissent sous l'impulsion d'un importateur retour d'un séjour à Paris ou en Angleterre (H. Monnier introduit ainsi le football à Nîmes, d'autres le rugby à Perpignan ou Montpellier). Approximativement entre 1890 et 1905/10, la jeunesse scolaire et estudiantine des principales villes de la région s'initie aux activités physiques nouvelles prises en bloc. Peu de spécialisation, mais un goût prononcé pour l'effort physique, quelle qu'en soit la nature. En 1902 par exemple, l'AGEM (l'Association des étudiants montpelliérains) met en place des sections sportives pour la pratique de l'escrime, la boxe, la lutte, les boules, le tennis, l'aviron, l'équitation, le vélo, la course à pied et le rugby: on ne saurait être plus éclectique. On a là affaire à une génération de sportsmen qui contribuera puissamment à diffuser les nouveaux sports, et à les implanter de façon plus ou moins durable. Montpellier, ville universitaire verra ainsi passer quelques générations décisives d'étudiants dont il serait utile d'écrire la biographie collective. Certains joueront un rôle moteur, tel le biterrois Fabregat, initiateur du rugby au lycée puis à l'université, et qui contribuera à créer un espace de relations sportives entre Montpellier et Toulouse... Ou encore Henri Diffre, chroniqueur sportif et footballeur, futur médecin militaire et auteur de plusieurs brochures consacrées au sport et à l'éducation physique. C'est autour de cette jeunesse scolaire et étudiante que se consolide la mode du sport, tant dans ses exercices les plus stables (le rugby et le football, mais aussi l'athlétisme) que dans les plus passagers (le hockey sur gazon, le patin à roulettes - le skating, qui fait fureur à partir de 1910 - ou même le diabolo, mode d'un été sur les plages). Les premières associations sportives, tant scolaires que civiles, sont de leur fait, et leur adhésion à la puissante USFSA leur confère le prestige de la participation aux premières compétitions officielles.

Encore une autre branche, probablement la mieux étudiée à ce jour, autour de l'éducation physique et de la gymnastique. Les préoccupations pédagogiques des pionniers, au long du XIX° siècle, sont à l'origine de toute une littérature doctrinale et normative qui vient prendre place dans une histoire de l'éducation et de l'école. Cette histoire de l'éducation physique - doctrines et exercices - est largement connue aujourd'hui20. Reste à compléter le tableau encore trop fragmentaire de sa réception locale: dans les écoles, par le canal des instituteurs, les collèges, avec les professeurs de l'Ecole de Joinville ou d'anciens militaires, dans les communes, par l'effort de propagande de la République éducatrice. C'est toute l'histoire de l'implantation des Sociétés de Gymnastique, d'Education physique et de Tir appelées à préparer les citoyens-soldats. Des monographies régionales21 et des recueils collectifs22 ont défriché ce terrain, qui permet de mesurer la pénétration, plus ou moins rapide et complète selon les régions, d'un idéal patriotique et républicain incorporé dans la jeunesse tant citadine que rurale. On remarquera que tous ces exercices n'ont pas bénéficié d'un réel engouement en Languedoc, contrairement aux régions du Nord-Est: en 1916, les sociétés de gymnastique ne seraient pas plus d'une trentaine dans l'ensemble des 5 départements, et à peine 40 pour les sociétés de tir.
En même temps, la gymnastique et les exercices d'entretien physique se diffusent dans la société par le canal des salles privées, qui offrent des services très voisins de ceux que l'on trouve aujourd'hui dans les salles de musculation ou de "remise en forme". Leurs animateurs diffusent l'une ou l'autre des méthodes concurrentes, insistant sur l'aspect hygiénique et roboratif de leur enseignement. Bien que s'adressant à des publics divers (enfants chétifs, femmes, sportsmen), ces professeurs sont souvent les mêmes qui enseignent les potaches des collèges. Ils sont aussi contraints, du fait de la concurrence, de diversifier leur offre, en proposant toute une palette de loisirs qui peuvent les rapprocher des sports proprement dits.
Comme ce professeur Rocca installé à Montpellier, enseignant au lycée, fondateur en 1903 d'une salle privée où il propose en vrac "sérothérapie", massages, gymnastique suédoise, mais aussi escrime, danse ou boxe (il organise aussi des combats de boxe amateur auxquels il prend part à l'occasion).
Ainsi, si éducation physique ou gymnastique (avec leur visée corrective et normative) et sports nouveaux (beaucoup plus perçus comme des loisirs libres) ne font pas toujours bon ménage (surtout chez les théoriciens), à partir des dernières années du XIX° siècle ils s'adressent de plus en plus au même public scolarisé. Les cloisons sont loin d'être étanches entre les deux disciplines, et beaucoup d'associations nouvellement constituées offrent un répertoire complet des exercices corporels (l'Olympique de Cette, meilleur club de football du Languedoc avant guerre, est une section de la Cettoise, société de gymnastique prestigieuse): une évolution fréquente transforme progressivement les Sociétés de gymnastique et de tir, nées au début du siècle, en clubs sportifs.

Ces pratiques sportives vont se trouver confrontées, d'une part à tout un ensemble d'activités physiques populaires, souvent professionnelles, qui se rattachent de ce fait davantage au monde des spectacles, et d'autre part à ce qu'il est convenu d'appeler les jeux sportifs traditionnels, le plus souvent d'implantation régionale ou locale.
Dans le premier groupe, le tournant du siècle a fait une large place à la lutte et aux manifestations de la force pure. La lutte a ses vedettes, qui se produisent de gala en gala, et disputent force championnats, à l'image du catch aujourd'hui. Des vedettes telles que Laurent le Beaucairois ou Paul Pons "champions du monde" vers 1900, s'exhibent en des lieux que l'époque ne classe pas dans l'espace sportif: partout où des scènes sont disponibles, salles de music-hall comme l'Eldorado de Montpellier, ou de café-concert, cirques... Les hommes forts, comme les acrobates ou les exhibitionnistes les plus divers, semblent relever d'un autre monde que celui des sportifs. Ce sont pourtant des types qui, venus du monde des défis et des paris, des exhibitions spectaculaires, se déplaçant de ville en ville, effleurent le monde réglé de la compétition sportive: ainsi du "célèbre" marcheur Gallot, allant de ville en ville défier des champions locaux (cavaliers, cyclistes) sur des épreuves d'endurance. Ce qui leur fait défaut pour adhérer au monde sportif, c'est l'institution qui les prendrait en charge et formaliserait leur pratique. Il n'en reste pas moins qu'en cette période d'effervescence et de tentatives de toutes sortes, ces types d'exploits (qui se renouvelleront à partir de 1910, avec les aviateurs voltigeurs et casse-cou déplaçant les foules de meeting en meeting, tel Vedrines) apparaissent comme les brouillons d'une future activité sportive de plein droit (la lutte) ou comme de possibles sports avortés - d'éventuels sportifs rejetés par les institutions légitimes.

Une problématique assez voisine conduit à prendre en compte les jeux traditionnels. La région en connaît plusieurs, que les folkloristes ont répertoriés, et dont l'assise le plus souvent rurale et populaire, dessine une autre histoire, parfois de longue durée. Seul le terme de leur évolution permet de distinguer les jeux qui se sont progressivement transformés en sports, au prix d'un effort de codification et d'institutionnalisation, de ceux qui, abandonnés à eux-mêmes, se sont effacés avec le type de société qui les portait.
Dans le premier groupe, il faut évidemment citer les boules, le tambourin et les joutes, qui dès les années 20 se sont organisés en Fédérations et ont cherché à se calquer sur les sports modernes. Des compétitions régulières (telles que les tournois de tambourin de Pézenas ou de Montpellier), des titres de champions, des réglements généraux progressivement imposés à tous, ont fédéré des pratiquants jusque là habitués aux rencontres rituelles (les joutes de la St Louis à Sète) ou aux défis locaux (les parties de tambourin négociées entre équipes de villages voisins). Chacun a suivi un itinéraire propre (les boules ont ainsi été marquées par de longs conflits entre fédérations régionales rivales, et la difficulté à trouver une réglementation commune), mais on peut penser que la rapide expansion de ces jeux dans les premières années du siècle, a exigé de telles mesures d'organisation. D'autres jeux sportifs ont suivi une voie analogue, tel le jeu de quilles, présent dans toutes les fêtes de village avant 1914, ouvert alors aussi bien aux hommes qu'aux jeunes filles, et dont la sportivisation s'est accompagnée d'un repliement sur les hautes terres aveyronnaises. Beaucoup plus lente aura été l'évolution de la course libre camarguaise, dont la structure compétitive est évidemment moins immédiatement perceptible. Il n'en est que plus remarquable de constater comment, depuis une dizaine d'années, les razeteurs se sont transformés en de véritables athlètes (apprentissage technique en "école", travail de la condition physique rationnalisé et systématisé, mode de vie approprié...) dans le temps que le monde de la bouvine s'organisait autour d'institutions fédérales calquées elles aussi sur le modèle sportif (avec, signe caractéristique, des classements et des formes de championnat intéressant les hommes et non plus seulement les taureaux).
Par contre, faute d'avoir su ou voulu prendre le train de l'organisation sportive, ont disparu de vieux jeux comme le mail, pourtant encore bien implanté avant 1914 à Montpellier (mais qui, faute de terrains appropriés, a été victime de ses nombreuses interdictions par les autorités municipales). Ou encore le jeu de sautarel qu'évoque avec nostalgie Max Rouquette, et qui était pratiqué dans l'Hérault encore entre les deux Guerres23.
Il apparaît bien qu'une histoire de la genèse des sports dans cette période charnière entre 1880 et les années 30 ne saurait faire l'économie des échecs et des tentatives avortées. Les jeux tombés en désuétude éclairent à leur façon ceux qui ont réussi à se transformer en sports: des comparaisons systématiques permettront de mettre en lumière les facteurs décisifs qui ont façonné le champ du sport, acceptant certains jeux et en rejetant d'autres24. Dans ce processus, le travail de codification, de rationalisation, la mise en place d'instances administratives, la présence d'hommes aptes à remplir ces fonctions, ont été fondamentaux25.
En résumé, un premier travail consiste donc à dresser le panorama des jeux et pratiques divers qui, à un moment ou à l'autre, sont entrés dans le champ du sport: autrement dit, il s'agit de dessiner la ligne frontalière, mouvante et parfois imprécise, qui circonscrit ce qu'il est convenu d'appeler sports, que cette désignation soit le fait des institutions ayant autorité en la matière, ou soit due à la pression des pratiquants revendiquant une telle dénomination, ou encore corresponde à un certain nombre de caractéristiques objectives.
Sports constitués dès l'origine, jeux ou exhibitions spectaculaires devenus progressivement des sports institués, dans tous les cas ces activités font appel à tout un ensemble de techniques particulières: techniques du corps26, techniques instrumentales, dont la constitution et l'évolution forment en soi un chapitre important de notre histoire culturelle27. Georges Vigarello propose d'analyser les techniques motrices (les gestes utilisés dans l'acte sportif: les techniques de saut, de lancer.., les techniques définissant les différents postes occupés dans les équipes de sports collectifs..), l'évolution des matériels utilisés et de leurs composants qui retentissent sur les techniques corporelles (par exemple, la perche des sauteurs); l'évolution aussi de l'environnement spatial et des équipements: leur standardisation, leur abstraction croissante (la piste du stade remplaçant l'esplanade ou la voie publique). Les gestes apparemment les plus simples se révèlent alors dans toute leur complexité: ils sont des constructions sociales, le produit d'interactions entre règles et techniques. Une étude récente détaille admirablement l'histoire de la course à pied comme un long processus (entre 1880 et les années 1940) de mise en forme et de mise en scène, auquel participent techniciens, gestionnaires fédéraux, athlètes et spectateurs28. Mais c'est aussi dans l'analyse minutieuse de la mise au point des procédures techniques et réglementaires que se dévoilent peut-être le mieux les significations et la charge symbolique de l'acte sportif. Dans son histoire de la course à pied, G. Bruant montre bien comment les distinctions entre coureurs amateurs et professionnels, l'institution de handicaps pour équilibrer les chances ou le rôle des bras durant la course révèlent d'idéologie et de choix éthiques.

Une histoire régionale des techniques sportives privilégiera leur diffusion, et leur réception par les athlètes locaux. Les circuits de diffusion (manuels techniques, magazines spécialisés, mais aussi commerces d'articles et d'équipements sportifs) créent des réseaux originaux, par où pénètrent progressivement les nouvelles normes techniques. Mais on peut supposer que se marquent des écarts entre l'univers technico-symbolique tel qu'il est élaboré au centre même des institutions sportives, et ce qui en est assimilé (oublié, remodelé..) au terme d'un transfert tout à la fois géographique et social: dans de tels processus d'acculturation, ni les objets techniques ni leur signification ne restent indemnes.
Mais la construction même des gestes techniques relève aussi d'une histoire locale: l'historien donne la main à l'ethnographe pour décrire la formalisation des jeux régionaux. Il ne faut d'ailleurs pas méconnaître les centres de production locale (fabricants de bicyclettes, de boules, de tambourins..) durant la période artisanale du sport.

Une même approche concerne les apprentissages sportifs, les méthodes d'entraînement, et les styles de jeu pratiqués. On sait très mal comment, localement, se sont (auto)formés les premiers joueurs, les entraîneurs dans les sports collectifs, en athlétisme, comment et par qui ont été appliqués les conseils pédagogiques des manuels. Le problème historique général est celui de la constitution et de la transmission des savoir-faire: problème abordé dans le monde du travail artisanal ou même industriel par l'ethnologie moderne29, et qu'il faut transposer dans celui des loisirs sportifs. Le temps de l'entraînement lui-même ne s'est que peu à peu dégagé du temps de la compétition. Au football, au rugby, on s'entraîne d'abord en jouant des matches: apprentissage sur le tas. Les apprentissages gestuels de plus en plus complexes (le processus d'intégration des différentes parties du corps dans le geste global, tel qu'analysé par Vigarello) supposent une spécialisation croissante, une restriction dans la gamme des disciplines pratiquées. En même temps, les tactiques collectives, la maîtrise des interactions entre équipiers dans les sports collectifs exigent des entraînements spécifiques: bien avant 1914, les observateurs remarquent le jeu scientifique des meilleures équipes, hautement loué pour son efficacité collective (est scientifique le jeu qui s'oppose à la fois à la force fruste ou à la brutalité, et à la recherche de l'exploit individuel jugé inopérant). C'est le triomphe des automatismes collectifs, qu'il a bien fallu mettre au point à l'entraînement.

Autre élément de l'évolution technique des activités, l'arbitrage et la mesure des résultats. L'assimilation progressive des règles (dans une période où elles ne sont pas encore nécessairement fixées de façon stable) tant par les joueurs que par les arbitres eux-mêmes - et à plus forte raison par le public des spectateurs - débouche sur une histoire de la compétence. Quant à l'intérêt progressif pour la quantification des résultats et leur mesure, pour les classements des compétiteurs, il montre que la mise en forme des compétitions a également une histoire qui met en jeu des catégories mentales30.
La codification du jeu, sa réglementation s'imposant à tous les acteurs, sont un aspect essentiel des sports modernes. L'évolution des règlements sportifs relève d'une histoire nationale, ou même internationale. Mais leur application peut s'analyser à une échelle locale: les changements de règles contraignent les joueurs à élaborer de nouvelles tactiques, en déplaçant leurs points forts; ainsi au rugby, l'interdiction de taper directement en touche, ou au football la modification de la loi du hors-jeu, avantagent certains styles de jeu, en pénalisent d'autres. Les réponses apportées à de nouvelles règles mettent en jeu des compétences, des habitus forgés localement. Lorsque des sports nationaux présentent un fort degré d'individualisation régionale (c'est le cas du rugby, qui affirme des styles de jeu très différenciés), l'histoire générale des règles ouvre à celle, particulière, de leur influence sur les styles de jeu locaux.
Quant aux jeux régionaux se transformant en sports, ils sont l'objet de telles codifications, que l'histoire s'efforcera donc de reconstituer, en sachant que, le plus souvent, le règlement réagit à des innovations, des évolutions du jeu, et qu'il est l'expression d'un compromis entre plusieurs histoires: celles des logiques motrices, de l'environnement physique, des innovations techniques sur le matériel, de l'environnement économique et culturel (Vigarello, op. cit. p 190).



La Société sportive


Dans sa dimension élémentaire, celle de la sociabilité autour du club, il s'agit certainement d'un des chapitres les plus fréquentés de l'histoire du sport en France: cet intérêt pour l'analyse du club comme regroupement spécifique d'une collectivité autour d'un type d'activité doit beaucoup aux investigations pionnières de Maurice Agulhon sur les formes de sociabilité. "L'histoire du mouvement sportif associatif peut tirer, des réflexions sur la sociabilité, l'idée qu'une étude complète ne peut pas se limiter à l'étude spécifique et technique du sport considéré. Sous le nom de sociabilité sportive on fera l'étude de la vie intérieure du club (formes d'organisation, pratiques de vie commune, rites, folklore, tout ce qui relève de la sociabilité interne, - pensez par exemple au rite récent de la voûte à la sortie de l'église quand un sportif se marie); d'autre part, on pensera à la sociabilité globale, et on sera ainsi convié à étudier la place que tient le club dans le réseau d'ensemble de la vie locale organisée (aire de recrutement du club, notoriété dans la commune ou le quartier, rapport avec les autres clubs et groupements, rapport avec la mairie, place dans les fêtes et manifestations publiques, etc..)"31 Ce programme a été largement entamé, tant par les historiens que par les ethnologues32. La description du fonctionnement des clubs a cherché à mettre en évidence les différences entre la sociabilité spontanée des sociétés traditionnelles, et celle, beaucoup plus formalisée des clubs modernes33. Pourtant le club apparaît, dans la longue durée, à la fois dans la continuité des formes plus anciennes d'association (le cercle, la société..) et en rupture, par ses caractéristiques formelles (Loi de 1901, affiliation à des Fédérations) et substantielles (la pratique de nouvelles activités).
L'historiographie de la sociabilité sportive se concentre donc tout naturellement sur la phase de formation du club sportif. Il faut analyser les genèses des clubs, pionniers dans leur village ou leur quartier, naissant aussi souvent par scissiparité à la suite de conflits internes d'un club préexistant - mais l'inverse est également fréquent, les autorités de tutelle ayant à plusieurs reprises prôné les fusions entre clubs voisins - ou encore par transformation complexe, avec changement d'intitulé, et parfois d'activité (passant, par exemple, d'une société de gymnastique, devenue obsolète, au club de football plus porteur auprès de la jeunesse locale).

Mais ce qui fait la vie de toute collectivité élective, les phénomènes de coopération et les conflits, les tensions entre membres et l'orientation vers des buts communs, tout cela prend une acuité particulière lorsqu'il s'agit de clubs sportifs. L'association sportive, par la nature même de ses activités, fait peser des contraintes particulières sur les relations entre ses membres. Les exigences de la compétition rendent insuffisantes les formes normales de coopération que l'on peut rencontrer dans toute collectivité librement formée: il faut susciter, et savoir gérer, des dynamiques positives, orientées vers l'optimisation des résultats des activités engagées. Les spécialistes de la psychologie sociale ont longuement insisté sur cet aspect très particulier de la vie associative sportive34, dans une perspective essentiellement pratique. Mais l'historien trouvera dans ce domaine l'occasion de mettre en lumière comment les athlètes, les dirigeants, les cadres techniques, ont progressivement pris conscience du rôle déterminant de la compétition dans l'organisation, la gestion, la maîtrise des formes de sociabilité nécessaires à la vie d'un club. L'hypothèse à tester serait donc que l'organisation propre à un club sportif n'est pas le simple décalque des formes sociales extérieures: elle est commandée par la fragilité des dynamiques collectives nécessaires à la performance, et les clubs ont dans ce domaine été des laboratoires plus ou moins improvisés et efficaces, testant les formes possibles de vie relationnelle adaptée: de la discipline para-militaire au paternalisme, de la rationalité techniciste à la fusion émotive, etc.. autant de variations historiques sur les façons de vivre ensemble. L'un des aspects de cette gestion de la sociabilité sportive réside dans l'introduction du professionnalisme: l'existence de contrats de travail (dont la nature a changé selon les époques: chez les footballeurs, par exemple, le contrat à durée indéterminée qui liait un joueur à son club pour toute sa carrière a fait place à des contrats de courte durée provoquant une extrême mobilité des joueurs et un renouvellement constant des effectifs) a profondément modifié les relations entre joueurs et dirigeants, entre les joueurs eux-mêmes: les comparaisons entre le football et le rugby sont de ce point de vue très éclairantes. Une histoire de la sociabilité sportive ne peut négliger ces dimensions institutionnelles étroitement liées à la recherche de la performance.

A prendre également en considération les lieux de sociabilité, avec l'importance des cafés comme lieux de réunion et sièges sociaux (et la hiérarchie sociale des cafés, leur couleur politique, renseignent alors sur les orientations plus ou moins affirmées du club, sur les milieux sociaux de son recrutement). Et plus important encore que le siège social, avec ses réunions hebdomadaires où se font les équipes et se définissent les calendriers des rencontres à venir, le choix du terrain de sport: le pré qu'il a fallu louer à un propriétaire du village, et la nécessité parfois, d'en changer chaque année; ou, en ville, le bail passé avec l'Armée pour occuper un emplacement du Champ de Manoeuvre laissé libre par les troupes le dimanche et le jeudi après-midi. Les clubs les plus huppés seront assez vite installés dans leur stade, même si les grands ouvrages d'architecture sont longtemps rares: Perpignan possède probablement les premières tribunes en béton dès 1909, accompagnant les succès naissants du rugby local, mais Montpellier se contentera très longtemps d'un simple stade en bois. En fait, ce sont les vélodromes qui semblent bien avoir ouvert la voie des architectures sportives remodelant les paysages urbains: à partir des années 1880, il s'en construit de plus ou moins éphémères dans la plupart des villes. Dans ces stades, les grandes manifestations sportives attirent un public varié, et nombreux (facilement plusieurs milliers) autour des autorités civiles et militaires: nouvelle forme de spectacle qui vient prendre place aux côtés du café-concert et du music-hall, de l'opéra, du cinéma et des arènes tauromachiques.
Les limites de la sociabilité sportive sont aussi celles dessinées par l'aire de recrutement des joueurs ou pratiquants: d'abord, le collège, le quartier, la ville; mais bientôt s'instaure un mouvement d'aspiration des villages en direction des grands clubs citadins, puis, plus encore, un recrutement organisé et systématique au niveau régional, et même au delà: le grand club s'inscrit très tôt dans un espace européen qui transcende les limites locales. L'appel aux joueurs étrangers, britanniques pour le rugby, tous azimuts pour le football35, est pratique courante dès avant la Grande Guerre.

La sociabilité sportive se dessine aussi sur le territoire de la compétition: c'est cette dernière qui détermine le réseau des clubs avec qui se nouent les liens privilégiés, que ce réseau soit donné par l'organisation administrative du championnat, ou construit tout au long de la saison dans le choix libre des partenaires (pendant très longtemps, le calendrier est meublé par le recours à une bourse des matches, avec accords à l'amiable). Les relations entre villes ou villages voisins, par l'institution des derbies, crée, ou réactive, les rivalités et conflits locaux: la supériorité sportive met en jeu les préséances sociales. L'esprit de clocher développe une sociabilité agonistique que les grands sports collectifs mettent en scène de façon passionnelle. L'équipe sportive devient l'emblème d'une population qui fait corps avec elle, et qui tire son sentiment d'identité de son opposition aux équipes rivales36. Les années de l'entre-deux-guerres ont exacerbé particulièrement en Languedoc cette sociabilité conflictuelle, surtout autour du rugby. La violence qui entoure alors les rencontres entre clubs voisins (de Béziers à Perpignan, en passant par Narbonne, Lézignan, Carcassonne et Quillan) illustre une effervescence sociale dépassant largement les limites du sport37. Ce thème des identités collectives, actuellement très présent dans les sciences sociales, trouve particulièrement à s'illustrer dans la société sportive: la compétition contribue puissamment à façonner de telles revendications identitaires de groupes en situation d'opposition38. Plusieurs auteurs ont abordé la place du sport dans les manifestations de nationalisme, à l'occasion des rencontres internationales et des Jeux Olympiques: il serait tout aussi pertinent d'analyser, à une échelle plus réduite, quel rôle peut jouer le phénomène sportif dans les revendications régionalistes, à propos des sports locaux, mais surtout du rugby, sport emblématique de l'Occitanie39.

Malheureusement, si les sources archivistiques peuvent peut-être nous rapporter quelque chose de cette vie publique agitée des clubs (à travers des rapports de police?), elles sont bien insuffisantes à rendre compte de la vie interne des associations. A s'en tenir aux seules normes édictées par les Statuts, on rate à coup sûr le substrat réel du fonctionnement associatif. D'autant que nombre de sociétés sportives, au moins jusque dans les années 20, n'ont eu d'existence qu'officieuse. La non-déclaration en Préfecture est en soi tout un problème historique: hostilité à une loi républicaine, méfiance vis à vis des contrôles possibles, âge des premiers adhérents, trop jeunes pour posséder la capacité juridique, ou simple négligence par rapport à une mesure jugée superflue, plusieurs hypothèses sont également plausibles. On peut par contre penser que la normalisation administrative de l'association est fonction du mode d'engagement dans la compétition sportive. Si logiquement, la Fédération présuppose l'association de base, dans l'histoire des clubs sportifs, la décision d'adhérer à une fédération existante (et d'accéder par là aux compétitions organisées) est beaucoup plus fréquente, et rend nécessaire la déclaration administrative. C'est ce qui pourrait expliquer l'illusion d'optique que constitue la brutale montée en nombre des clubs affiliés à des fédérations sportives à partir de 1920/25, en particulier en football et rugby. Ces statistiques fédérales ne peuvent évidemment que méconnaître les nombreux clubs fondés antérieurement mais qui avaient jusqu'alors négligé, ou refusé, de s'affilier.
La coupure habituellement considérée entre sociétés traditionnelles spontanées et clubs sportifs formalisés demande ainsi à être complexifiée. Il existe indubitablement, jusque dans l'entre-deux guerres, une forte proportion de clubs qui, tout en pratiquant des sports modernes, présentent des modes de fonctionnement restés largement tributaires des usages antérieurs. C'est ainsi que, le petit nombre de compétitions aidant, se développent des situations floues, caractérisées par la fragilité de l'existence associative, une grande mobilité des pratiquants, passant aisément d'une équipe à l'autre, ce qui pose le problème du sentiment d'appartenance des joueurs à leur club, et de la force de l'idée associative.
Le fonctionnement interne des clubs, les relations entre joueurs, dirigeants, techniciens, la place attribuée au public des supporters ont fait l'objet de nombreuses notations, dans la plupart des études de sociologie historique du sport. Ainsi, la progressive différenciation des rôles entre dirigeants et pratiquants, plus ou moins rapide et complète selon les sports (à l'origine, les clubs de football ou de rugby sont souvent fondés et dirigés par quelques uns des joueurs eux-mêmes. La situation est très différente dans les sociétés de gymnastique, beaucoup plus strictement hiérarchisées, les enjeux sociaux et politiques apparaissant déterminants; les clubs cyclistes quant à eux, sont souvent nés de la volonté de notables installés) constitue le phénomène majeur qui a conduit les joueurs à être dépossédés de l'administration de leur sport40.

La constitution d'un corps de dirigeants sportifs pose la question de leur place à l'intérieur de la société locale et de leur éventuel statut de notables. D'une part, les trajectoires qui conduisent de la responsabilité d'un club à une carrière notabiliaire, en particulier politique, sont bien réelles, mais il est facile d'en exagérer le nombre et la portée. Des études systématiques manquent, qui permettraient de montrer à quelles conditions, et dans quelle mesure, le capital social (pour utiliser le vocabulaire de P. Bourdieu) accumulé par les joueurs ou les dirigeants dans le champ sportif a pu, à différentes époques, être reconverti sans perte dans un autre champ, politique ou économique, pour y permettre ou faciliter une seconde carrière. Mais par ailleurs, il faudrait savoir comment et pourquoi des notables ont accepté de patronner des activités de loisirs, ou peut-être, à partir de quand le sport (ou certains sports, et encore, quels clubs) a paru une affaire suffisamment sérieuse pour être prise en mains par des notables en place41. Le fait est que certaines villes semblent avoir eu le plus grand mal à dégager de telles personnalités, prêtes à s'investir dans les organisations sportives: ce pourrait bien être le cas de Montpellier, qui a vu stagner ses principaux clubs pendant quelques décennies, alors que le rugby perpignanais, ou le football sétois, par exemple, ont trouvé dans la bourgeoisie locale les leaders capables de les mener en quelques années au sommet des compétitions. Pourquoi les réseaux notabiliaires, présents dans toute ville, interviennent-ils ici dans le sport, et là s'en tiennent-ils à l'écart?

Mais la spécificité des clubs sportifs - leur rattachement, tôt ou tard, à des Organisations fédérales - impose de sortir de la seule analyse de l'administration interne. Ce chapitre des relations entre clubs et fédérations dans leur dimension historique est moins couru, sinon dans une perspective gestionnaire strictement contemporaine42: c'est que, contrairement aux clubs et à leurs dirigeants souvent mis en pleine lumière de l'actualité par leurs exploits sportifs, les bureaucrates fédéraux travaillent dans l'ombre. Ils sont pourtant au centre des mécanismes de diffusion des sports et de leur réglementation. La mise en place des comités, ligues, districts régionaux ou départementaux, qui constituent les structures relais entre clubs et directions nationales, est ainsi riche d'enseignements43.
Par ces structures administratives transitent les directives politiques des autorités de tutelle, lorsque l'Etat décide d'intervenir dans la gestion des affaires sportives ou en fait un enjeu idéologique: c'est le cas avant 1914 pour organiser la gymnastique pré-militaire, ou plus tard lorsque le Front Populaire ou Vichy veulent faire passer leur message en direction de la jeunesse44. A travers elles également s'expriment les conflits entre le centre et la périphérie, la province et Paris, les velléités d'indépendance ou d'autonomie face aux contraintes de l'unité ou de la légalité sportives (dans l'organisation des compétitions, les sanctions disciplinaires, les stratégies autour du professionnalisme larvé de nombre de sports entre les deux guerres, etc..). La méfiance à l'égard des grandes organisations nationales se traduit aussi par des tentatives de regroupements indépendants, dans les limites plus aisément contrôlables d'un département ou même d'un arrondissement (ainsi, cette fédération omni-sports du Lodévois, qui regroupa plusieurs petites sociétés aux activités variées). De même, à un niveau strictement régional, les luttes fréquentes autour des découpages géographiques de ces comités et des scissions successives: ainsi, la partition entre Languedoc et Roussillon dans le monde du rugby, ou le détachement du district du Gard-Lozère par rapport à celui de l'Hérault en football, à la fin des années 20, traduisent-ils des rivalités et des querelles de suprématie entre administrateurs fédéraux porteurs des intérêts des clubs de leur ressort. Conflits de sociabilité, mais qui débouchent sur une sociologie des organisations en termes de stratégies de pouvoir45.


L'Espace des Sports


Le champ des sports peut, sans trop forcer le trait, être appréhendé comme un espace de concurrence entre offreurs, sur un marché largement ouvert. Les institutions gestionnaires du sport (les fédérations) en sont bien conscientes, dès leur origine. Conflits de légitimité sur la définition des activités physiques entre les anglophiles de l'USFSA et la très nationaliste USGF régissant les sociétés de gymnastique; tentatives constantes de monopolisation d'un sport, que révèlent les luttes entre l'UVF et encore l'USFSA pour prendre le contrôle du cyclisme; rivalités idéologiques entre l'USFSA laïque et républicaine, la catholique FGSPF régissant les activités des patronages, et, un peu plus tardivement, les diverses fédérations ouvrières et socialistes d'où naîtra la FST. Les enjeux sont ainsi partiellement idéologiques, et conduisent les fédérations à tenter avec plus ou moins de réussite de regrouper les pratiquants par grandes familles politiques. Mais ils sont aussi directement sportifs, chaque organisation s'efforçant d'obtenir la meilleure représentativité auprès des pouvoirs publics nationaux, ou des instances sportives internationales. Le cas du football est particulièrement connu, avec plusieurs fédérations rivales cherchant à se voir reconnaître par la Fédération internationale pour organiser les rencontres avec les équipes étrangères.
Mais concurrence aussi entre les sports pour se concilier tant les différentes catégories de pratiquants potentiels que le public des spectateurs, et plus tard des financeurs, sponsors ou collectivités publiques. Chaque fédération a un oeil fixé sur ses effectifs, et compare ses statistiques à celles des sports rivaux. Cette concurrence est certes nationale, mais se joue pourtant sur des marchés de taille plus réduite, et dépend beaucoup de la mise en place et de la vitalité des instances administratives régionales et locales chargées de diffuser chaque discipline. L'ensemble des territoires ainsi créés (ligues ou comités régionaux, districts départementaux..) ne forme pas un espace homogène: ici, des positions dominantes se créent en faveur de tel sport, qui limitent la progression des autres, ailleurs le rapport de force est différent.
Cette concurrence entre les sports est corrélative d'un mouvement de spécialisation croissante de la part des sportifs, après l'ère des sportsmen polyvalents. La recherche de l'excellence, au principe même de la compétition, imposait cette spécialisation avec l'accroissement de l'entraînement, des apprentissages techniques, des façonnements spécifiques des corps en vue d'un rendement optimal. Des choix s'imposaient, parmi les pratiques sportives offertes, qui étaient autant d'exclusions: ces phénomènes de concurrence et de spécialisation retentissent directement sur la structure du champ sportif, en créant des espaces différentiels des sports.
Une analyse de l'espace des sports est ainsi, en premier lieu pour l'historien, une histoire de leur diffusion sur une multiplicité d'axes: géographique, démographique, social, selon les catégories d'âge ou de sexe.. Histoire en mouvement, avec ses lignes de front, ses avancées et ses reculs, ses poches de résistance et ses foyers de dilatation. Il existe certainement des foyers de diffusion d'où rayonnent les influences motrices. Une analyse des réseaux est possible, qui relient ces centres, d'où à leur tour des maillages plus fins gagnent les périphéries. Des territoires se créent ainsi, et des lignes de partage parfois étonnement stables.


L'espace géographique

L'activité sportive est toujours immédiatement située dans l'espace géographique: les clubs, les compétitions sont nécessairement localisés, et cette dimension spatiale des pratiques, consubstantielle à la compétition, suscite une géographie spontanée. Le chercheur ne peut qu'entériner cette caractéristique des activités sportives.
Une micro-géographie est possible, qui transcrit dans l'espace de la ville les implantations des équipements sportifs dédiés à chaque sport ou celle des sièges sociaux et lieux de réunion46. De nouveaux pôles de rencontres et d'activités se créent ainsi, qui s'organisent en réseaux, créent des flux de population lors des événement sportifs, bref, remodèlent l'espace urbain.
Mais la géographie du sport, dans ses quelques tentatives d'ensemble en France47 met surtout en évidence le poids de l'histoire des implantations des disciplines sportives dans l'espace national. L'atlas Sports en France48, s'il manque malheureusement de profondeur chronologique, appelle à une véritable géographie historique. Les disparités d'implantations sont des résidus d'histoire: pourquoi le rugby dans le Sud-Ouest (et non, comme il eût été normal, en Normandie ou en Bretagne, prolongements naturels des îles britanniques)? Ou pourquoi la densité particulière du football, réputé sport citadin, en Bretagne? On comprend mieux la force du basket ou du volley-ball dans l'Ouest catholique (sports de patronage), et celle de la gymnastique dans l'Est (l'influence allemande). Mais encore faut-il remonter aux origines, et aux premières implantations à partir desquelles seront observables les processus de diffusion.
C'est là un domaine de recherche à première vue solide, en raison de la bonne connaissance des foyers initiaux pour la plupart des sports, et de la visibilité des cellules de base de l'activité sportive que sont les clubs. Mais si l'on garde présent à l'esprit que nombre d'associations n'ont jamais eu de véritable existence administrative, et en raison du très faible nombre de manifestations sportives pendant toute la période initiale, il devient en fait délicat de situer et de dater avec précision les créations de clubs: celles-ci ne sont visibles qu'à travers des traces infimes qu'il faut avoir la chance, ou la patience de détecter. La marge d'incertitude porte donc moins sur les créations dans les centres urbains, que sur la densité des activités sportives sur des territoires donnés, celle-ci ne pouvant qu'être sous-estimée49. Il est ainsi souvent admis que la Grande Guerre a marqué une pause dans le développement du sport: phase de stagnation, ou même de régression à partir de 1916, due à l'absence des jeunes adultes partis au front. C'est vrai pour les grands clubs, les plus solidement implantés avant 1914 et qui voyant leurs effectifs seniors fondre progressivement, se mettent en veilleuse ou disparaissent définitivement (c'est le cas de l'Olympique de Cette, meilleur club régional de football). Mais c'est négliger la floraison spontanée de multiples petits clubs de quartier ou de village, aux mains des adolescents non touchés par l'appel sous les drapeaux, et qui ont une activité soutenue, bien que passablement chaotique en l'absence de toute régulation adulte. Ces années de guerre sont en fait une période de grande expansion des sports les plus populaires, dans les campagnes en particulier, mais rendue peu visible par le manque d'organisation et l'absence de compétitions officielles.
L'analyse fine de la densité relative des activités sportives modernes, selon les départements ou les grandes zones naturelles, constituerait certainement un indicateur pertinent de ce qu'Eugen Weber appelait la fin des terroirs: celle-ci est déjà bien avancée dans les plaines et les zones de grande communication dès avant 1914, tout au moins par le nombre des spectateurs attirés par ces nouveautés; mais seulement encore à l'horizon dès que l'on s'élève vers les hautes terres: les premiers clubs sportifs - ceux qui caractérisent bien la modernité nationale, sports d'équipes anglais, ou cyclisme - attendront le début des années 20 pour apparaître en Lozère.
A côté de ce processus général de diffusion se met en place une géographie culturelle: des espaces différenciés se créent, attachés à des disciplines sportives dominantes. A une échelle plus restreinte, la spécialisation de l'espace régional, telle qu'elle est constatable dans la longue durée, interroge l'historien sur les circonstances des implantations des sports respectifs, et sur les facteurs ayant présidé à cette spécialisation. Un cas bien analysé par J-P. Augustin concerne les Landes partagées entre football, rugby et basket-ball50. Mais le Languedoc présente un cas tout aussi intéressant, avec sa bipartition entre un espace occidental du rugby (dans le triangle Carcassonne-Perpignan-Béziers) et un axe Sète-Montpellier-Nîmes-Alès à l'Est voué au football. Force est de reconnaître que ces spécialisations régionales restent bien mystérieuses, et qu'aucune hypothèse n'a, à ce jour, véritablement convaincu. Toujours est-il que des frontières s'élèvent, comme autant de limites à la diffusion: celle-ci opérera alors davantage par densification des territoires ainsi délimités. Une fois la frontière dressée entre football et rugby (qui serpente dans le biterrois), chaque sport multiplie les créations de clubs dans sa zone réservée, mais se révèle incapable pendant longtemps (sauf exceptions dans les villes) d'entamer les situations de monopole adverses. De telles spécialisations géographiques se retrouvent surtout dans les sports traditionnels, certaines assez naturellement attachées à des conditions de milieu (comme la bouvine liée aux élevages camarguais, ou les joutes aux villes et village de pêcheurs), d'autres plus énigmatiques: ainsi, la remarquable stabilité de l'aire de jeu du tambourin.


L'espace social

La diffusion géographique s'accompagne généralement d'une implantation dans de nouveaux milieux sociaux: des villes vers les campagnes, on touche la jeunesse rurale faite de fils de petits propriétaires; des beaux quartiers vers les faubourgs, et ce sont les employés, les artisans, de plus en plus les jeunes ouvriers qui sont atteints par le virus sportif. Cette extension des activités physiques de loisirs dans l'espace social, ce goût croissant pour le sport, sont passés par certains canaux privilégiés, et par le support de certains sports (en tout premier lieu, les sports d'équipes et le cyclisme). Parmi les institutions qui ont contribué à populariser les nouveaux sports, les fédérations de patronages ont visé le public des adolescents non scolarisés qu'elles prenaient en charge hors de leur temps de travail. La plus importante d'entre elles est confessionnelle: la FGSPF fondée en 1898 fédère les patros catholiques, et ses effectifs sont, avant la Grande Guerre, comparable à ceux de la puissante USFSA51. Mais ici encore, l'analyse géographique mettra en évidence le poids très variable de sa présence: beaucoup d'écoles privées languedociennes ne semblent pas s'être préoccupées d'y adhérer. De la même façon, les patronages laïcs se mettent en place dans les écoles communales des municipalités de gauche, sans que se soient manifestées les fédérations nationales, peu implantées dans notre région. En fait, c'est surtout à travers l'USFSA que se répandront les sports nouveaux, touchant les milieux de jeunes travailleurs qui parviennent à distraire quelques dimanches pour s'entraîner et conclure des matches. Se font jour alors des styles de jeux différenciés, plus académiques dans les équipes estudiantines ou bourgeoises, taxés par celles-ci de brutalité chez les ouvriers et dans les équipes de faubourgs: écart sportif qui est surtout une distance de classe. Les jeunes adultes au travail tendront à créer des équipes à caractère corporatif, tel ce Rasoir Sportif de Montpellier, organisé par les garçons coiffeurs de la ville pour jouer au football (1913), ou encore l'année précédente, l'équipe de rugby des Employés des Dames de France à Narbonne qui prend part au championnat régional. Entre les deux guerres, des clubs affiliés aux fédérations ouvrières, telles que la FSGT, se créeront dans des régions industrielles, en particulier à Alès, et se feront les hérauts du "sport rouge". Ces dates de création sont tardives, car on a affaire ici à des sports strictement amateurs, dont la pratique est coûteuse. Par contre, le cyclisme a été investi depuis longtemps par les jeunes des milieux populaires qui escomptent y faire fortune en cas de réussite: les pistards célèbres gagnent des sommes considérables dans les divers meetings auxquels ils participent. D'ailleurs, le vélo est devenu un objet de consommation courante; en 1908, 2 000 000 de cycles sont déclarés au fisc, mais le chiffre serait très largement sous-évalué. Les sportsmen abandonnent très vite les exploits de la piste aux nouveaux venus professionnels, et se réfugient dans d'autres activités compétitives mieux protégées (ou dans un usage du vélo tourné vers le tourisme).
Ainsi, le mouvement général (mais inégal) de diffusion des sports contribue à remodeler en permanence la carte des activités sportives pratiquées par les différentes classes sociales. La hiérarchie sociale tend à se reproduire dans une hiérarchie des sports choisis par les uns et les autres. L'histoire est ici invitée, sinon à arbitrer, du moins à nourrir les thèses sociologiques en présence. Certaines défendent un mouvement général de démocratisation du sport (grâce en particulier à des institutions de popularisation, telles que les fédérations sportives ouvrières), d'autres envisagent un processus plus complexe: la thèse de Pierre Bourdieu, proposant de considérer une certaine homologie entre l'espace hiérarchisé des différentes positions sociales et l'espace différentiel des pratiques sportives offerts sur le marché à un moment donné, informe la plupart des études sur la diffusion sociale des activités sportives52. Elle n'est pas non plus sans faiblesse, dès lors qu'elle doit admettre les mutations historiques rapides par lesquelles des groupes sociaux peuvent modifier du tout au tout leurs choix sportifs. Ces tentatives de théoriser la répartition sociale des activités sportives (à l'instar de n'importe quel comportement culturel) ne peuvent éviter une tension constante entre une approche sociologique de type structural et la description historique des évolutions constatées. La première cherche à mettre en évidence un état du champ sportif qui distribue les disciplines (ou, plus finement, les différentes manières de les pratiquer) entre les différentes classes sociales: chacune de celles-ci affirme des goûts différenciés et des choix préférentiels illustrant sa culture propre et sa capacité à se distinguer des autres. Le choix en faveur de (le goût pour..) tel ou tel sport est censé correspondre à des dispositions, physiques et psychiques, largement déterminées par la position sociale. Cette accointance, à un moment donné, entre une position sociale et un sport, est relativisée dans une perspective diachronique constatant de soudains changements de goûts: ainsi de l'abandon des pistes de vélodromes par les gentlemen cyclistes qui se retournent vers le cyclo-tourisme. Tout semble alors laisser croire que "n'importe qui peut s'approprier n'importe quel sport, et n'importe quel sport être approprié par n'importe qui"53.

La diffusion selon l'âge et le sexe

Même si l'analyse de l'espace sportif se concentre sur les différenciations dues aux appartenances de classes, d'autres dimensions sont à prendre en compte, d'autres axes de diffusion des activités sportives. Les enquêtes sociologiques actuelles sur la pratique sportive54 font intervenir ainsi des variables telles que l'âge ou le sexe. C'est inviter les historiens à dresser le tableau des évolutions en ce domaine. Ici encore, les situations sont certainement très contrastées selon les sports et leur public. Par exemple, il paraît possible de faire l'hypothèse que la sportivisation des jeux traditionnels a conduit à rétrécir la tranche d'âge des joueurs: au début du siècle, il est courant de rencontrer des joueurs de tambourin ou des jouteurs d'un âge avancé. La force brute ou l'expérience suffisent pour garder son rang dans la hiérarchie des participants; tout change lorsque la condition physique devient un atout déterminant. A l'inverse, les sports anglais, d'abord pratiqués par des adolescents, et, dans les milieux populaires, par les jeunes gens sans charge de famille (en raison des risques d'accidents non couverts par des assurances), voient progressivement s'élargir l'éventail des âges des pratiquants: vers le bas, avec des apprentissages de plus en plus précoces et la constitution de catégories de joueurs enfants (pupilles, minimes..), et vers le haut, avec des équipes de vétérans qui continuent à jouer pour le plaisir ou en compétition corporative (et ce, dès avant 1914). Ces évolutions complexes ne sont pas sans retentir sur les relations entre générations55 ni sur la constitution de l'échelle des âges, pour reprendre l'expression de Michel Philibert56: l'intrusion du sport va favoriser une nouvelle hiérarchie des âges de la vie, mettant progressivement au premier rang la figure de l'homme jeune, aux dépens de celle de l'homme mûr. Le sport apparaît donc comme une entrée possible pour l'analyse des grandes catégorisations sociales qui classent et déclassent les individus.

L'autre grande catégorie est celle du sexe - ou vaudrait-il mieux dire du genre57. Histoire et sociologie du sport sont attentives aux processus de féminisation des activités physiques, en ce qu'ils bouleversent en quelques années l'image de la femme et de son corps. Les résistances masculines à l'accès des femmes aux activités sportives sont ambiguës: elles s'accompagnent de préoccupations natalistes et hygiénistes qui revendiquent pour les futures mères la fortification des corps: devoir civique, beaucoup plus que droit à un loisir plaisant. La pratique des sports ne doit pas mettre en péril l'éternel féminin, et seul un usage modéré des sports les moins dangereux reste acceptable. Au delà des débats qui encombrent la presse de l'époque à propos du droit des femmes à pratiquer le sport de leur choix, il est plus difficile de cerner avec précision la réalité des pratiques. A côté de quelques figures exceptionnelles (escrimeuses, écuyères de voltige, etc..) qui relèvent davantage du cirque que d'un comportement socialement admis, les femmes accèdent assez rapidement au cyclisme à visée touristique, ainsi qu'à la natation et au tennis (mais en compétition, guère avant 1920). L'éducation physique et la gymnastique sont admises dans les lycées depuis 1880, et certainement dans les salles privées, en ville. Pourtant, la première association sportive à Montpellier, l'Académie féminine d'éducation physique, ne naîtrait qu'à la faveur de la guerre, en 1918. Ses réunions au gymnase Brun de la rue Four St Eloi ainsi qu'en plein air au Parc à Ballon donnent l'occasion de pratiquer, outre la gymnastique et l'escrime, les nouveaux sports américains (probablement le basket ou le volley-ball). Auparavant, quelques initiatives ont cherché à sortir les filles de leur monde habituel: par exemple en 1913, se crée, à Montpellier et peut-être dans d'autres villes, une section de Girls Scouts de France, pour les enfants de 12 à 17 ans, encadrée par une mère de famille de confiance. Mais le mouvement d'émancipation est lent, et encore en 1911, une vague de protestations masculines contre le port de la jupe-culotte balaie l'Europe: à Montpellier, une imprudente manque d'être lynchée par la foule.
Derrière le balisage historique de l'accès des femmes aux activités physiques, se profile une dialectique complexe du rapport entre les sexes: les choix sportifs contribuent à définir les identités sexuelles par tout un jeu de différences qui persistent, malgré une apparente égalisation des conditions. L'analyse des mécanismes éducatifs, en particulier scolaires, s'articule alors à celle des pratiques sportives. La moderne gender history, préoccupée de mettre en évidence la construction sociale du genre, trouve dans le sport un domaine d'élection, en ce qu'il touche directement à la dimension corporelle de la différence sexuelle58. Une telle réflexion trouvera ainsi à s'intégrer dans une anthropologie historique des zones culturelles (le pourtour méditerranéen, l'Occitanie, le monde latin...), qui, en privilégiant les structures familiales, les rapports entre sexes, la division sexuelle des rôles, verra dans le sport un champ d'investigations particulièrement pertinent.


La diversité ethnique

La pluridimensionalité de l'espace des sports s'exprime enfin, dans les divisions nationales ou ethniques présentes sur le territoire étudié. Cette question a été abordée à propos des joueurs professionnels d'origine étrangère. Elle concerne essentiellement le football, et plus récemment, la plupart des sports en voie de professionnalisation (basket-ball)59. En fait, la présence d'étrangers dans les sports d'origine anglaise est avérée dès l'origine. Les clubs de rugby ont souvent été entraînés par des joueurs britanniques faisant office d'initiateurs. C'était le cas de grands clubs méridionaux tels que ceux de Bordeaux ou de Bayonne, mais on en trouve aussi à Perpignan. Plus nettement encore, le football d'avant 1914 a connu des équipes à majorité étrangère, telles le Club Helvétique de Marseille qui fut champion de France, ou le F.C.International de Lyon. Et l'Olympique (puis Football Club) de Sète a fait grand usage de britanniques, dont le célèbre Gibson qui joua également à Montpellier. Il faut ainsi distinguer les clubs formés majoritairement de membres des colonies étrangères résidant en France, de ceux qui recrutent, en raison de leurs qualités propres, des étrangers que l'on fait venir de leur pays d'origine.
En fait, on voit que la question, au delà de l'utilisation de mercenaires étrangers, est celle du degré d'intégration des communautés minoritaires, dans les institutions sportives. On peut alors distinguer plusieurs types de participation de ces minorités aux activités sportives: bons joueurs immigrés recrutés à l'étranger par les clubs (en basket ou en football professionnel); minorités d'étrangers intégrés dans des équipes autochtones (c'est le cas de la plupart des petits clubs, dans beaucoup de sports, accueillant les enfants de familles immigrées: espagnoles, maghrébines..); clubs majoritairement formés d'étrangers (ou de nationaux d'origine ethnique minoritaire) et représentatifs de leur communauté (clubs de football formés d'Espagnols, à Béziers ou Perpignan, entre les deux guerres, clubs de Portugais aujourd'hui, ou d'étudiants étrangers à Montpellier, ou encore clubs de beurs, d'Arméniens ou de Gitans, ou même clubs Maccabi des communautés israélites) et participant aux compétitions nationales; enfin, clubs adhérents à des fédérations spécifiques et dotés de leurs propres compétitions (ainsi la Fédération de l'Espérance Arabe regroupe plusieurs dizaines de milliers de maghrébins immigrés).
Comme pour d'autres formes de diffusion, l'histoire comparée reste à faire de l'attitude des différents sports et de leurs instances dirigeantes à l'égard de ces formes graduées d'intégration. Certains accueillent très facilement les étrangers de tous horizons, comme le football (ce qui ne signifie pas l'absence de conflits ni de discriminations: l'étude de la sociabilité le montrerait); d'autres, à l'instar du rugby, surtout dans ses bastions les plus traditionnels du Midi, paraissent opter plutôt pour une position de repli sur les autochtones, alors qu'un sport aussi marqué culturellement que la course camarguaise accueille actuellement dans les rangs des razeteurs près de 10% de maghrébins.

L'étude des multiples dimensions de la diffusion des sports se greffe ainsi sur une analyse des structures sociales. La diffusion n'est jamais homogène: elle rencontre des limites, des frontières (que chaque sport peut éventuellement lui-même élever) qui éclairent les limites et les frontières découpant l'espace social. La sociologie, et celle de Pierre Bourdieu au premier chef, insiste surtout sur les processus de distinction sociale qui répartissent les différents sports entre les classes. L'histoire de chaque sport est ainsi pour une part, l'histoire de sa diffusion et de sa limitation du fait d'appropriations successives par des classes distinctes60. Mais les classes sociales ne sont pas seules à bâtir de telles frontières et à structurer l'espace sportif: les critères de sexe ou d'ethnie sont aussi à l'origine de tels mécanismes. Eux aussi contribuent à faire évoluer les formes historiques de l'espace des sports.


Dans l'émiettement actuel des études historiques, il ne saurait être question de dresser la liste exhaustive de la multitude indéterminée d'intrigues61 dont chacun peut s'essayer à tirer le fil, et appelées à croiser le sport. Pensons par exemple, aux recherches de Michel Pastoureau sur l'usage des couleurs dans notre société: les maillots des équipes sportives sont évidemment un matériau de choix62. Ou encore à celles de G. Thuillier sur les structures de la vie quotidienne, la sensibilité aux bruits, aux variations atmosphériques, etc..: les foules bruyantes des stades, comme l'habitude de jouer en plein air quel que soit le temps, sont des phénomènes historiques récents qui ont profondément modifié notre paysage sensible. On pourrait multiplier ces cas de recherches historiques pour lesquelles le sport peut devenir un objet de rencontre.
Nous avons préféré nous limiter aux thèmes historiographiques qui donnent une place centrale aux activités sportives, au risque d'un certain enfermement dans une spécialisation dont nous avons dit les dangers. Mais il reste tant de terrains à défricher, tant de découvertes à faire dans ce domaine faussement étroit, que la concentration des forces disponibles est aujourd'hui une nécessité. C'est en multipliant les études ponctuelles, locales, que pourra se constituer une mémoire sportive, qui aujourd'hui fait défaut, et qui seule permettra aux exercices du corps de trouver leur exacte place dans notre patrimoine culturel. Dans l'actuelle recherche d'identités collectives, le sport est partie prenante, et en bon rang: mais le plus souvent sur un mode fantasmatique, par méconnaissance de sa réalité historique.

 


NOTES
1 Dans une littérature considérable, le lecteur trouvera force renseignements utilisables dans la collection des Fabuleuses Histoires de sports, publiées chez O.D.I.L., et rééditées actuellement chez Nathan. Parmi les titres parus, à retenir La fabuleuse histoire du Rugby d'Henri Garcia, celle du Football (Rethaker), du Cyclisme, de l'Athlétisme, du Tennis...
2 Ph. Ariès, Histoire des Populations françaises et de leurs attitudes devant la vie depuis le XVIII° siècle, Paris, Le Seuil, 1971, p. 12.
3 Mais les initiatives se multiplient. Après l'excellent ouvrage pionnier de B. Dumons, G. Pollet et M. Berjat: Naissance du sport moderne, Lyon, La Manufacture, 1987, vient de paraître la première véritable synthèse historique sur le sport français: R. Hubscher, J. Durry et B. Jeu, L'Histoire en mouvements: le sport dans la société françaisee (XIX°-XX° siècle), Paris, Armand Colin, 1992.
4 Pierre Bourdieu, "Programme pour une Sociologie du Sport", in Choses Dites, Paris, Éditions de Minuit, 1987, p 203.
5 qui sont actuellement les deux foyers les plus entreprenants en matière d'histoire sportive. A Lyon, le grand inspirateur est Pierre Arnaud, tandis qu'à Bordeaux, dans la foulée de Jacques Thibault se sont engouffrés le sociologue Jean-Paul Callède et le géographe Jean-Pierre Augustin.
6 Roger Caillois, Les Jeux et les Hommes, Paris, Gallimard, 1958 (ed revue, 1967)
7 Dernier exemple en date par V. Vanoyeke, La naissance des jeux olympiques et le sport dans l'antiquité, Paris, Les Belles Lettres, 1992. Bernard Jeu a proposé une chronologie générale des sports depuis l'Antiquité: "Histoire du sport, histoire de la culture", in Raymond Thomas (éd), Sports et Sciences, Paris, Vigot, 1979.
8 P. Parlebas, Éléments de sociologie du sport, Paris, PUF, 1987.
9 Norbert Elias, "Sport et violence", Actes de la Recherche en Sciences sociales N°6, décembre 1976, pp 2-21.
10 Roger Chartier et Georges Vigarello, "Les Trajectoires du Sport", Le Débat, N° 19, février 1982, pp 35-58.
11 G. Duby, Guillaume le Maréchal, Paris, Fayard, "Folio Histoire", 1984.
12 Avec tout l'arbitraire présidant aux périodisations, on peut se donner des bornes symboliques: 1854 (Eugène Chapus publie Le Sport à Paris et lance son journal Le Sport) et 1945 (l'Ordonnance du 28 août pose définitivement la dépendance du sport par rapport à l'État).
13 Gérald Simon, Puissance sportive et ordre juridique étatique, Paris, L.G.D.J., 1990.
14 Jean-Pierre Bodis, Histoire mondiale du rugby, Toulouse, Privat, 1987. "Le football sport du siècle", Vingtième Siècle revue d'histoire, N° 26 Avril-Juin 1990.
15 Jean-Marie Brohm, Sociologie politique du sport, Paris, Delarge, 1976. réédition: P.U.Nancy, 1992, et Critiques du sport, Paris, Christian Bourgois, 1976. Michel Caillat, L'Idéologie du sport en France, Montreuil, Éditions de la Passion, 1989. Alain Ehrenberg, Le culte de la performance, Paris, Calmann-Lévy, 1991. Philippe Simonnot, Homo sportivus, Paris, Gallimard, 1988.
16 "Repères et jalons pour une intelligence critique du phénomène sportif contemporain", in Anthropologie du Sport, Paris, AFIRSE-Quel Corps?, 1992, p 164
17 "Les techniques du corps", in Sociologie et Anthropologie, Paris, PUF, 1968.
18 P. Bourdieu, Questions de Sociologie, Paris, Éditions de Minuit, 1980. On lira, sur le champ sportif, "Comment peut-on être sportif?", pp 173-195, et sur une définition des champs: "Quelques propriétés générales des champs", pp 113-120.
19 Dominique Lejeune, Les "Alpinistes" en France (1875-1919), Paris, Ed. du CTHS, 1988.
20 Parmi les principales références: J. Ulmann, De la gymnastique aux sports modernes. Histoire des doctrines de l'éducation physique, Paris, Vrin, 1965. G. Vigarello, Le Corps redressé, Paris, Delarge, 1978. J. Thibault: Les aventures du corps dans la pédagogie française, Paris, Vrin, 1977. Pour une histoire sociale de la gymnastique, J. Defrance, L'Excellence corporelle: la formation des activités physiques et sportives modernes, 1770-1914, Rennes, P.U.Rennes 2, 1987.
21 Pierre Arnaud, pour le département du Rhône, Le Militaire, l'Écolier, le Gymnaste, Lyon, P.U.Lyon, 1991.
22 Sous la direction de P. Arnaud, Les Athlètes de la République: Gymnastique, sport et idéologie républicaine 1870/1914, Toulouse, Privat, 1987. Voir aussi B. Lecoq, "Les Sociétés de gymnastique et de tir (1870-1914)", Revue Historique, N°559, 1986.
23 Sur le sautarel, voir Max Rouquette, "Le Jeu du sautarel", Connaissance du Pays d'oc, Nov-Déc.1981. Sur les autres jeux régionaux: L-P. Blanc, Les Joutes à Sète, Sète, Centre culturel sétois, sd. Hélène Tremaud, "Les Joutes languedociennes", Arts et Traditions populaires, N°1, 1968, pp 3-46. Max Rouquette, Le Livre du Tambourin, Montpellier, CRDP, 1986. Dominique Laurens, Quilles de Huit: chronique d'une passion, Rodez, Editions du Rouergue, 1990. N. Carmona et Fr. Saumade, Au coeur de la bouvine, Montpellier, ODAC, 1990. J-N. Pelen et C. Martel (Eds), L'Homme et le Taureau en Provence et Languedoc, Grenoble, Glénat, 1990.
24 Une réflexion d'ensemble sur la logique de passage des jeux aux sports rencontrera nécessairement la thèse fondamentale de Pierre Parlebas, Eléments de Sociologie du Sport, Paris, PUF, 1987.
25 Même s'ils n'ont pas été suffisants. L'USFSA avait mis en place des Commissions pour gérer des activités telles que le croquet, qui ont pourtant disparu de la scène sportive.
26 L'expression est due à l'anthropologue Marcel Mauss dans son article pionnier portant ce titre, in Sociologie et Anthropologie, Paris, PUF, 1968.
27 Le cadre d'une telle histoire a été dressé par Georges Vigarello, Une histoire culturelle du sport: Techniques d'hier... et d'aujourd'hui, Paris, R. Laffont, 1988.
28 Gérard Bruant, Anthropologie du geste sportif. La construction sociale de la course à pied, Paris, PUF, 1992.
29 Entre autres références récentes: G. Delbos et P. Jorion, La Transmission des Savoirs, Paris, Maison des Sciences de l'Homme, 1985; A. Morel et alii, Cultures du Travail, Paris, Maison des Sciences de l'Homme, 1989.
30 Nous nous permettons de renvoyer à notre article, "Qu'est-ce qu'un champion? La compétition sportive en Languedoc au début du siècle", Annales ESC, 1990 N°5, pp 1047-1069.
31 "Un entretien avec Maurice Agulhon", Sport Histoire "la sociabilité par le sport" N°1-1988.
32 Parmi ces derniers, l'article de J-P. Callède, "La sociabilité sportive. Intégration sportive et expression identitaire", Ethnologie Française, XV-4 1985, pp 327-344.
33 Côté historiens, tout particulièrement: P. Arnaud et J. Camy (éds), La naissance du Mouvement Sportif Associatif en France, (et l'article de P. Arnaud, "Pratiques et pratiquants: les transformations de la sociabilité sportive", pp 173-198), ainsi que, toujours sous la direction de P. Arnaud, Les Athlètes de la République (et l'article du même "La sociabilité sportive: jalons pour une histoire du mouvement sportif associatif", pp 359-384). Les historiens se sont aussi intéressés aux formes pré-sportives de l'association: J-Luc Marais, Les Sociétés d'hommes, Ed. Davy, 1986, étudie une association angevine centrée sur la pratique d'une variété locale de jeu de boule.
34 R. Chappuis et R. Thomas, L'équipe sportive, Paris, PUF, 1988.
35 P. Lanfranchi, "Les footballeurs-étudiants yougoslaves en Languedoc (1925-1935)", Sport Histoire N°3 1989, pp 43-60.
36 Sur ce thème fréquemment abordé, lire particulièrement l'analyse ethnologique de C. Bromberger, A. Hayot et J-M. Mariottini, "Allez l'O.M., Forza Juve: la passion pour le football à Marseille et à Turin", Terrain N° 8, 1987, pp 8-41 (et un livre à paraître en 1992, mêmes auteurs, même titre, aux Éditions de la Maison des Sciences de l'Homme).
37 En raison de la gravité et de l'importance sociale du hooliganisme, ce sont les historiens et sociologues anglais qui ont le plus analysé l'histoire de la violence sportive. L'ouvrage classique en la matière est: N. Elias et E. Dunning, Quest for excitement, Oxford, Basil Blackwell, 1986. Un rapide exposé des résultats anglais chez P. Mignon, "Supporters et hooligans en Grande-Bretagne depuis 1871", Vingtième Siècle revue d'histoire, N°26 avril-juin 1990, pp 37-48.
38 Au sein d'une littérature menacée d'obésité sur ce sujet, nous nous permettons de conseiller l'article de G. Devereux, "L'identité ethnique: ses bases logiques et ses dysfonctions",in Ethnopsychanalyse complémentariste, Paris, Flammarion, 1972.
39 G. Laurans, "Rugby, football et identité occitane", Amiras/Repères occitans N°12 novembre 1985, pp 84-103.
40 J-P. Augustin et A. Garrigou, Le rugby démêlé, Bordeaux, Le Mascaret, 1985, analysent en détail le fonctionnement des clubs de rugby du Sud-Ouest. Des transpositions sont possibles à d'autres sports et d'autres régions.
41 Aucune étude sérieuse à notre connaissance sur ce sujet. On trouvera des notations dans le livre ci-dessus cité de J-P. Augustin et A. Garrigou.
42 Voir, entre autres: B. Ramanantsoa et C. Thiéry-Baslé, Organisations et fédérations sportives, Paris, PUF, 1989.
43 On lira, sur ce thème, plusieurs articles ou communications de R. Joseph, sur la Lorraine: "Jeux et enjeux des concurrences entre fédérations sportives régionales (1895-1914)" in Les Athlètes de la République, op. cit. pp 301-316, ou "Les groupements associatifs fédéraux de 1895 à 1914" in Travaux et Recherches en E.P.S. "Histoire sociale des pratiques sportives" N°8-1985, Paris, INSEP.
44 Sur certains épisodes des politiques sportives de l'État, et de leur réception par la population des sportifs: J-L. Gay-Lescot, Sport et éducation sous Vichy: 1940-1944, Lyon, P.U.L., 1991. Marianne Amar, Nés pour courir. Sport, pouvoir et rébellions (1944-1958), Grenoble, P.U.G., 1987.
45 Bernard Jeu a écrit le chapitre intitulé "Hiérarchies" dans la toute récente Histoire en mouvements, déjà citée, où il analyse le fonctionnement des structures fédérales. Analyse de l'intérieur, puisque l'auteur a été Président de la Fédération française de Tennis de table.
46 Une telle géographie, sans négliger sa dimension historique, a été réalisée pour l'agglomération bordelaise: JP. Augustin, Les Jeunes dans la Ville. Institutions de socialisation et différenciation spatiale dans la Communauté urbaine de Bordeaux, Bordeaux, P.U. de Bordeaux, 1991.
47 On trouvera un exposé plus systématique, et surtout plus nourri, de la problématique géographique, en langue anglaise: John Bale, Sports Geography, Londres, Spon, 1989.
48 par D. Mathieu et J. Praicheux, Paris Montpellier, Fayard/Reclus, 1987.
49 Les principales sources, outre les Annuaires des Fédérations et les dossiers de déclaration en Préfectures, sont la presse locale qui rend compte très tôt de certaines manifestations sportives. Avant 1910, il faut compter avec l'imprécision de ces compte-rendus, tant sur la nature exacte du sport pratiqué (par exemple, la distinction entre football-rugby et football-association est rarement faite) que dans la désignation des clubs concernés (leur intitulé est souvent mouvant, et rend difficile leur identification).
50 J-P. Augustin, "Espaces et histoire des sports collectifs rugby, football, basket-ball. L'exemple des Landes (18901983)", Travaux et Recherches en E.P.S. N° 8 décembre 1985.
51 Bernard Dubreuil, "La naissance du sport catholique" in Recherches "Aimez-vous les Stades?", N° 43, Avril 1980, pp 221-251.
52 La meilleure étude historique sur les processus de diffusion sociale des sports est la thèse d'Yvon Leziart, Sport et dynamiques sociales, Joinville, Éditions Actio, 1989, qui offre une mine de renseignements sur les stratégies des organisations sportives. Il reste à en transférer les hypothèses et les résultats à un niveau régional.
53 P. Bourdieu, "Programme pour une sociologie du sport", Choses dites, Paris, Éditions de Minuit, 1987, p 212. Ce qui fait problème est l'articulation entre l'analyse structurelle, synchronique, de la répartition sociale des pratiques sportives, et l'analyse historique pointant l'évolution des appropriations des différents sports par les différents groupes sociaux.
54 Outre les enquêtes réalisées par les grands organismes de sondage, il existe deux études statistiques récentes et disponibles. L'une, réalisée pour l'INSEE, par P. Garrigues, Évolution de la pratique sportive des Français de 1967 à 1984, Les collections de l'INSEE, 134 M, octobre 1988. La seconde est due au laboratoire de sociologie de l'INSEP: P. Irlinger, C. Louveau et M. Métoudi, Les Pratiques sportives des Français, INSEP, 1987.
55 Par exemple, pendant assez longtemps, les équipes réserve des grands clubs citadins étaient composées de jeunes gens (on parlerait aujourd'hui de juniors ou même de cadets) qui étaient opposées aux équipes des clubs de village, beaucoup plus lourdes et âgées: le phénomène se retrouve de nos jours avec les centres de formation des clubs professionnels de football.
56 M. Philibert: L'échelle des âges, Paris, Le Seuil, 1968.
57 F. Laget, S. Laget et J-P. Mazot, Le grand livre du sport féminin, Belleville /Saône, F.M.T., 1982.
58 L'analyse combinée de l'éducation physique et de la pratique sportive, en fonction de la différenciation sexuelle, est menée dans une perspective largement historique par Annick Davisse et Catherine Louveau, Sports, école, société: la part des femmes, Joinville, Actio, 1992
59 S. Beaud et G. Noiriel, "L'immigration dans le football", Vingtième Siècle revue d'histoire, N°26, avril-juin 1990. Sur un plan régional, l'excellent article de Pierre Lanfranchi, "Les "footballeurs-étudiants" yougoslaves en Languedoc (19251935)", Sport histoire N°3, 1989.
60 Yvon Leziart, Sport et dynamiques sociales, op. cit., est une mine d'une grande richesse pour l'historien, sur les processus par lesquels les relations de classes se jouent dans les pratiques sportives.
61 Le terme est proposé par Paul Veyne, Comment on écrit l'histoire, Paris, Le Seuil, 1970.
62 M. Pastoureau, "Les couleurs du stade", Vingtième Siècle revue d'histoire, N°26, avril-juin 1990.

Mise à jour le Vendredi, 24 Août 2012 11:52