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Le Concours de Tambourin de Pézenas PDF
Dimanche, 22 Mars 2009 14:39

1909-1914 : du jeu au sport

Les pages qui suivent sont consacrées aux premiers concours de tambourin de Pézenas, avant la Grande Guerre. En analysant aussi finement que possible l’organisation et le déroulement de ces six éditions (1909-1914), on peut voir comment un jeu villageois ancien s’est moulé, en quelques années, dans le costume des nouveaux sports modernes qui s’implantent alors en Languedoc.

 

Le tambourin en 1900

Dès avant la Grande Guerre, l’organisation à Pézenas d’un Concours annuel de jeu de balle au tambourin marque la transformation, rapide même si quelque peu chaotique, d’un loisir villageois en une compétition réglée cherchant à répondre aux normes de la modernité sportive 1. Même en l’absence d’une fédération constituée 2 sur le modèle des nouveaux sports, les promoteurs du Concours de Pézenas s’efforcèrent avec une certaine réussite de rassembler les meilleures équipes du département afin d’attribuer un titre de champion qui fût aussi incontestable que possible. Comme nous le verrons, l’ambition de ces précurseurs ne fut pas entièrement couronnée de succès, mais elle permet de situer plus tôt que l’on pourrait le penser le processus de sportivisation du jeu de tambourin, dans une temporalité très voisine de celle des sports « modernes » tels que le football ou le cyclisme.
On sait que le jeu de balle au tambourin prend naissance en France, sous une forme très voisine de celle que nous connaissons aujourd’hui, dans le dernier tiers du XIX° siècle. Vers 1860-1870, les tonneliers mézois “inventent” le tambourin, selon la légende languedocienne, puisque l'instrument existe en Italie dès 1845. C'est un cercle de bois tendu de peau, qui prend rapidement la place du lourd et encombrant brassard de bois utilisé jusqu’alors pour pratiquer le jeu de ballon, qui donna leur nom à bien des places de villages languedociens. La généalogie de ces jeux est assez simple. Le jeu de ballon, joué en plein air sur des places de grande dimension, est l’un des enfants du jeu de longue paume pratiqué dans toute la France. Dans les toutes dernières années du XIX° siècle, ce jeu de paume qui connut sa plus grande diffusion au XVII° siècle, est encore suffisamment vivace dans le nord de la France pour que l’USFSA 3 lui dédie une Commission nationale qui gère une bonne vingtaine d’associations disséminées entre Paris, la Picardie et le Nord. Ailleurs, le jeu de paume semble bien avoir disparu au long des XVIII et XIX° siècles, remplacé par des formes locales qui se différencient progressivement, faute d’organisation unificatrice. Le jeu de ballon languedocien est l’une de ces formes, dont l’histoire vient d’être étudiée par Christian Guiraud et Sylvain Olivier 4.  Le jeu de tambourin prend sa suite, très probablement pour des raisons matérielles et techniques : l’apparition des balles en caoutchouc, bien plus pratiques et faciles d’entretien que les lourds ballons d’antan, et donc ce tambourin, léger et maniable, qui remplace avantageusement le brassard. Mais les mêmes aires de jeu, les mêmes équipes, approximativement les mêmes règles, assurent la continuité entre jeu de ballon et jeu de tambourin, à ceci près que le tambourin va se concentrer sur le territoire héraultais (augmenté de timides avancées dans l’Aude, à Narbonne 5, et la Camargue gardoise, vers St Laurent d’Aigouze 6).
Le jeu de tambourin est un loisir essentiellement villageois, pratiqué selon les modalités qui régissent alors cette sorte d’activité agonistique : des équipes se forment autour des clientèles des cafés, dans la population des quartiers, selon les catégories d’âge, et cherchent à se confronter à d’autres équipes, formées au sein de la même communauté villageoise, ou plus souvent représentatives du village voisin. Ces affrontements se vivent sur le mode du défi, lancé publiquement, et reproduisent, alimentent des rivalités plus ou moins anciennes, qu’elles soient ritualisées comme celles qui opposent la jeunesse aux hommes mariés, politiques - rouges contre blancs - ou manifestations des conflits entre villages ou paroisses 7. Ces parties de tambourin, selon le terme généralement utilisé, arrangées entre les protagonistes, affleurent dans les journaux locaux qui s’en font l’écho lorsque l’affrontement est jugé d’importance. Une première rencontre, quel que soit son résultat, appelle une revanche, et parfois une belle est nécessaire pour régler temporairement cette querelle de suprématie. Ainsi le quotidien montpelliérain L’Eclair du 11 novembre 1900 signale-t-il une partie de tambourin sur le grand jeu de Montpellier (aux Arceaux) entre un cinq de Pomérols et un cinq de St Paul et Valmalle. L’enjeu de 500 F 8 est remis entre les mains d’un tiers. St Paul ayant gagné, la revanche se jouera le dimanche 18 à Gignac, et la belle éventuelle à Pézenas le 25. « Les amateurs de ce noble sport ne seront pas déçus » conclut le journal.
Je crois utile d’insister sur la nature agonistique de ces défis. Le qualificatif de noble accolé au jeu de tambourin se retrouve aussi à la même époque à propos d’un autre loisir sportif régional, le jeu de mail, et donne à penser que dans l’imaginaire des joueurs, les défis sportifs sont la continuation des duels aristocratiques (il faut se souvenir que dans la France d’avant la Grande Guerre, les duels à l’arme blanche ou au pistolet sont encore monnaie courante). Comme l’ont fait remarquer les historiens du duel, l’affrontement d’honneur mêle étroitement des formes de courtoisie aristocratique à la sauvagerie de l’engagement meurtrier9. Et dans les innombrables recensions de défis sportifs à l’époque qui nous occupe, les appels à la courtoisie des protagonistes ou du public voisinent avec la tension passionnée menaçant constamment de se muer en emportement physique. Les défis se jouent sur le fil du rasoir : il convient de se maîtriser, mais la passion d’honneur ne saurait faiblir. C’est certainement pourquoi la parole prend autant d’importance dans le défi ; elle a cette ambiguïté d’à la fois contenir l’affrontement dans des formes codifiées et d’attiser les rivalités dans les joutes verbales. Les rencontres sportives sous forme de défis se doublent ainsi, presque automatiquement, d’échanges langagiers qui font partie du jeu 10.
Sur le mode courtois, on peut faire appel à l’exemple d’une partie tenue entre des équipes de Pignan et de Belarga durant l’été 1913. Belarga, qui participe au concours de Pézenas, va gagner la première manche à Pignan. A l’apéritif d’après match, on assiste à un échange d’alexandrins. Dupont, capitaine de Belarga :

« Au revoir chers amis, aujourd’hui malheureux
Espérez que demain vous serez plus heureux ».

Et son coéquipier Lenthéric de renchérir :

« Au moins Pignanais, que notre petite conquête
Ne vous fasse arracher les cheveux de la tête ».

Le batteur de Pignan répond :

« Non, non, détrompez-vous, nous ne sommes pas fous,
A bientôt la revanche, et ce sera chez vous,
Que nous viendrons en chœur, car nous sommes guerriers,
Arracher de vos mains ces bien minces lauriers. »
11

Lorsque les passions collectives l’emportent, on assiste à des scènes plus confuses. L’un des défis ayant donné lieu aux plus fortes mises est certainement celui relaté par Max Rouquette et qui est resté dans la mémoire collective de ce sport :

« On a gardé vivant le souvenir, bien avant la guerre de 1914, d’une partie qui opposa, sur un défi avec enjeu de 1000 francs-or, l’équipe de Mèze aux cinq meilleurs joueurs du département. Une sélection de Lézignan - Bessan - Campagnan releva le défi. La partie, jouée sur le jeu de Béziers, fut arbitrée par un spécialiste de Gignac. Des paris importants furent engagés par les spectateurs. On ne voyait que mains en l’air, agitant des billets bleus. A peine engagée, la partie s’avéra sévère. Les marqueurs, de vrais hercules, armés de douelles qui leur servaient à jalonner les « chasses », bataillaient âprement, discutant centimètre par centimètre, le point exact d’arrêt ou de sortie des balles. Le bras levé, agitant la terrible douelle, chaque marqueur était prêt à frapper pour imposer sa décision. Il fallait chaque fois que l’arbitre ou les tiers-arbitres interviennent pour en finir, en partageant à l’amiable les quelques centimètres en litige. Le même incident se répétant indéfiniment, et la décision de l’arbitre n’étant pas toujours acceptée sans résistance, celui-ci finit par prendre une décision énergique et déclara qu’il donnerait partie gagnée à celui qui ferait preuve du plus de discipline, condamnant ainsi d’avance celui qui s’obstinerait dans la chicane et la mauvaise foi. Dès cet instant la partie put suivre un cours normal et la fin arriva sans nouvelles escarmouches sur la victoire des Mézois. »12

Cette description de Max Rouquette rend bien compte des passions exacerbées qui touchaient les jeux sportifs de cette époque, surtout lorsque venaient se greffer sur les enjeux de la partie elle-même, les paris multiples des spectateurs et « supporters ». Les mêmes remarques pourraient être faites à propos des joutes, ou plus tard autour des terrains de rugby. C’est l’une des raisons qui poussa les organisateurs de ces événements sportifs à chercher des modes de régulation susceptibles de freiner les débordements intempestifs, en réduisant les occasions de litiges et de contestations par l’imposition de règlements clairs, et un meilleur ordonnancement des parties.

 

Les débuts d’une organisation sportive

L’organisation en 1909 par les amateurs de tambourin de Pézenas, d’un concours ouvert au maximum d’équipes, rompt avec la forme du défi, au profit d’un tirage au sort qui organise les confrontations selon un modèle d’éliminations successives probablement démarqué de celui en usage dans les tournois de tennis (l’USFSA qui gère le tennis en France organise un championnat du Languedoc, et Pézenas possède un Tennis-Club dont le président, Pierre Maurel, est juge-arbitre du Concours en 1913), mais qui existe aussi dans les tournois de joutes cettoises.
Les premières réunions de travail du comité d’organisation ont lieu en hiver, parfois dès le mois de janvier, pour une compétition qui s’ouvre dans le courant de mai, lorsque les journées sont longues et permettent plusieurs matches successifs sur le jeu de la place du 14 juillet. Les rencontres sont programmées chaque dimanche, seul jour de la semaine où joueurs adultes et public sont disponibles, exceptionnellement le samedi en cas de fête chômée. Lorsque le 14 juillet tombe en semaine, il est plutôt consacré à des rencontres hors concours, comme on le voit en 1910 ou 1914. Les premiers dimanches sont consacrés aux phases éliminatoires, dont les vainqueurs atteignent une phase dite de ½ finales. Quel que soit le nombre d’équipes engagées, et qui varie d’une quinzaine en 1912 à plus de 30 d’autres années, le nombre de parties jouées chaque semaine est calculé de façon à ne pas disputer les finales avant fin août 13. Il peut arriver que certains dimanches soient donc très chargés, en présentant deux parties le matin, dès 8 heures 30, et deux autres l’après-midi. Le concours tient ainsi en haleine tout l’été, sur un rythme régulier qui rapproche beaucoup la compétition de ce que nous connaissons aujourd’hui avec les saisons sportives. On peut même avancer que le concours de tambourin de Pézenas est alors la première manifestation sportive en Languedoc à présenter une compétition aussi longue et d’une telle ampleur. Dans les sports d’équipe majeurs que sont le rugby et le football, le nombre de compétiteurs beaucoup plus limité réduit les compétitions à quelques rares matches noyés au milieu des rencontres amicales.

Le succès paraît évident, tant chez les joueurs eux-mêmes que du côté du public qui suit les parties en grand nombre. Il est difficile de connaître les raisons de cet engouement pour une nouvelle forme de compétition qui, mieux que les défis - qu’elle ne remplace d’ailleurs pas - assure une confrontation généralisée. Les motivations financières ne sont probablement pas déterminantes dans la participation au concours. Les sommes offertes sont en définitive plutôt modestes. Certes le comité organisateur met en avant le montant total des prix : autour de 1000 F, d’une année à l’autre, mais le chiffre ne doit pas faire illusion. Voyons les choses plus en détail.
Dès le deuxième concours (1910), le comité avertit que « les prix seront bien plus élevés que l’année précédente » : le barème proposé est le suivant :
« 1° série. 1° prix 200F, 2° prix 100F, 3° et 4° prix 30F chaque.
2° série. 1° prix 100F, 2° prix 50F, 3° et 4° prix 20F chaque.
Tous  les dimanches, il y aura des prix pour les équipes gagnantes aux éliminatoires : 1° série 15F, 2° série 10F.
Droits d’inscription : 1,50F chaque joueur, et 1F en 2° série.
»14
L’équipe vainqueur du tournoi, qui aura joué 4 matches avant la finale, peut donc espérer gagner 260 F : compte tenu des frais d’inscription et des frais de déplacement pendant cinq dimanches, il n’y a pas lieu de s’enthousiasmer.
En 1912, « Le Comité accordera cette année 1000 francs de prix. Le droit d’admission est fixé à 5 francs par joueur. »
L’année suivante, « Prix : en 1° série, 400, 200, 100 et 50 F, en 2° série, 100, 50 et 25 F. »
Enfin, en 1914, « Il n’y aura qu’une seule série. 4 prix de 400, 300, 200, et 100 F ».
Je ne sais comment cette somme de 1000 F est réunie chaque année. Entrent en compte évidemment les droits d’inscription, très variables semble-t-il, mais dont on peut évaluer qu’ils participent au mieux pour un tiers du budget consacré aux prix 15. Apparemment, les commerçants piscénois sont sollicités, et au premier chef les cafetiers de la place du 14 Juillet, à qui le concours amène tout l’été une clientèle nombreuse. Ces derniers sont d’ailleurs partie prenante dans l’organisation des premiers concours: en 1910, ils se présentent en groupe comme organisateurs et les réunions du comité se tiennent au Café Français dont le patron, M. Boubals, fait fonction de secrétaire-trésorier. Cette même année, un appel est lancé aux commerçants : « Bon nombre de commerçants de notre ville ont offert plusieurs lots. Le Comité prie les commerçants qui veulent encore offrir quelques prix, de s’adresser à M. Boubals ».
Le conseil municipal est également sollicité, et répond favorablement : 150 F de subvention en 1910, 1912, et 200 F en 1913, malgré le changement de municipalité aux élections de juin 1912. Même s’il s’agit de sommes modestes, il faut remarquer qu’à cette époque les Conseils municipaux accordent fort peu de subventions aux sociétés sportives, et ne financent le plus souvent que les sociétés de gymnastique et de préparation militaire au caractère patriotique affirmé.

Durant les 6 éditions de ce concours qui précèdent la Grande Guerre, les organisateurs hésitent entre un tirage au sort intégral, et un pré-classement des équipes engagées en deux séries, ce qui rapproche alors du modèle en vigueur dans les sports d’équipe, mais suppose une évaluation préalable plus ou moins arbitraire qui ne peut être fondée que sur les réputations acquises lors des défis antérieurs 16. En 1910 et 1911 le classement des équipes en 2 séries a pour conséquences une différenciation des frais d’engagement, et bien sûr aussi des montants des prix aux vainqueurs. Puis le comité d’organisation décide en 1912 une petite révolution, en autorisant les équipes à se constituer librement « c'est-à-dire que les joueurs peuvent se choisir au gré de leur désir, à la condition que ces mêmes joueurs ne pourront paraître dans deux équipes différentes »17. Du coup, il est difficile de maintenir la hiérarchie entre équipes de niveaux différents, tant cette hiérarchie risque d’être fortement renouvelée. Ce système de transferts avant la lettre semble d’ailleurs avoir effrayé nombre d’équipes de villages qui se retirent du jeu, et le concours de 1912 ne regroupe que 14 équipes, soit moins de la moitié des années précédentes. Les équipes continuent cependant d’être reconnues par leur appartenance géographique, et c’est ainsi que l’on voit mentionnés le team de Pinet, qui « jouera avec la batterie redoutable de Farenc de Marseillan, et le jeu brillant de Delsol de Florensac », ou encore celui de Lézignan-la-Cèbe renforcé par « le terrible Chamayou de Florensac ». Les deux années suivantes, qui mènent jusqu’à la guerre, maintiennent ce nouveau système de libre choix des équipiers, mais continuent d’hésiter sur la politique des séries : deux à nouveau « à la demande générale » en 1913, avec la participation de plus de 30 équipes, mais une seule série en 1914 et un rétrécissement subséquent de la participation : 19 équipes seulement. Il y a donc de la part des organisateurs un tâtonnement permanent entre une formule “élitiste” (1912 et 1914) qui réduit le nombre de participants aux meilleures équipes assurant un spectacle de qualité, et une compétition plus ouverte qui donne une chance à tout un chacun de se montrer, ne serait-ce que pour un petit tour. La formule à deux séries favorise les petites équipes, assurées de ne pas se battre en vain dans une compétition adaptée à leurs capacités. Elle permet aussi à certains villages férus de tambourin de présenter deux teams d’inégale valeur (ainsi Bessan, Tourbes ou Tressan, à plusieurs reprises). C’est très flagrant pour Pézenas même. La ville ne dispose pas à cette époque de très grands joueurs capables de s’imposer, et ses équipes les plus représentatives sont condamnées à faire appel à des batteurs “étrangers”, Lasserre de Narbonne ou le Gignacois Lhubac. Mais les années où existe une seconde série, on voit fleurir les équipes locales, qui participent avec ardeur, même si sans grand succès : si ne sont inscrites que deux équipes en 1912 (Lasserre et Lhubac) et 1914 (Lhubac et Balsier, une équipe de jeunes), elles sont au moins 3 (toutes en 2° série) en 1913, et jusqu’à 4 en 1910 et 5 en 1911. En définitive, on voit très clairement se dessiner la double logique qui commande les rencontres sportives : celle des joueurs, désireux de participer quel que soit leur niveau, et soutenus par leurs proches supporters, qui tend à l’inflation des participants, et celle des spectateurs férus d’émotions fortes, dont l’intérêt se polarise rapidement sur une petite élite de haut niveau : le spectacle de l’excellence rend insipides les rencontres de moindre qualité sportive.
On peut penser que ce système de compétition qui se met ainsi en place en quelques courtes années, cherche ses modèles dans les sports nouvellement importés. Au football comme au rugby, il est très vite devenu évident que la répartition des clubs en séries ou divisions hiérarchiquement graduées répondait au souci de ne pas présenter de matches trop déséquilibrés nuisibles au spectacle, pour le public que l’on voulait attirer, comme à l’intérêt sportif, pour les joueurs eux-mêmes. Et d’autre part, ces mêmes clubs de sports anglais, qui suscitaient un vif intérêt populaire, obéissaient déjà à ce double impératif - apparemment contradictoire - de représenter symboliquement leur village ou leur quartier, leur ville pour les plus importants d’entre eux, tout en recrutant à l’extérieur de leur périmètre naturel, dans le but de se renforcer et de faire la meilleure figure possible dans les compétitions. Il est donc tout à fait logique que les organisateurs du concours de Pézenas, dont tout donne à penser qu’il étaient parfaitement au courant de l’évolution sportive qui se jouait dans la région, aient emboîté le pas aux Fédérations constituées et aux compétitions que celles-ci organisaient au même moment 18.

De la même nécessité procède l’attention portée au règlement sportif. On sait que les règles du tambourin n’étaient pas alors fixées, faute d’organisation fédérale, et que chaque partie donnait lieu à un accord préalable sur certains points du jeu susceptibles de litiges. Un règlement est donc édicté, qui s’impose à tous les participants. Ainsi en 1911, les précautions sont poussées plus loin : le comité précise que « le nouveau règlement va être adressé incessamment à toutes les équipes ayant pris part au concours de l’année dernière et à celles, déjà nombreuses,  qui ont demandé leur admission »19.
Il est clair que l’absence de règles de jeu communément admises rend difficile l’imposition d’une règle locale à des équipes - et plus encore à leur public de supporters - qui n’y sont pas habitués. Le comité doit donc en permanence se battre pour faire respecter son règlement, et apaiser les conflits :
« Le comité a le regret d’inviter à nouveau la galerie à un peu plus de réserve, les hommes qui dirigent le concours sont assez indépendants pour faire respecter les droits des partis et ils comptent sur la bonne volonté de chacun pour éviter toute discussion. »20
Cependant, malgré ces efforts les litiges restent nombreux si on en croit certains articles de presse. Le comité met du temps à trouver ses marques, et certaines parties à fort enjeu semblent bien avoir souffert de défaillances de l’organisation, inquiète des réactions du public 21. Dès la première édition, un conflit a surgi, dont nous ne connaissons qu’une petite partie, mais dont il est possible de reconstituer le déroulement, et les conséquences. Partons d’un communiqué isolé publié par l’Eclair en juillet 1909, peu après la finale de 2° série, et adressé au comité d’organisation du Concours, en réponse à un article précédent que je n’ai pu retrouver :
« Avant de parler mentalité, parlons loyauté. En dignes émules de Conrart, ces Messieurs du comité passent sous silence les péripéties de la dernière journée du concours. Nous aurons le soin, dans le seul but de la vérité, de déchirer le voile où se cache cette prudence.22
Pourquoi un juge “surveillant”, après avoir jugé un ballon, se rétracta-t-il au bout d’une minute de réflexion, et revint-il après une observation d’un joueur de l’équipe florensacoise (d’ailleurs justifiée) sur son précédent jugement ?
Pourquoi à 7 heures du soir, lorsque se disputait la 2° manche et que l’avantage était pour l’équipe florensacoise, les cordes qui retiennent les spectateurs furent-elles enlevées ? De ce fait le jeu fut envahi d’une galerie de parti-pris.
Pourquoi le jury proprement dit abandonna-t-il son estrade, pour laisser la seule responsabilité à des commissaires surveillants, qui avaient fait preuve de partialité ?
Pourquoi un commissaire surveillant traversa-t-il le jeu juste au moment où un joueur de l’équipe florensacoise allait jouer un ballon ? De ce fait, le joueur fut empêché, ce qui mit fin à la partie. C’était 7 h 45 minutes.
Ceci dit en simple mise au point et pour édifier l’opinion publique.
Nous avons l’honneur de poser la question suivante au comité : ”Est-il vrai qu’un remaniement se soit produit dans l’équipe de Tourbes et que plusieurs joueurs de l’équipe vaincue à l’éliminatoire se soient joints à l’équipe qui luttait dimanche dernier pour la finale ?” La question méritait d’être posée. La parole est au comité. - Les cinq joueurs de l’équipe Castel-Landes.
»
Tout fragmentaire que soit cet épisode, il ne manque pas d’intérêt. Certes, les organisateurs ont réussi à mettre en place un minimum de garanties pour assurer le bon déroulement de la partie : arbitres installés sur une estrade surplombant le jeu, arbitres adjoints (peut-être ceux-là même qui marquent les chasses), séparation entre les spectateurs et les joueurs, tous ces efforts sont loin de se retrouver, à la même époque, dans la majorité des rencontres sportives. Et pourtant, les plaignants laissent peser une lourde accusation de laisser-aller et de partialité, qu’en l’état il est impossible de vérifier. Mais on peut supposer que cet incident, survenu dans la phase finale du concours de 2° série (1/2 finale ou finale ? entre Florensac et Tourbes) a eu pour lourde conséquence la sous-représentation de Florensac dans les éditions suivantes, quelques uns des meilleurs joueurs de 1909 (Chamayou, Delsol, Landes…) préférant se retirer ou jouer à partir de 1912 pour d’autres villages. Toujours est-il que la leçon fut retenue par le comité d’organisation, qui veilla par la suite à éviter les envahissements de terrain, et surtout à assurer la stabilité de la composition des équipes tout au long de l’épreuve.

L’organisation du concours n’est pas seulement strictement sportive. Il faut assurer toute une infrastructure autour du terrain de jeu, régler l’accueil des équipes, se soucier du public.
Les Piscénois sont légitimement fiers de leur terrain de la place du XIV Juillet, « notre splendide jeu de ballon », qui donne lieu à des aménagements successifs.
« La reconstitution du sol de notre jeu étant terminée, nous pouvons d’ores et déjà affirmer que l’on pourra y évoluer en toute sécurité… Des bancs seront placés autour du jeu, pour que les nombreux curieux puissent assister à toutes les parties sans s’imposer beaucoup de fatigue. »23
D’année en année, on peut observer le progrès de l’organisation. En 1913, le comité publie le communiqué suivant :
« Le comité a pris toutes les mesures nécessaires pour contribuer au succès.
1000 francs de prix. Ballons réglementaires. Terrain parfait comme il n’en existe nulle part.
Places des bancs numérotées et pouvant se prendre en location.
Un poteau-marque placé en face de la basse permettant aux spectateurs même éloignés de suivre la partie.
Présidence des finales et des demi-finales par des personnalités sportives avantageusement connues.
Public envahisseur du jeu sévèrement écarté par une police vigilante, etc, etc.
L’organisation de ce concours est sérieusement étudiée et on peut s’attendre à ce que rien ne cloche.
»24

Dès la première année, le concours table sur la participation active - et intéressée ! - des cafetiers et restaurateurs de la place du XIV Juillet. Ces derniers prennent une part essentielle à l’organisation, en assurant en particulier l’accueil des équipes. Pour chaque journée du concours, les cafés riverains du jeu de ballon accueillent à tour de rôle le siège du comité, et se répartissent les équipes de la journée, qui sont généralement au nombre de 4 (parfois 6), en mettant à leur disposition une arrière salle servant de vestiaire.
Typiquement, une journée est ainsi programmée : Cabrials (Café Glacier) contre Tressan (Café Français), puis Pézenas (équipe Durand) (la Rotonde) contre Roujan (Café de la Poste). Le comité au Café de la Bourse.25

Malgré ces efforts remarquables d’organisation, il n’est pas si facile de suivre de près l’évolution du tournoi. Certes les résultats des parties successives sont en principe communiqués dans la presse, en même temps que sont présentés les matches programmés pour le dimanche suivant. De nombreuses imprécisions subsistent, et les informations manquent qui permettraient la reconstitution des tableaux, compliqués par une gestion difficile des équipes en surnombre.

De l’art du tableau

Le concours de Pézenas est organisé selon le modèle d’élimination directe, par tours successifs, sur le principe de la Coupe. De nos jours, le schéma d’organisation est bien rodé : selon le nombre d’équipes inscrites, les tours « pleins » sont précédés d’un tour éliminatoire qui permet d’atteindre le nombre de concurrents nécessaire pour parvenir à la plus grande puissance de deux: 1, 2, 4, 8, 16, 32… Ainsi dans une compétition à 35, il conviendrait d’organiser un tour préliminaire entre 6 équipes désignées par tirage au sort qui jouent 3 parties dont les vainqueurs participent avec les 29 autres aux 1/16° de finale.
Les informations très lacunaires dont je dispose à partir de la presse locale ne permettent pas de reconstituer dans leur détail les tableaux de chaque concours. Mais certaines bizarreries apparaissent manifestement, et sont, selon toute vraisemblance, à l’origine des contestations et démêlés qui viennent entacher, presque chaque année, les résultats de la compétition. Il ne s’agit pas, bien entendu, de décerner des mauvais points à des incapables, mais de se rendre compte des difficultés rencontrées alors pour penser une organisation nouvelle des compétitions sportives, qui rompt avec les confrontations frontales des défis au profit d’un ordonnancement hiérarchisé 26.
Particulièrement caractéristique est, de ce point de vue, le Concours de 1913, disputé par 31 équipes réparties en deux séries, et qui donna lieu à de sévères contestations. On aurait pu imaginer la répartition des concurrents en deux groupes de 15 et 16 avec des 1/8 de finale dans chaque groupe (le tirage au sort désignant un qualifié direct pour les ¼ dans le groupe de 15) et un calendrier simple et équilibré 27. Mais en définitive, la compétition réunit 9 équipes en 1° série, et 22 en 2°.
Dans le premier groupe, très normalement le tirage au sort désigne deux équipes pour un match préalable aux quarts de finale. Belarga « souvent malchanceux au tirage au sort » est désigné contre l’équipe Vernière de Bessan (vainqueur du concours 1912). Contre toute attente, Belarga l’emporte et se qualifie pour les ¼ de finale.
En 2° série, l’affaire est beaucoup plus confuse. Un premier tour complet entre les 22 prétendants conduit à un second tour à 11. 5 matches désignent autant de vainqueurs : une seconde équipe (Dupuy) de Bessan, Gignac, Cabrials, Aspiran, Bouzigues, auxquels s’ajoute St Félix de Lodez, qualifié sans jouer. De ce groupe de troisième tour à 6, et par on ne sait quelle décision du comité, des ½ finales Cabrials-Aspiran et Gignac-Bouzigues envoient Gignac et Cabrials en finale, tandis que Bessan, condamné à jouer – victorieusement - contre St Félix, n’a droit qu’à une petite finale arrangée on ne sait comment : selon les sources contradictoires, Bessan aurait joué et gagné contre le meilleur perdant des ½ finales (Aspiran ou Bouzigues, on ne sait), ou contre le perdant de la finale (en l’occurrence, Gignac). Il était difficile de faire plus compliqué, et plus injuste : Bessan, vainqueur de ses cinq matches, ne finit que troisième 28.
Les polémiques durent être suffisamment vives. Le Tambourinmann chroniqueur de presse donne sa démission dès avant la fin de la compétition, excédé par les critiques qui fusent de toutes parts.
« Ma place est donc vacante et les postulants peuvent se présenter immédiatement. Il n’y a qu’à remplir les conditions suivantes : il faut être chimiste pour bien savoir doser avec des balances de précision, l’éloge et la critique ; faire au moins partie de l’Académie des Goncourt pour ne pas employer des mots d’une vulgarité connue tels que « racler » ; ne pas connaître la géographie, ce qui permettra dans les défis futurs d’ignorer Bessan sur la carte du tambourin français ; posséder l’escrime à fond en cas de duel ; être au moins licencié ès lettres à cause des éplucheurs. C’est comme on le voit à la portée de tous… »29
On comprend l’allusion à Bessan, rayé de la carte de la géographie du tambourin.
La grande finale du concours oppose les deux équipes de 1° série Lézignan la Cèbe et Cette le dimanche 17 août. Mais, très curieusement, le résultat n’est pas donné par la presse locale les jours qui suivent. Dans son numéro du 23 août, le Languedocien de Pézenas n’en dit mot, mais publie à la place un communiqué de démission du Comité d’organisation :
« Remerciements. Un Comité traverse, à quelque chose près, les mêmes crises qu’un ministère, et il doit, en certaines circonstances savoir se retirer. C’est la décision que vient de prendre le Comité organisateur du concours de tambourin pour 1913. Mais avant de se dissoudre, le Comité croirait manquer à son devoir s’il ne remerciait toutes les bonnes volontés qui l’ont secondé dans l’accomplissement de sa tache. Merci à tous les donateurs du concours en tête desquels figure la municipalité de Pézenas, qui par leurs encouragements et leur générosité nous ont permis de faire grand et beau, de créer de nombreux prix, de faire venir un grand nombre d’équipes, d’attirer dans notre coquette ville et sur notre admirable jeu une foule de spectateurs, et de donner une vigoureuse impulsion au dévouement du tambourin. Merci à toutes les équipes qui ont répondu à notre appel et dont la valeur autant que le nombre est venue rehausser l’importance de notre concours. Merci aux nombreuses personnalités sportives qui ont bien voulu accepter chaque dimanche, la tache quelquefois lourde, toujours délicate, de composer le Jury et d’arbitrer les parties, sans souci de la critique souvent violente, rarement juste. Merci encore à tous ceux connus ou inconnus, qui d’une manière quelconque ont apporté au Comité leur gracieux et bienveillant concours. Merci enfin à ce cher public, toujours plus nombreux et de plus en plus passionné, car c’est encore lui qui donne la preuve la plus éclatante de l’intérêt toujours croissant de notre concours.  Le Comité »
Si Le Languedocien de Pézenas semble bien avoir mal digéré une crise que je ne peux que supposer sur ces quelques indices, ailleurs, la presse fait comme si de rien n’était. Au Petit Méridional, un communiqué laconique se contente de donner le résultat sec au lendemain de la finale. Mais dans les jours qui suivent, un compte-rendu extrêmement détaillé court sur plusieurs numéros successifs. Mieux, le même chroniqueur qui est aussi un joueur de l’équipe de Gignac se fend d’un long communiqué de remerciement au Comité « pour sa bienveillance, sa compétence et son esprit sportif » ainsi que « pour la parfaite organisation des rencontres et du jeu »30.
On voit qu’il n’est pas très facile de faire la lumière sur les coulisses de l’organisation, bien que cette édition 1913 soit, et de loin, la mieux documentée dans la presse..

 

Une géographie du tambourin

Le concours de Pézenas s’efforçait de rassembler l’ensemble du tambourin du département. Il prétendait aussi décerner le titre de champion de l’Hérault. Au tambourin comme dans d’autres sports, l’absence de fédération ou d’institution régulatrice laisse la porte ouverte aux auto-proclamations de championnat. On ne compte pas le nombre de manifestations qui décernent médailles et titres (du canton, du département, du monde même !) en toute candeur. Mais dans le cas du Concours de Pézenas, la prétention de désigner le champion du département peut paraître assez légitime. Malgré ce, il est certain que le concours a surtout eu une assise plus réduite, et que bien des équipes de l’est du département n’y ont pas figuré, du moins dans cette période d’avant-guerre. Il est tout aussi vrai pourtant que le concours a gagné en renommée, d’année en année, et qu’il a attiré progressivement de nouveaux compétiteurs venus du Montpellierais. Certains d’entre eux d’ailleurs, inconnus des organisateurs se sont révélés des compétiteurs de première force et ont, à la surprise générale, vite rivalisé pour le titre. C’est en particulier le cas de l’équipe de Cournonsec qui fait son apparition en 1912 : « Lézignan que bon nombre de sportmann (sic) considéraient comme le vainqueur du tournoi 1912, s’est laissé battre par Cournonsec qui s’est révélé comme une équipe de premier ordre. Sa victoire a été complète et indiscutable. Aujourd’hui, Cournonsec devient l’outsider du concours ; c’est en effet une équipe redoutable qui donnera du fil à retordre aux meilleurs des meilleurs. »31

Malgré la difficulté à reconstituer les tableaux des participants - le concours de 1909 est particulièrement mal documenté - il est facile de mettre en évidence la forte prééminence des équipes de la moyenne et basse vallée de l’Hérault lors des trois premières éditions: sur 28 localités recensées, seules Baillargues à l’est de Montpellier, Bouzigues, Cette, Marseillan sur le bassin de Thau, et Narbonne dans l’Aude sont extérieures à ce périmètre restreint.
L’évolution est sensible dans les trois concours suivants. La zone du bassin de Thau se renforce, avec la présence des deux Balaruc, de Mèze et de Bouzigues, ainsi que le Montpellierais : Cournonterral rejoint Cournonsec, accompagné timidement de Pignan en 1914. En même temps la moyenne vallée de l’Hérault trouve de nouveaux représentants, tant vers le nord : St Félix de Lodez, St Paul et Valmalle, Montarnaud, que vers Béziers : Valros, St Thibery. Il n’en reste pas moins que toute la zone de la garrigue montpellieraine, jusqu’à Ganges, ainsi que l’est du département, dans le Lunellois, restent étrangers au concours de Pézenas.
Les places fortes du concours sont, outre Pézenas même qui constitue chaque année plusieurs équipes de qualité variable, un nombre réduit de communes qui présentent une équipe tout au long des six saisons du concours : les petits villages de Tressan (460 habitants au recensement de 1911), vainqueur des éditions de 1909, 1910 et 1911, Belarga (373 h), Lézignan la Cèbe (864 h), et, commune plus importante, Bessan (2879 h).
Sont présentes à quatre ou cinq reprises : Le Pouget (1140 h) et Tourbes (833 h). Le cas le plus étonnant est celui de Cabrials, hameau isolé relevant de la commune d’Aumelas 32, et qui compte alors 73 habitants (cela ne signifie pas que tous les équipiers habitent le hameau. Le recrutement peut se faire à Vendémian - qui n’est présent officiellement qu’en 1914 - ou encore à Plaissan tout proche, qui n’apparaît jamais en tant que tel).
Alors que plusieurs des équipes les plus assidues et de bonne valeur sont issues de minuscules villages, a contrario les localités de plus grande ampleur sont peu ou pas présentes au concours. Clermont l’Hérault n’est pas acquis au tambourin, Agde très peu présente. Parmi les villes du département, seule Cette manifeste une présence remarquée, malgré l’absence de terrain de jeu (les entraînements ont lieu sur le terre-plein de la carrière du Souras-Bas, en contrebas du cimetière marin). Béziers, qui eut un jeu, n’a plus d’équipe, et Montpellier compte bien deux clubs se partageant le jeu des Arceaux, mais est peu actif. A Narbonne, nous l’avons vu, le batteur Lasserre est assez isolé, et a du mal à constituer une équipe, ce qui le conduit certaines années à jouer pour Pézenas.

 

Les hommes du tambourin

Il n’est pas très facile de reconstituer la population des tambourinmann participant avant 1914 au concours de Pézenas. Les documents consultés - la presse locale ou régionale - citent souvent les capitaines des équipes concurrentes - généralement les batteurs, et assez souvent les fonds, qui sont jugés déterminants dans la performance de leur équipe. Parfois dans les comptes-rendus de parties apparaissent des noms d’équipiers qui se sont mis en vedette. Mais dans la quasi-totalité des cas, l’absence des prénoms rend le repérage incertain.
Avant de chercher à cerner plus précisément quelques figures majeures de cette époque, il est intéressant de caractériser à grands traits la population des amateurs de tambourin.

Des joueurs de tous âges.

L’un des faits majeurs est la grande dispersion des âges des joueurs. A la différence de ce que l’on peut observer dans les nouveaux sports modernes tels que le football ou le rugby, la pratique du tambourin répond toujours à des usages traditionnels : c’est un jeu ouvert à tous, tous âges confondus, même si souvent les parties opposent les générations, jeunes contre anciens. Les enfants peuvent tôt participer à des parties plus ou moins officielles. C’est ainsi que l’on voit le comité du concours organiser pour le lundi 8 août 1910 une compétition pour « les jeunes gens âgés de 12 ans au plus (…) Les équipes qui voudraient se faire inscrire sont priées de le faire auprès d’un des membres du Comité jusqu’au dimanche 7 août 6h du soir. Les prix consisteront en gâteaux et divers rafraîchissements offerts par des commerçants et des membres du comité. » A la fin du mois, autre expérience : « Dimanche dernier eut lieu une partie de tambourin entre 10 joueurs de 12 à 14 ans, composés par moitié des enfants de Pézenas et de Nézignan l’Evêque. C’est cette dernière équipe qui fut victorieuse, grâce à la supériorité de sa batterie. Tous ces jeunes gens sans exception firent merveille et amusèrent à tel point les nombreux spectateurs présents que ceux-ci ne leur ménagèrent point ni les bravos ni les applaudissements »33.
Au sein même du concours, quelques unes des meilleures équipes sont formées de très jeunes gens encore loin de leur majorité. C’est le cas de l’équipe de Bessan de 1911, que le comité félicite pour sa qualification pour les ½ finales alors que « le plus âgé a 18 ans », et qui renouvellera sa prestation l’année suivante avec des joueurs de 17 à 18 ans. En 1913 encore, le solide et réputé batteur Lhubac monte une équipe piscénoise « avec 4 jeunes d’environ 15 ans », sans grands résultats il est vrai. Encore à Pézenas, une équipe montée pour les concours de 1913 et 14 ressemble beaucoup à un regroupement de conscrits de la même classe : 4 sur 5 ont passé le Conseil de révision ensemble peu de temps auparavant.
A l’autre extrémité de l’échelle des âges, des anciens n’hésitent pas à fouler le jeu. Mais c’est plus souvent à l’occasion de parties amicales ou dénuées d’enjeu officiel. Un vieux batteur piscénois s’essaye pourtant à la compétition : au premier tour du concours de 1911, « le vétéran Panis a été à la hauteur de sa tâche, mais on n’a pas tous les jours 20 ans, et il a dû succomber devant la batterie redoutable de Lasserre de Narbonne. » On apprend incidemment qu’il se prénomme Nestor : au recensement de population de 1911, le seul Piscénois de ce nom est un cultivateur né en 1851 à Nézignan. Il a donc l’âge respectable de 60 ans ! Et on le retrouve encore trois ans plus tard enrôlé dans l’équipe d’Alignan. Un autre vétéran piscénois, Camille Rouveyrollis, est préposé à la remise des prix en 1912, mais l’année précédente, il mène encore une équipe pour le compte de Nézignan-l’Evêque d’où il est originaire : il a alors 58 ans.
Loin des adolescents et des vieillards, les meilleurs joueurs du temps, les batteurs meneurs d’équipe sont de jeunes hommes dans la force de l’âge. Citons en quelques uns : Maurice Ricard de Lézignan la Cèbe : « gloire locale, 1000 compatriotes l’accompagnent à Pézenas », a 29 ans en 1913 quand il gagne le concours. Dans l’équipe de Tressan, plusieurs fois vainqueur, le batteur Charles Rieux est né en 1881 : il a donc de 28 à 30 ans lors de ses trois victoires successives 34. Le batteur d’Aspiran, Gauffre, est probablement Paul, né en 1874, et qui approche donc les 40 ans. Le capitaine de Belarga, « élément de tout premier ordre » qui impose à son équipe une discipline presque militaire, est très vraisemblablement Aimé Dupont, né en 1887 et donc âgé d’environ 25 ans. Mais on peut citer aussi Fernand Boyer, le batteur gignacois de 1913, âgé alors de 28 ans, ou le Pignanais Frédéric Saltet, l’une des vedettes du battoir, qui n’a que 24 ans lors du dernier concours d’avant-guerre. A Bessan, joueurs plus jeunes : en 1914, le village délègue deux équipes, toutes deux menées par des Vernière (probablement parents) : Gaston en 1° série a 24 ans, et Emile, en 2° série, tout juste 20 ans.

Un jeu de vignerons

Originaires des villages pour lesquels ils jouent, il est tout à fait naturel que bien des tambourinmanns soient des vignerons. Ici encore il n’est pas facile de les repérer précisément, tant les homonymes sont nombreux. Sur quelques cas clairement identifiables, il est aisé de mettre en évidence la fréquence de deux catégories plus ou moins distinctes : les propriétaires d’une part, parfois patrons (ce qui indique une propriété suffisamment étendue pour devoir faire appel à de la main d’œuvre salariée), et les ouvriers agricoles, également nombreux - la catégorie pléthorique des cultivateurs laissant davantage indécis sur le statut réel. A Bessan, village de grands domaines comptant de nombreux ouvriers (y compris étrangers : les Espagnols et les Italiens constituent alors 15% de la population totale), tous les jeunes joueurs connus qui composent les équipes locales sont salariés : agricoles comme les deux Vernière ou Record, qui sont batteurs , ainsi que Fabre et Guippert équipiers mis en valeur à l’occasion, ou ouvrier boulanger comme Ludovic Dupuis, qui mène aussi une équipe en 1913. La majorité de ces jeunes gens sont jeunes, nés dans les années 1890, et célibataires. La situation est assez semblable à Tourbes, qui présente régulièrement des équipes (deux en 1909 et 1910) : trois noms seulement apparaissent, ceux de Giraud, Grasset et Vidal. Selon le recensement de population de 1911, les deux derniers sont à coup sûr Abel Grasset et Pierre Vidal, nés dans les années 1880 et tous deux ouvriers agricoles chez des propriétaires. Pour Giraud, au patronyme fréquent à Tourbes, il n’est pas possible de préciser l’identité du joueur, mais les ouvriers agricoles sont également majoritaires sous ce patronyme, même si parfois ils sont employés sur l’exploitation familiale.
Mais on trouve aussi dans la catégorie des agriculteurs (salariés) des joueurs de grande renommée sportive et qui figurent parmi les vedettes du jeu. Maurice Ricard, déjà nommé, travaille pour le compte d’une propriétaire de Lézignan. Lenthéric, joueur souvent cité parmi les meilleurs, est d’une famille de salariés agricoles de Campagnan. A Tressan, haut lieu du tambourin d’avant-guerre puisque vainqueur des trois premiers concours, les deux joueurs majeurs de l’équipe locale sont Rieux et Prat (« Tressan digne de la carte postale avec Rieux et Prat semblables aux athlètes antiques, respire la force et la puissance »35). Si Charles Rieux est propriétaire déjà installé dans la vie, marié avec enfants, Julien Prat, né en 1879, est un simple cultivateur célibataire.
Malgré cette présence significative de cultivateurs salariés et ouvriers agricoles, les propriétaires sont également nombreux. A Tressan, une équipe Donnadieu participe en 1911 et 1914 : il s’agit sans doute d’Alcide Donnadieu, jeune propriétaire vivant chez son père. A Belarga, chaque année Dupont présente une équipe ambitieuse : probablement Aimé Dupont, né en 1887, et propriétaire. Propriétaires aussi Paul Gauffre, d’Aspiran, Jules Baraston de Campagnan, Elie Cussol, du Pouget, Joseph Lappart de Pouzolles, ou Coupiac de Montarnaud, grand nom de l’époque.
D’autres joueurs sont liés à l’économie viticole par leur activité technique ou commerciale. C’est ainsi que l’on voit quelques courtiers et négociants (Auguste Marié qui bat pour l’équipe de Saint-Pargoire en 1911), mais aussi des tonneliers ou même des distillateurs. Le jeune batteur Balsier de Pézenas, est certainement Paul, fils de courtier et lui-même tonnelier. A Cournonterral, si l’équipe est menée par le batteur Gineste, cultivateur, elle comprend aussi un tonnelier, le jeune Demar, et un distillateur, Georges Causse.
Lorsque les équipes qui participent au concours sont étrangères à la zone viticole, les situations sont assez diverses : à Bouzigues, on a affaire à des patrons pêcheurs de l’étang de Thau (Bayle, Bénézech et Portes), mais à Balaruc les Bains, ce sont majoritairement des ouvriers qui travaillent dans la zone industrielle de Sète-Frontignan.
Il faut mettre à part les équipes de Pézenas qui semblent bien présenter un profil socio-professionnel particulier. Dans cette petite ville, nombre de joueurs relèvent du secteur tertiaire : commerçants ou employés, comme le comptable Etienne Bribes, batteur en 1910-11, François Michel, employé de commerce, Justin Trigit, comptable, ou Joseph Vergnes, élève en pharmacie. Un autre comptable est Boyer, batteur de Gignac.

La mixité sociale de joueurs de condition différente, patrons et propriétaires d’un côté, ouvriers ou petits salariés de l’autre, éventuellement amplifiée par un large éventail des âges, invite à s’interroger sur le mode de fonctionnement des équipes, en particulier sur le plan financier. Comment étaient pris en charge les frais d’engagement, le coût des déplacements, certes pas très élevés, mais peut-être difficiles à assurer pour de jeunes ouvriers, et surtout,pour les batteurs, le coût de l’équipement 36 ?
Et surtout, comment interpréter la mobilité de certains joueurs au long de ces quelques années ? En soi, le phénomène est fréquent à l’époque, en football tout particulièrement, facilité par l’absence de licences pour les joueurs des nombreux clubs non adhérents à une Fédération constituée. Il n’y a donc rien de particulièrement étonnant à ce que l’on trouve de semblables situations au tambourin, pourtant habitué à représenter une commune avec les seuls joueurs du cru.
La modification du règlement du concours, dès 1912, qui permet de panacher les équipes avec des joueurs issus d’autres villages, instaure de fait un marché des transferts qui ne dit pas son nom. A cette occasion, on peut percevoir quelques phénomènes intéressants tant sur le plan sportif que socio-économique.
Un cas particulièrement significatif est celui de Belarga. L’équipe locale est montée par un certain Dupont, qui donne son nom à l’équipe, même quand il n’est pas à la batterie, et que l’on peut imaginer comme un manager en quête de succès sportifs. En 1910, l’équipe qui joue en 1° série est éliminée dès le premier tour, en deux manches,  par Campagnan menée par l’excellent Lenthéric. L’année suivante, Belarga se heurte sans plus de succès à Lézignan-la-Cèbe et son batteur vedette Ricard. Aussi en 1912, profitant des possibilités nouvelles du règlement, Dupont engage le jeune Cambon, qui vient en voisin de Canet, et qui s’est fait très remarquer l’année précédente, ainsi que le solide batteur d’Aspiran, Gauffre. Ces renforts permettent à l’équipe de passer le premier tour contre Pouzolles « trop inférieur à la batterie ». Au second tour, Belarga a la malchance de tomber sur Cette qui joue de façon très scientifique. Pourtant, Dupont présentait une belle équipe : « éléments de tout premier ordre. Dupont de Bélarga, son co-équipier de fond, Cambon de Canet, Malaviale et Gauffre ne sont pas des joueurs à dédaigner » (on notera que trois des quatre joueurs cités sont étrangers à la commune - Malaviale n’apparaît pas au recensement de 1911).
En 1913, Dupont fait un effort supplémentaire et remplace Gauffre par une “pointure” supérieure, se souvenant de sa défaite cuisante de 1910 : « cette année avec Lenthéric comme batteur, et la discipline presque militaire imposée à l’équipe par Dupont, il se pourrait fort bien que la fortune sourie à ces vaillants lutteurs. » Vainqueur du favori Bessan dès le premier tour, Belarga se laisse ensuite surprendre contre Cournonterral nouveau venu dans le concours.
Enfin, en 1914, Belarga joue un premier tour facile contre une faible équipe d’Alignan-du-Vent, que l’on n’avait plus vu dans le concours depuis 1910, puis doit rencontrer Cournonsec le 2 août : la partie n’a probablement pas eu lieu.
Cette politique tenace de faire venir de bons joueurs renforcer l’équipe locale n’est pas sans conséquences, même si l’effet attendu : briller enfin au concours, n’est pas atteint. On s’aperçoit par exemple que la jeune équipe de Canet, qui s’était montrée prometteuse en 1910-11, disparaît de la scène piscénoise avec la désertion de son joueur vedette, Cambon. De la même façon, Aspiran est absent en 1912 lorsque son batteur Gauffre joue à Belarga, et Campagnan fait de même à partir de 1913 quand Lenthéric s’exile aussi. Il faut donc se demander quelles raisons poussent ces joueurs de renom à choisir de jouer pour Belarga. On a vu que le challenge sportif était peu apparent : les trois équipes quittées (Aspiran, Canet, Campagnan) pouvaient, avec leur leader, prétendre à d’aussi bons résultats que Belarga. Mais pour autant, il n’était pas déraisonnable de penser possible un coup gagnant par l’union des efforts de quelques joueurs de qualité. Une motivation financière n’est pas à exclure : on peut penser que le jeune Cambon, dans sa situation familiale peu florissante, pouvait être tenté, sinon par une véritable rémunération, du moins par l’opportunité de pratiquer son jeu favori tous frais payés par un patron, Dupont, capable de ce type d’investissement. Lenthéric, vraisemblablement agriculteur salarié dans un domaine, pouvait chercher à se vendre au plus offrant. Qu’en était-il de Gauffre, propriétaire, mais que son statut, assez vague, ne mettait pas à l’abri de difficultés financières ?
Et plus encore de Rieux, propriétaire lui aussi, et chargé de famille, qui choisit d’abandonner à son tour son village où il est entouré de bons joueurs, pour rejoindre Dupont ?
Un autre cas très intéressant est celui du joueur Cussol, habitant du Pouget. Il doit s’agir d’Elie, né en 1873, marié et semble-t-il propriétaire. Il mène sa propre équipe en 1910, puis l’année suivante joue sous la bannière du jeune Julien Rabéjac, agriculteur chez son père. Mais en 1912, on le retrouve à Lézignan ou à St Paul-et-Valmalle (les renseignements sont imprécis), en 1913, il rejoint Rieux et Prat à Tressan, j’ignore s’il jouait en 1914, et pour qui.

Les hommes de l’organisation

Enfin, il faut essayer de situer les organisateurs du concours. A côté des joueurs, qui sont les vedettes, ces hommes de l’ombre sont peu visibles, et souvent anonymes. On peut distinguer trois groupes : le comité proprement dit, qui se structure assez vite autour de quelques postes : président, secrétaire, trésorier ; le groupe des cafetiers-restaurateurs de la place du 14 juillet ; enfin les juges arbitres et personnalités sportives qui jouent un rôle dans le déroulement des compétitions. Il n’est pas assuré que tous soient piscénois, et peut-être les organisateurs ont-ils souhaité s’entourer de compétences issues de villages voisins.

Le comité reste assez largement dans l’ombre : lorsqu’il publie un communiqué, c’est de façon anonyme, ou impersonnelle, par le secrétaire. C’est donc incidemment que l’on peut reconstituer une liste de quelques noms.

Au comité de 1910, figurent Louis Bènes, Astruc, Baldy, Gras, Soutadé et Simon Vieules. Le seul précisément repérable est Louis Bènes (ou Bène), courtier en vins né en 1868, et père de Jean, futur avocat, sénateur-maire et président du Conseil Général. Il figure dans le comité tout au long de la période, et apparaît comme président du Tambourin de Pézenas en 1913, sans que l’on sache bien s’il s’agit du club de tambourin local ou du comité du concours. Deux Conseillers municipaux, dans l’équipe Montagne, de tendance radicale, en place avant 1912, portent les noms d’Astruc et de Gras : l’un pourrait être Eugène Astruc, confiseur, et l’autre Antoine Gras, représentant. Un Achille Baldy est adhérent à l’Etoile Sportive Piscénoise, club cycliste, mais il est un peu trop jeune pour faire partie du comité : il s’agit donc peut-être de son père, Martin, qui est fermier. Quant à Grégoire Soutadet (et non Soutadé), il est employé, né en 1879. Enfin, Simon Vieules, membre du comité, ne doit pas être confondu avec un batteur qui mène à plusieurs reprises une équipe piscénoise : Simon est peut-être un tonnelier né en 1865.
Dans les années qui suivent, quelques autres noms apparaissent, au fur et à mesure que le comité se structure. Antoine Savy en est le secrétaire en 1912 : c’est un courtier, conseiller sortant de la municipalité Montagne. Enfin, en 1913, année où le comité d’organisation démissionne en fin de concours, le bureau est composé, outre Louis Bène, d’Antoine Delpau comme secrétaire et de Lavergne, trésorier. Delpau est un employé né en 1877 (il a donc alors 36 ans), qui a suffisamment d’assise sociale pour être en même temps administrateur de la Caisse d’Epargne (Annuaire de l’Hérault 1912). Ancien joueur (il a participé au concours de 1910), il publie en cette année 1913 un petit opuscule sur Le Jeu du Tambourin en vente chez le libraire-imprimeur Richard, qui doit probablement donner les règles du  jeu en vigueur dans le concours. Quant au trésorier, ce pourrait bien être François Lavergne, fabricant de limonade né en 1869.
Ces quelques noms dessinent un paysage social assez différent de celui qu’évoquaient les joueurs des villages. Il est par contre plus en symbiose avec bien des membres des diverses équipes locales. Nous avons affaire ici à des notables citadins, recrutant dans le Conseil municipal des voix favorables à l’octroi d’une subvention, et ayant acquis, par leurs professions de commerçants ou d’employés, la capacité d’organiser une manifestation sportive complexe.
A côté des organisateurs officiels, la corporation des cafetiers et limonadiers de la place du XIV Juillet joue certainement un rôle actif, ne serait-ce qu’en mettant à disposition des équipes et du comité leur arrière-salle chaque dimanche de compétition. Mais s’ils sont aussi très certainement des contributeurs financiers de premier plan, il semble bien que leur participation à l’organisation proprement dite des concours annuels a vite perdu de son importance. J’ignore comment se sont passées les choses en 1909. Mais en 1910, le patron du Café Français, Jean Boubals, outre qu’il accueille les réunions du comité, fait fonction de secrétaire-trésorier, tant auprès des commerçants désireux d’apporter leur contribution, que des équipes venant s’inscrire. Et l’ensemble des limonadiers de la place se présente, dans un communiqué de presse, comme les organisateurs du concours. Mais dès l’année suivante, les cafetiers semblent avoir été mis sur la touche par un comité peut-être jaloux de ses prérogatives. Désormais les réunions préparatoires se tiennent dans une salle de la Mairie, et Jean Boubals n’est plus jamais mentionné.
Il faut dire quelques mots des arbitres et personnalités sportives qui prêtent leur concours pour assurer la régularité des parties. Leur rôle est important dés la première année. Mais ce n’est qu’en 1913 que se manifeste de la part du comité une volonté délibérée de mettre en évidence leur fonction. Pour chaque match, sont donnés les noms de l’arbitre et de ses deux assesseurs, et il est affiché que la Présidence des finales et des demi-finales sera assurée par « des personnalités sportives avantageusement connues ». Plusieurs noms sont ainsi cités, mais il m’est impossible de les identifier, d’autant que plusieurs d’entre eux ne sont probablement pas habitants de Pézenas. De même les prix sont remis par d’anciens grands joueurs connus de tous (en 1912, Villeneuve, Trézic et Rouveyrollis).
Il est certain que le concours a été l’occasion pour les anciens joueurs de se retrouver et d’évoquer le bon vieux temps. Les considérations techniques qui émaillent les articles de presse, tout comme l’évaluation des joueurs en présence, induisent le rappel des exploits anciens et ouvrent la voie aux comparaisons entre générations. Ainsi les vétérans retrouvent-ils une nouvelle actualité. Une ancienne gloire comme le montagnacois Villeneuve est très présent tout au long du concours. Deux exemples.
Dès 1909, à la fin du premier concours,
« Afin de clôturer dignement le grand concours de tambourin qui vient d’avoir lieu dans notre charmante cité, tous les anciens batteurs ont décidé d’organiser un banquet pour le dimanche 22 août, à midi au grand hôtel du Commerce, sous la présidence de M. Villeneuve, de Montagnac, et de G. Trézic, de Pézenas… »37
C’était ainsi l’occasion de réunir l’aristocratie du tambourin et de la rappeler au souvenir des aficionados.
Autre cas, d’ordre technique. A l’intérieur d’un bilan sur l’art de la batterie, l’auteur écrit :
« Nous avons vu des batteurs faibles, mais nous n’avons pas vu de batteurs mauvais. Un certain nombre sont cependant trop peu maîtres de leur instrument, que leur insuffisance de poignet ne leur permet pas de serrer à fond. (…) Les batteurs se servent généralement d’instruments trop longs : Villeneuve battait avec 85 centimètres de longueur, ce qui ne l’empêchait pas de battre à 100 mètres à contre-vent. Avec un battoir à manche court, on a le placement du ballon et sa reprise bien plus facile. Notre opinion là-dessus est qu’un batteur qui bat du poignet doit se servir d’un manche court, tandis que celui qui bat du bras peut se servir d’un manche long… »38
Les grands anciens sont ainsi en position de référence et d’exemple, pour les nouveaux arrivants dont on a vu qu’ils sont parfois très jeunes et inexpérimentés.

Si le concours est l’occasion de rassembler la “grande famille” du tambourin, il est aussi à l’origine d’une couverture médiatique de plus en plus régulière dans la presse. Jusqu’alors, le tambourin donnait lieu essentiellement à des communiqués de presse émanant des équipes qui se défiaient publiquement, et dont la teneur relevait surtout de la joute verbale. Avec le concours apparaissent progressivement des articles de fond qui s’apparentent à ce que produit la presse sportive. Des chroniqueurs se révèlent, qui ne sont plus des partisans aux prises avec des joueurs adverses, mais des témoins objectifs qui dissèquent les matches et évaluent les performances. Il ne s’agit cependant pas de journalistes appointés, mais de chroniqueurs qui proposent leur prose aux journaux - qui la publient ou pas, selon l’humeur de la rédaction ou la place laissée par l’actualité. Dans ce nouveau rôle, déterminant pour le succès public du concours, quelques silhouettes se dessinent plus ou moins nettement. Au gré des lectures de la presse 39 on peut distinguer des communiqués officiels en provenance du comité du concours, ou plus précisément de son secrétaire, des articles anonymes, en particulier ceux du Languedocien, des relations signées Un tambourinmann, sans qu’il soit assuré que ce pseudonyme unique cache une seule et même personne, enfin, en 1913, un bilan très intéressant de la finale publié par le Petit Méridional sous la plume de Fernand Boyer.
Commençons par celui-ci : il s’agit d’un jeune comptable de Gignac, né en 1885 (il a donc 28 ans en 1913), qui est le batteur de l’équipe de son village en course cette année-là, et vainqueur du tournoi en 2° série. Dans le compte-rendu du matche qui oppose au premier tour Gignac à Tourbes, il est ainsi décrit :
« La force de Gignac réside surtout dans l’adresse, l’énergie et la vigueur de son batteur, Boyer ; élégant, distingué, redoutable frappeur, son ballon est de ceux qui vont toujours de l’avant ; très passionné par le tambourin, nous avons certainement avec lui un ami sûr de ce noble sport, auquel il donnera une impulsion énergique dans le haut département. »40
Boyer, après sa finale victorieuse en 2° série, se fait chroniqueur de la grande finale entre Cette et Lézignan-la-Cèbe, qu’il décortique sur plusieurs articles du Petit Méridional entre le 23 et le 27 août. Il achève sa contribution journalistique en félicitant le comité de son organisation parfaite. Parmi les organisateurs ainsi louangés, Antoine Delpau, le secrétaire du comité, auteur d’une brochure sur le tambourin publiée cette même année 1913, et dont on apprend qu’il est l’auteur des comptes rendus des matches du concours. S’agit-il de ceux du Languedocien ? Quant au Tambourinmann, dont la plume alerte adopte un ton souvent plus libre que celui attendu d’un officiel du comité, il n’est pas certain qu’il s’agisse d’un auteur unique, tant le pseudonyme adopté tend rapidement, au fil des ans, à se muer en un terme générique pour désigner tout amateur de tambourin. Il se pourrait qu’il s’agisse quand même de Delpau, celui-ci signant sous ce pseudonyme son dernier billet de 1913.41 Malgré le flou qui entoure des auteurs aux fonctions encore mal définies, il n’en reste pas moins que le tambourin donne l’exemple d’un sport qui sait s’attacher un corps de commentateurs à la fois propagandistes du jeu et analystes avisés, et qui s’ouvrent les portes de la presse régionale.
Il est toutefois très intéressant de remarquer que, si l’année 1913 marque une apogée dans le traitement médiatique du concours, avec une progression assez constante depuis 1909, par contre le concours de 1914 est traité de façon extrêmement parcimonieuse. On pourrait évidemment supposer que l’approche de la guerre bouleverse le contenu rédactionnel de la presse, et c’est en partie vrai. Les rubriques sportives sont peut-être légèrement moins fournies que l’été précédent. Mais les grands événements sportifs sont toujours en bonne place, comme le Tour de France, et les journaux s’ouvrent largement à des compétitions locales tels que courses cyclistes, réunions d’athlétisme, ou concours de boules à Béziers ou Lodève. Les communiqués laconiques - lorsqu’ils existent - sur le concours de tambourin sont dus aux organisateurs ou à des spectateurs chroniqueurs. Il faut donc penser que la démission du comité en août 1913 et la nouvelle équipe, dont je ne trouve pas de trace, n’ont pas permis de remplacer Antoine Delpau dans la rédaction des comptes rendus. Le tambourinmann est également muet. Il y a donc certainement une crise au sein de l’organisation piscénoise, que la coupure de la guerre n’aura pas fait oublier lors de la reprise des années 20. En effet, si les phases finales sont passées quasiment sous silence dans la presse, un match Bessan-Lézignan disputé le 12 juillet 1914 est présenté comme une finale : « Aujour’hui s’est terminé le concours de tambourin. C’est Bessan qui après une lutte des plus rudes et des plus pénibles, a eu raison des joueurs de Lézignan-la-Cèbe »42 Pourtant, le 27, donc après la finale supposée, le Petit Méridional évoque un match entre Belarga et Cournonsec, que la première équipe aurait gagné. Aussi, il n’est pas très étonnant que 12 ans plus tard, la contestation ne soit pas finie : le Courrier des Sports, dressant l’historique du concours, laissait prudemment en blanc la ligne de 1914, mais s’attirait une réplique de joueurs de Bessan prétendant avoir emporté le titre cette année-là 43.

 

Et pendant ce temps-là

L’effervescence créée par le concours dans ces années d’avant-guerre accompagne, et probablement provoque, au moins en partie, une évolution nette du tambourin dans le département.
Certes, hors concours, les défis continuent dans les villages, en particulier dans le Montpelliérais. On voit ainsi des matches se disputer à St Géniès des Mourgues, Lunel, Lavérune, mais aussi dans le biterrois à Autignac ou Roujan, ou encore à Frontignan. Mais les équipes participantes au concours se retrouvent en d‘autres occasions, que ce soit lors de parties d’entraînement en vue du tournoi, ou dans des matches revanche après qu’elles se soient rencontrées à Pézenas.
Mais à côté de ces rencontres somme toute dans le droit final de la tradition du tambourin, on aperçoit un travail d’organisation des équipes qui se transforment de plus en plus souvent en clubs. Il ne s’agit probablement pas, dans la majorité des cas, d’associations déclarées en Préfecture, mais de simples associations de fait, qui se dotent pourtant d’un Bureau élu.
Et dans certaines communes, le retour du tambourin, après une période de latence ou de relatif abandon, s’opère sous les auspices d’un Tambourin-Club fraîchement créé. Dans une liste loin d’être exhaustive, on voit ainsi se manifester des Tambourin Clubs à Balaruc les Bains (1909), Pézenas dès 1910 44, Cette, Paulhan, Gignac et Marseillan (dès le concours de 1911), Ganges (1911), Pignan (1913 45), St Pargoire (le siège est au café Combernous), Lavérune (printemps 1913), Lunel (en juin 1913, présidé par Valette), un Groupe de Tambourin Frontignanais 46, le TC Amical de Montpellier 47, Nébian (début 1914).
Souvent les défis sont annoncés dans la presse sous la plume d’un Secrétaire. Des Présidents sont mentionnés, à l’occasion, comme un Michel au TC Pignan en 1913, ou Chazot la même année au TC Cournonterral 48.
Le plus souvent cependant, les équipes sont réunies de façon informelle, même si les liens d’amitié, les habitudes d’entraînement leur donnent une certaine stabilité.

Plusieurs points intéressants peuvent être soulevés, pour cette période de l’histoire du tambourin.
En l’absence d’un calendrier construit des compétitions, les rencontres se jouent selon des arrangements de gré à gré. De ce fait, la “saison sportive” du tambourin est largement extensible, et dépend plus des conditions atmosphériques que d’une organisation délimitant des dates butoir. Si le tambourin est perçu comme un sport d’été, comme en témoignent aussi bien les dates choisies pour le concours de Pézenas, que la grande densité des parties en période estivale, il n’en reste pas moins que les annonces de matches apparaissent dans la presse dès le mois de janvier, et se poursuivent sans désemparer jusqu’en novembre. On voit donc un match entre joueurs de Ganges et de Laroque en janvier 1911, et les rencontres se multiplient dès mars.
Par ailleurs, la presse donne des indications sur la préparation des équipes. Les comptes rendus des matches du concours de Pézenas font très souvent allusion au degré d’entraînement des équipes 49. Certaines, lourdement battues, se voient reprocher leur manque de préparation 50. C’est aussi le cas de joueurs jugés individuellement : leurs qualités naturelles sont insuffisantes pour espérer réussir, et il leur est conseillé de mieux et plus s’entraîner 51. D’autres équipes, a contrario, sont distinguées par la qualité de leur jeu collectif qui ne peut être que le fruit d’une préparation méthodique intelligemment menée. C’est en particulier le cas de l’équipe de Cette, pourtant privée d’aire de jeu aménagée, et pour cette raison particulièrement honorée 52. Les allusions à la technique du tambourin, ou aux qualités d’adresse et de précision des batteurs, aux qualités physiques tels que le jeu de jambes, supposent un long travail préalable de la part des meilleurs. Et il n’y a pas de raison que les entraînements soient limités à la période du concours. Il y a donc des parties d’entraînement, conclues avec des équipes voisines, matches purement amicaux sans aucun enjeu autre que la préparation à une compétition ou un défi important, mais il faut imaginer aussi des séances de travail sur les jeux de villages qui sont l’occasion de la transmission des savoir-faire techniques entre générations. Dans les sports anglais (football, rugby) de l’époque, le match du dimanche est précédé d’un entraînement le jeudi, jour de congé des écoliers, et la saison de compétition est précédée d’une avant-saison faite de matches de préparation aux cours desquels se règlent les tactiques et s’affine la condition physique. Il doit en être de même au tambourin, et ce travail de rationalisation contribue à rapprocher ce jeu des sports modernes, loin d’une supposée spontanéité ludique ou festive.
Sur un autre point, celui de la culture corporelle sportive, des indices multiples donnent à penser que nombre de tambourinmanns pratiquent d’autres sports en parallèle. En ce début de siècle, le modèle citadin du sportif est encore le sportman, féru d’activités aussi multiples que diverses, et curieux des nouveautés sportives qui se présentent. Dans les villages, le choix est moindre. Mais le football ou le rugby commencent à s’implanter, permettant de consacrer les mois d’été au tambourin et l’hiver au football 53. Des cyclistes s’essayent aussi au tambourin, comme ces licenciés de l’Etoile Sportive Piscénoise montant une équipe lors du concours de 1911. Un autre rapprochement est peut-être moins attendu, entre tambourin et joutes nautiques. Il est pourtant fréquent autour du bassin de Thau. A Balaruc ou à Cette, des sportifs pratiquent les deux activités, et parfois à un bon niveau d’excellence. Par exemple, au concours de joutes de Balaruc en 1909, on compte sur les barques plusieurs joueurs de tambourin des clubs locaux : Auguste Frézou, batteur du team de Balaruc le Vieux, Léon Estève, fond de Balaruc les Bains, Portes, batteur de Bouzigues, Bourdiol, excellent batteur de Méze, ou encore les frères Picarel de Balaruc les Bains, ou Aillaud de Cette. Ce qui est particulièrement intéressant dans ce cas, c’est la différence des aptitudes requises, au moins à première vue, par ces deux sports. L’un est particulièrement statique, fondé sur la force pure, alors que l’autre requiert la vitesse et la facilité de déplacement (le jeu de jambes) : il y a là de quoi questionner la théorie des habitus corporels proposée par le sociologue Pierre Bourdieu, qui insiste sur le modelage du corps autour d’un nombre limité d’aptitudes et de caractéristiques physiques propres à un mode de vie et à un milieu social 54.

En définitive, et ce sera ma conclusion provisoire, le tambourin avant 1914 manifeste une vitalité qui le situe en bonne place parmi les activités proprement sportives de l’époque. Il est très représentatif d’une situation historique caractérisée par une faible différenciation entre les jeux qualifiés rapidement de traditionnels et les sports modernes : ces deux courants ne sont pas étrangers l’un à l’autre, ils s’observent, s’influencent, et participent ensemble au façonnement d'une société méridionale prête à s'enflammer dans ses multiples affrontements.

 

Annexes

J'ai  placé en annexe, indépendamment du texte de l'article, des documents divers:
I. Un document photogrphique d'une partie de tambourin sur le jeu de Pézenas, à l'époque des premiers concours.
II. Le tableau récapitulatif des équipes ayant participé au concours durant cette période.
III. Des cartes géographiques situant l'aire d'attraction du concours

 

Notes
1 L’essentiel des sources qui ont permis cet article est constitué par la presse locale et régionale de l’époque. Le déroulement du concours est suivi avec attention par une feuille piscénoise, Le Languedocien, « Journal de la Vigne, des Vins et des Spiritueux du Midi » qui paraît tous les samedis. Fondé en 1845, le journal appartient à Eugène Richard, libraire-imprimeur à Pézenas. La collection disponible aux Archives Départementales est très lacunaire, mais assez complète pour la période 1910-1914, ce qui a permis de suivre l’essentiel du concours. Malheureusement manque l’année 1909. Les compléments d’information sont apportés par les quotidiens régionaux Le Petit Méridional (radical) et L’Eclair (monarchiste). Mais les entrefilets et articles consacrés au concours, et plus largement au tambourin, sont très aléatoires et sans aucun suivi. La première édition du concours, en 1909, est particulièrement mal couverte : il faut supposer que les organisateurs, qui sont en principe les pourvoyeurs des articles, n’avaient pas encore pris conscience de l’intérêt d’informer régulièrement leur public.
2 Celle-ci ne se formera qu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale, à l’initiative de Max Rouquette, après des tentatives peu concluantes au début des années 20.
3 L’Union des Sociétés Françaises de Sports Athlétiques, dont l’un des fondateurs est Coubertin, est alors la principale Fédération nationale de sports modernes. Elle organise plusieurs sports, les plus largement pratiqués comme le rugby ou le football, le tennis ou l’athlétisme, mais aussi certains destinés à rester confidentiels ou à péricliter, tels que la longue paume ou le croquet.
4 Dans un article à paraître dans Etudes Héraultaises.
5 Une équipe narbonnaise figure assez régulièrement parmi les participants du concours. Elle est menée par le batteur Lasserre. Celui-ci est manifestement le seul joueur de valeur, ce qui le conduit, certaines années, à abandonner ses coéquipiers habituels pour jouer en mercenaire dans une équipe héraultaise plus huppée. Selon les responsables du club de tambourin actuel, l’Association Narbonnaise Omnisports, le jeu aurait été introduit dans la sous-Préfecture audoise en 1906 par les frères Ludovic et Paul Alliès - au patronyme bien piscénois…
6 Selon L’Eclair du 21-06-13, le Tambourin Club de Lunel reçoit 2 équipes de St Laurent d’Aigouze. La 1° partie se joue entre équipes de jeunes. La 2° partie entre vieux Lunellois (55 ans et plus) et vieux St Laurentais (25-45 ans). A Lunel, figure un ancien grand joueur, qui a ainsi disputé son dernier match à 58 ans et pèse maintenant 122 kg. Le communiqué est signé de Valette, Président du TC Lunel.
7 Sur la logique sociale des défis sportifs, voir sur ce site l’article « Qui est le champion ? ». A rapprocher de la belle thèse d’histoire de François Ploux : Guerres paysannes en Quercy, La Boutique de l’Histoire, Paris, 2002, en particulier le chapitre IV.
8 Pour imaginer la valeur actuelle de ces francs-or d’avant guerre, il faut la rapporter aux salaires ouvriers de l’époque. Selon Jean Sagnes (Le mouvement ouvrier du Languedoc, Privat, 1980, pp 32-34), un ouvrier agricole gagne vers 1910 2,50 à 3 F par jour, et sur une année moyenne, environ 700 F. Un ouvrier tonnelier, de haute technicité, gagne le double. Si l’on suppose que la somme de 500 F mise en jeu est répartie également entre les joueurs - ce qui n’est pas certain - 100 F équivaut à 2 mois de salaire d’un simple ouvrier agricole.
9 Sur l’histoire du duel, voir : Brioist, Pascal, Hervé Drevillon et Pierre Serna : Croiser le fer. Violence et culture de l’épée dans la France moderne, Champ Vallon, 2002 ; de Jeanneney Jean-Noël : Le duel, une passion française, Le Seuil, 2004 ; Monestier, Martin : Duels, Le cherche-Midi, 2005. Pour une approche ethnographique des formes actuelles de socialité agonistique, le très beau livre de Lepoutre, David : Cœur de Banlieue. Codes, rites et langages, Odile Jacob, 1997.
10 Les défis sont des provocations : l’adversaire accepte, ou pas, de répondre à cette provocation. Un entrefilet paru dans l’Eclair du 17 août 1911 émane de Campagnan : « En réponse à l’article paru dernièrement dans le “Petit Méridional” par le tambourin-Club Paulhanais, nous faisons savoir à cette équipe que nous acceptons le défi de cent francs porté contre nous. (…) Nous ferons remarquer cependant à nos adversaires qu’aucun d’entre nous n’est allé les provoquer. Notre cordialité et notre loyauté envers les équipes avec lesquelles nous avons eu l’honneur de concourir dans le jeu de Pézenas prouvent que l’équipe Lenthéric n’est pas une équipe de provocateurs. - Equipe Lenthéric ».
11 Le Petit Méridional du 26 juillet 1913
12 Max Rouquette : Le Livre du Tambourin, CRDP Montpellier, 1986, pp 35-36
13 Sauf la première année. En 1909, le concours des 2° série se joue d’abord (début le 6 juin et finale le 4 juillet), puis laisse place aux 1° série dont la finale doit s’être jouée le 15 août.
14 Le Languedocien du 19 mars 1910
15 En 1910, les droits de 7,50 F pour les équipes de 1° série, et de 5 F pour celles de 2° série, génèreraient approximativement 200 à 250 F de recettes. En 1912, les droits élevés (25 F par équipe) ne sont peut-être pas étrangers au faible nombre d’inscrits : 14, soit 350 F.
16 Cependant, une note du comité d’organisation en date du 13 mai 1911, laisse dubitatif : « Le tirage au sort pour le classement des équipes aura lieu le dimanche 14 courant dans une des salles de la Mairie à 2h. Les équipes inscrites sont priées d’envoyer un délégué pour les représenter ». Il paraît assez invraisemblable que les meilleures équipes, et reconnues comme telles, acceptent de jouer en 2° série par le fait du tirage au sort. Il faut plutôt imaginer que ce tirage concerne la détermination des rencontres du premier tour, et la désignation des équipes dispensées de cet éliminatoire.
17 Le Languedocien du 16 mars 1912
18 Un autre exemple de l’attention portée aux autres sports, pour le concours de 1913 : « Le Comité s’inspirant de l’exemple du Rugby qui comporte un repos à la mi-temps, a décidé un arrêt de 15 minutes entre chaque manche. »
19 Dès 1913, est publié un guide du jeu : Le Jeu du Tambourin, par Antoine Delpau (secrétaire du Comité d’organisation), au prix de 0,60 F, et en vente à la Librairie Richard, éditeur de l’hebdomadaire local Le Languedocien, qui suit de près le déroulement des concours. Après guerre, un autre dirigeant piscénois, Emile Roques, publie à son tour une plaquette d’initiation.
20 Le Languedocien du 13 juillet 1912
21 Dès la première édition du concours, un communiqué du comité, présentant la finale de seconde série, prend ses précautions : « … la lutte sûrement sera vive et empoignante. Nous prions la galerie de ne donner aucune marque bruyante de désapprobation. »
22 Pour la bonne compréhension de ce passage, je rappelle qu’il fait allusion à une citation célèbre de Boileau : J'imite de Conrart le silence prudent qui visait le premier secrétaire de l’Académie Française, nommé par Richelieu sans avoir rien écrit de son vivant.
23 Le Languedocien du 7 mai 1910
24 Le Languedocien du 3 mai 1913. L’essentiel du communiqué est déjà diffusé régionalement dans l’Eclair du 30 avril.
25 Le Languedocien du 18 juin 1910
26 A la même époque, à la veille de la Grande Guerre, de semblables difficultés assaillent les organisateurs d‘un tournoi local de football autour du bassin de Thau. Voir l’article « Qui est le Champion ? ».
27 L’organisation prévoyait, sauf exception, les parties de 2° série le dimanche matin, et celles de 1° série l’après-midi
28 Dans un article publié par l’Eclair le 8 août, en compte-rendu de la finale de 2° série, l’auteur anonyme file la métaphore politique (on est en pleines élections cantonales) : « Résultat final : Cabrials vainqueur de Gignac… et disons tout de suite que Négrou, de Cabrials, a été élu à une voix de majorité contre Fernand Boyer, de Gignac… Bessan, qui était également candidat, aurait pu provoquer le ballottage et peut-être se faire élire au second tour de scrutin ; mais, mal inspiré, il s’est désisté en faveur de Gignac. ». On voit que le brouillard est complet, et qu’il est impossible de comprendre comment a été gérée cette finale à 3.
29 L’Eclair, du 25 juin 1913. Mais soit il reprend très vite sa démission, soit son pseudonyme est repris par son successeur, puisque d’autres communiqués ultérieurs portent la même signature.
30 Le Petit Méridional du 31 août 1913.
31 Le Languedocien du 27 juillet 1912
32 Dans l’Eclair du 24 juillet 1913, en compte rendu du match Cabrials-Aspiran : « Ous que c’est ça, Cabrials, disais-je dimanche à un loustic ? “Ma foi, qu’il me répond, ça, c’est une colle de baccalauréat, et je l’ignore ; mais on peut se faire des idées cependant, et à troisième vue, ça doit être un petit village ous qu’il y a cinq braves enfants qui savent jouer au tambourin et une dizaine d’habitants qui ont confiance en eux” ».
33 Le Languedocien des 6 août et 3 septembre 1910
34 Assez curieusement, tous deux sont rajeunis dans l’article de journal qui mentionne leur match de 1913 : respectivement 26 et 30 ans : simple erreur ou coquetterie de champions affichant une éternelle jeunesse ?
35 Le Languedocien du 17 août 1912, à propos d’un match de Tressan contre Cournonsec devant 5000 spectateurs, en demi-finale du concours.
36 Un compte rendu du matche Cournonterral-Belarga en date du 11 juillet 1913 dans l’Eclair, insiste sur “l’outillage” des batteurs : « Gineste et Lenthéric arrivent sur le jeu sans outillage ; très probablement Lenthéric a mal battu parce qu’il a manqué de battoirs et Gineste a mal fini à cause de son septième battoir dont il ne pouvait pas se servir. Des frappeurs doivent être toujours munis de 20 battoirs de forme, de longueur et de poids identiques, 12 avec des peaux travaillées pour le temps sec et 8 avec des peaux neuves pour le temps humide. Marès, de Marseillan, arrivait sur le jeu avec 16 battoirs minimum : si le batteur n’est pas assez riche pour se payer un pareil outillage, le village en entier doit l’aider dans cet effort ; il est ridicule de pleurer la défaite quand on n’a pas tout fait pour la victoire. »
37 L’Eclair du 14 août 1909.
38 L’Eclair du 26 juin 1913
39 Il faut insister sur le fait que ces sources sont très lacunaires. La collection du Languedocien disponible aux AD est incomplète. Quant au Petit Méridional et à l’Eclair, les articles concernant le concours de Pézenas apparaissent parfois dans un embryon de rubrique sportive, mais plus souvent dans la rubrique locale de Pézenas, elle-même tributaire de l’édition du journal : les deux quotidiens publient plusieurs éditions géographiques, et toutes ne sont pas conservées aux Archives : l’édition montpelliéraine est avare de renseignements sur la zone biterroise dont relève Pézenas.
40 Le Petit Méridional du 19 juin 1913. Le compte-rendu de la 5° journée du concours, dont est extrait de portrait de Boyer n’est pas signé. Probablement l’auteur est-il Antoine Delpau.
41 « … je boucle jusqu’à l’année prochaine, et je cède la place à mon ami Fernand Boyer, de Gignac, qui donnera de sa plume alerte et si française, le compte rendu de la finale. Mes derniers mots vont en l’honneur du “Petit Méridional” pour m’avoir inséré avec une patience digne d’éloges et mes charmants lecteurs qui ont eu le courage de supporter  jusqu’au bout l’épouvantable raseur que je suis. - Un Tambourinmann »
42 Le Petit Méridional du 13-07-14
43 Le Courrier des Sports, n° 36 du 2 juin et n° 38 du 16 juin 1926.
44 Le siège est au café Glacier (Boubals), et le club compterait alors deux équipes disputant le tournoi, menées par Panis et Bribes.
45 A la suite d’une partie entre les deux équipes de la localité, et devant le succès, une Société va se fonder. « Dimanche prochain, on fera circuler dans tous les cafés et cercles, des listes sur laquelle (sic) les amateurs qui voudront faire partie de cette société de sport pourront mettre leur signature ». L’élection du premier bureau se fait en juin, salle de la Mairie. (L’Eclair du 16 mai 1913)
46 Le Petit Méridional du 24 avril 1914 : « … désireux de relancer ce sport autrefois si prisé, organise une rencontre entre des Vétérans locaux et une jeune équipe. Rencontre entre “nos jeunes sportsmen et ces vieux aficionados du ballon” »
47 Existe en 1912. En 1913-14, le bureau est ainsi composé : Président : Fortuné Arnal. Vice-Pdt : Clovis. Secrétaire: Reynès. Trèsorie: Masclau. Le siège est au café Brun aux Arceaux.
48 Il pourrait s’agir d’Alcindor Chazot, que l’on retrouve après guerre parmi les dirigeants de l’Etoile Sportive de Cournonterral, propriétaire né en 1975.
49 Présentation des matches à venir Abeilhan / Aspiran et St Pargoire / Pézenas (équipe Bribes) : « la lutte sera chaude entre ces équipes bien entraînées » (Le Languedocien du 20 mai 1911).
50 En 1914, c’est coup sur coup le cas pour Narbonne (Narbonne qui manque d’entraînement, ce qui se comprend, les joueurs étant rares à Narbonne) et pour Abeilhan (Lézignan bat trop facilement Abeilhan qui manque complètement d’entraînement. Match manquant de sérieux) d’après Le Languedocien des 23 et 30 mai 1914.
51 Lors d’un match entre Pézenas et Pinet, le batteur de cette dernière équipe, Farenq, de Marseillan, est jugé “redoutable”. Après sa défaite, « il nous permettra cependant de lui dire qu’il peut mieux faire, et nous l’engageons à s’entrainer » (Le Languedocien du 15 juin 1912)
52 « Les Cettois ont certainement lu le fameux livre de Petit-Breton “la tête et les jambes”, car ils jouent non seulement avec les bras et les jambes mais aussi avec la tête, qualité très rare dans une équipe ; de plus ce sont des joueurs complets, frappant le ballon à volée et au bond : infatigables, énergiques, ne perdant jamais le Nord, ils donnent au public l’impression d’une quasi imbattabilité ; seule jusqu’ici la brutalité du ballon tressannais en a eu raison » (Le Languedocien du 3 août 1912).
53 A l’époque, football désigne les deux sports-cousins, football-association et football-rugby.
54 Le point commun entre les deux sports est peut-être à chercher dans la force du bras et en particulier du poignet, nécessaire au batteur de tambourin comme au jouteur.

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Mise à jour le Vendredi, 24 Août 2012 11:44