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Jean-Louis Michel, maître d'armes PDF
Jeudi, 06 Octobre 2011 12:24

 

légende et histoire

Le nom de Jean-Louis Michel ne dit probablement rien à la plupart des lecteurs actuels. Il est pourtant considéré comme l’un des plus importants escrimeurs de la première moitié du XIX° siècle, et d’avoir vécu la moitié de son existence à Montpellier en fait le père de l’escrime languedocienne. En attendant un prochain article sur l’histoire de cette escrime régionale, voici le portrait de l’ancêtre.

 

Mes recherches sur l’histoire régionale de l’escrime sont l’occasion de mettre en forme les renseignements divers glanés sur Jean-Louis Michel, dit Jean-Louis, et de proposer aux chercheurs intéressés ou aux passionnés du personnage quelque rectifications et hypothèses nouvelles. Jean-Louis est en effet un personnage de légende : les éléments biographiques que l’on peut trouver sur les quelques ouvrages anciens et sites Internet amenés à l’évoquer, reprennent à l’envie les mêmes anecdotes, et posent des affirmations indéfiniment répétées, sans citation des moindres sources fiables.

Il me paraît donc utile de tenter une investigation historiographique, et d’essayer de démêler par quels canaux s’est constitué ce corpus d’affirmations qui tiennent lieu de biographie quasi-officielle au Maître d’escrime du début du XIX° siècle.


Il semble bien que la diffusion et la popularisation de la « légende Jean-Louis » soient dues à la plume d’Arsène Vigeant, qui a consacré en 1883 tout un livre à notre personnage[1]. Cet ouvrage est la référence quasi unique des divers écrits récents.

On comprend que Vigeant (1844-1916) ait été intéressé par la figure de Jean-Louis, à plusieurs titres. D’abord, lui-même est considéré comme l’un des meilleurs maîtres d’armes de la fin du siècle, et il est naturel qu’il ait cherché à établir les filiations dans l’école française d’escrime dont il se réclamait : impossible dès lors d’ignorer Jean-Louis. De plus Vigeant, natif de Metz, a été en contact direct avec la tradition militaire locale : son père a été un élève de Jean-Louis, et c’est le même régiment du 3° Génie qui, pendant une bonne partie du XIX° siècle, a été en garnison à Montpellier et à Metz, régiment dont Jean-Louis fut le maître d’armes, durant toute la période de la Restauration : bonne raison aussi pour se pencher sur cette figure tutélaire.

Mais Arsène Vigeant, qui à partir des années 1880, consacra une partie croissante de son activité à l’histoire de l’escrime, et publia plusieurs ouvrages[2], semble bien avoir pratiqué une histoire assez largement libérée des contraintes scientifiques. Ses récits, quoiqu’il en prétende, doivent beaucoup à l’imagination, qui leur confère une vivacité d’écriture très agréable pour le lecteur, mais se préoccupent peu de l’exactitude documentaire.

Les brefs récits récents de la vie de Jean-Louis, dans le domaine anglo-saxon en particulier, paraissent bien s’abreuver à cette même source, et reprennent avec une grande unanimité les mêmes épisodes. Parmi ces récits :

- l’article de Wikipedia sur Jean-Louis maître d’armes (à peu près identique en français et en anglais)

- Un article américain dû au maître d’armes Adam Adrian Crown[3].

- Egalement une page sur le site Swordduelling.com[4].

Mais on trouve aussi des récits “locaux” dus à des auteurs montpelliérains, qui se sont naturellement intéressés au personnage, à qui ils consacrent quelques lignes ou quelques pages dans leurs études d’histoire locale.

C’est en particulier le cas de Louis-H. Escuret dans son ouvrage Autour de la place de la Comédie publié en 1950 à Montpellier (pp 59-62). La même évocation de l’escrimeur se retrouve dans le livre beaucoup plus récent de Roland Jolivet, Montpellier secrète et dévoilée (Montpellier 2003), ou encore sur le site internet des membres de l’Association héraultaise des anciens enfants de troupe qui y saluent l’un de leurs grands “anciens”[5].

Ces récits locaux font plutôt référence à une mince plaquette publiée au lendemain de la mort de Jean-Louis. La Notice biographique sur Jean-Louis et son école, publiée anonymement à Montpellier dès 1866, a cependant été connue de Vigeant qui la cite élogieusement et en recopie des extraits à plusieurs reprises. Ce dernier a été en relation directe avec son auteur. Il s’agit du docteur Louis Surdun, né en 1828, médecin installé à Montpellier et qui fréquentait la salle d’armes dans les dernières années de la vie du Maître. Vigeant le présente comme celui qui « pendant de longues années a été à la fois le médecin, l’élève et l’ami de Jean-Louis », ce qui est probablement excessif. En comparant les deux textes, il apparaît que Vigeant a repris certains points significatifs de la biographie de Jean-Louis déjà traités par Surdun, tout en en ajoutant d’autres de son cru, tout particulièrement ceux concernant sa fille escrimeuse.

Sur ces différents éléments, que je détaillerai plus loin, il est raisonnable de penser que Vigeant n’a fait que reprendre les données de Surdun, quitte à les enjoliver ou les romancer à sa sauce personnelle. Mais si Surdun (1866) devient la source de Vigeant (1883), qui l’a informé lui-même ? Certains détails de la biographie peuvent provenir de confidences au long des rencontres entre un professeur et son élève. Quelques uns des plus importants, tels que la date de naissance, se révèleront pourtant vite problématiques. Quant à la scène célèbre du duel franco-italien durant la guerre d’Espagne, Surdun prend la peine de confier à son lecteur qu’il ne l’évoque que parce que la modestie de Jean-Louis ne peut désormais plus en souffrir : c’est reconnaître qu’il ne tient pas le récit de la bouche du vieux maître d’armes. D’ailleurs, Surdun cite sa source ; il ne fait que retranscrire le récit que M. de Faulquemont en a fait de façon très détaillée à partir de documents « presque officiels ».

Nous voici donc remontant le courant jusqu’à ce Faulquemont. Faute de renseignements plus précis émanant de Surdun, il faut supposer qu’il s’agit de Paul Lamarle, dit Paul Faulquemont, ou même Paul de Faulquemont (la particule se manie facilement, et permet d’évoquer le village lorrain d’où est sortie une vieille famille de la noblesse régionale au Moyen-Age). Ce Lamarle-Faulquemont est un journaliste (entre autres fonctions, rédacteur en chef de L'Europe théâtrale et de La France industrielle), et dramaturge, co-auteur de plusieurs vaudevilles, drames et pantomimes joués à Paris dès les années 1840, en particulier un Colonel Chabert adapté de Balzac[6]. Rien dans tout cela qui laisse présumer une fibre d’historien, mais un intérêt possible pour un personnage romanesque hors du commun, dans une époque où les journalistes se devaient de pratiquer l’escrime. Voici donc où j’en suis arrivé, dans ma pérégrination le long des ruisseaux qui drainent la légende de Jean-Louis Michel. Rien n’assure, bien évidemment, que Faulquemont soit le point ultime, et les recherches peuvent continuer !

Mais comme on en est resté là, depuis plus d’un siècle, l’histoire de Jean-Louis est devenue un long fleuve tranquille qui continue paisiblement de charrier les mêmes limons.

Les quelques éléments factuels qu’il m’a été possible à ce jour d’exhumer, en particulier grâce à Internet et à la bibliothèque en ligne Gallica, et à partir des archives disponibles à Montpellier, conduisent à se poser un grand nombre de questions, plus qu’à proposer des réponses assurées. La vie de Jean-Louis reste très mystérieuse, et les doutes qui subsistent sur les étapes de son existence n’ont pu que faciliter l’élaboration de récits légendaires de substitution.

Les pages qui suivent s’appuient pour l’essentiel sur les données d’état-civil de Saint-Domingue, accessibles sur le site des Archives Nationales[7], sur le dossier militaire de la Légion d’Honneur[8], et sur un ensemble d’actes d’état-civil ou notariés disponibles aux Archives départementales de l’Hérault[9].

C’est évidemment très fragmentaire, et j’espère que d’autres chercheurs pourront enrichir la collecte (à Montauban, à Metz, en particulier).

J’ai choisi de mener mon récit en le scandant par les phrases typiques trouvées dans les notices biographiques courantes.


***

 

Jean-Louis MICHEL est un maître d'armes mulâtre français, considéré comme la plus grande figure de l’escrime du xix° siècle. Il est né en mars 1785 au Cap Français sur l'île de Saint-Domingue. Orphelin, il arrive en France à l'âge de huit ans et est recueilli par une famille protestante de Montauban.

 

Cette simple phrase cache de multiples mystères. Tout d’abord, la date de naissance. 1785 est l’année qui figure dans les biographies officieuses, et c’est aussi celle que l’on peut lire sur sa tombe, au cimetière de Montpellier. Entre temps, les mentions de l’âge de Jean-Louis, telles qu’elles figurent dans plusieurs documents, se montrent moins affirmatives. Son dossier militaire constitué à l’occasion de sa nomination dans la Légion d’Honneur, en 1814-1819, le déclare né le 11 mars 1787 au Cap, mais le document précise bien que le nouveau légionnaire n’a pu fournir d’acte de naissance, et qu’il convient de lui demander de produire ce document: ce qui ne se fera pas, et pour cause[10]. Si, à mon sens, la précision affichée (le 11 mars) est de pure convention, l’année 1787 se retrouve, implicitement, dans des documents postérieurs qui jalonnent la vie de Jean-Louis. Ce sont d’abord des déclarations lors de plusieurs recensements de population. En 1836, à Montpellier, il est enregistré en tant que Michel Jean-Louis, professeur d’escrime, 49 ans (ce qui le ferait donc naître en 1787), puis au recensement de 1851, il déclare 65 ans, ce qui est à peu près cohérent avec la déclaration précédente. Son acte de mariage en novembre 1853 lui donne 66 ans, et l’acte de décès en novembre 1865, 78 ans. Tous ces documents sont purement déclaratifs, puisqu’il n’a pas d’état civil original.

Si l’on se retourne vers l’Etat-civil de Saint-Domingue, et sauf erreur ou omission de ma part, rien ne permet de trancher dans l’un ou l’autre sens. Les Archives de Saint-Domingue sont d’origine paroissiale, et n’enregistrent que les événements d’ordre religieux : à côté des mariages et des inhumations, ce sont les baptêmes et non les naissances qui sont rapportés par les curés de paroisses. La lecture des registres de la paroisse du Cap (dit aussi Cap Français, la principale ville de la côte nord de l’île), montre que dans les très nombreux cas de naissances naturelles de mulâtres, pour lesquels seule la mère est connue, les baptêmes ont lieu avec de nombreuses semaines de retard, qui se comptent en mois, ou même plus exceptionnellement, en année(s). Dans tous ces cas, la date de naissance est seulement évaluée par l’officiant, au vu de la conformation physique de l’enfant ou des dires de la mère. Il semble que cette coutume de retard systématique au baptême ait pour raison de laisser se préciser définitivement la couleur de peau : les degrés entre noir et blanc sont précisément évalués, car ils déterminent le statut social et tout l’avenir du nouveau-né. La question ne se pose pas pour les enfants légitimes, mais les très nombreuses naissances naturelles pâtissent de cette imprécision chronologique. Pour revenir à la naissance de Jean-Louis, fils naturel d’un père inconnu et d’Adélaïde, comme l’affirment son acte de mariage et son acte de décès, il serait donc assez vain de chercher une date précise, et il convient plutôt de se donner une période courant de début 1785 à fin 1787. Désigné ethniquement comme mulâtre (en règle générale, un père blanc et une mère noire – mais on ne saurait a priori négliger totalement l’hypothèse inverse d’une fille de colons ou de famille métropolitaine ayant eu une relation avec un esclave ou un noir affranchi), la mère est le plus souvent désignée par son seul prénom, les esclaves n’ayant pas accès à un patronyme. Pour ma part, je n’ai pas trouvé trace du baptême au Cap d’un petit Jean-Louis fils d’une Adélaïde durant la période considérée[11].

Plusieurs hypothèses sont possibles pour rendre compte de cette absence de document déclaratif. Le père, et peut-être la mère elle-même par voie de conséquence, sont protestants : rien d’impossible à cela, on sait que bien des familles de propriétaires, originaires de La Rochelle, de Nantes ou du Sud-Ouest de la France, sont d’origine réformée. Hypothèse qui renforcerait l’affirmation d’un recueil de l’enfant par des protestants de Montauban (cf infra). Dans la biographie de Vigeant, ce dernier met en scène l’enfant se déclarant de religion réformée, et racontant comment à huit ans il lisait la Bible dans la cave de ses bienfaiteurs montalbanais.

Autre hypothèse : une forme de “maquillage” des traces de la naissance, volonté délibérée d’en cacher les circonstances exactes en modifiant les noms (de la mère) et les dates (1785, 1787). Mensonges que l’on pourrait attribuer aux adultes qui l’ont recueilli et qui lui ont transmis un récit falsifié de son passé, pour des raisons telles que la volonté de cacher un scandale et de brouiller les pistes – mais aussi bien à Jean-Louis lui-même qui à tel ou tel moment de son existence, a pu vouloir se forger un passé et a manipulé les dates, éventuellement pour des raisons très pratiques liées à sa carrière militaire. Il reste le fait assez mystérieux de cette date de 1785 figurant sur la tombe de l’escrimeur, en contradiction avec ses propres déclarations assez constantes, sans que l’on sache qui a pu effectuer cette “rectification” et sur quelles bases.


Enfin, dernier point – et non le moins important – de cette naissance : l’octroi du patronyme de Michel. Je l’ai dit, les mères noires sont le plus souvent dépourvues de patronyme, de même que les enfants qu’elles mettent au monde, sauf éventuellement lorsqu’elles sont d’anciennes esclaves affranchies : Adélaïde se serait-elle nommée Michel ? Sinon, qui a donné au petit Jean-Louis ce patronyme ? Il est peu vraisemblable que ce soit le nom du père : ce serait une reconnaissance officieuse de paternité. Celui de la mystérieuse famille montalbanaise ? Mais il n’est fait nulle part mention d’adoption. La question reste entière, et il est curieux que personne ne se la soit posée.

Le second grand événement de la vie de Jean-Louis est son immigration en métropole. Le départ de Saint-Domingue se serait produit à la suite du décès précoce de sa mère, en 1793 (8 ans après la naissance en 1785, si l’on se tient à la chronologie officieuse), mais l’on pourrait repousser cette date jusqu’en 1795 en suivant Adam Crown : « He was only ten years old and all alone when he journeyed from Haiti to France in 1795 » (ou même 1797 en se basant sur une naissance en 1787). Toujours est-il qu’il s’agit d’une période particulièrement agitée de l’histoire de l’île, puisque les révoltes d’esclaves, les tensions très vives entre colons esclavagistes et républicains abolitionnistes, provoquent une suite ininterrompue de drames sanglants[12]. Le Cap a été mis à feu et à sang en juin 1793, et c’est peut-être dans ce moment paroxystique que Jean-Louis a perdu sa mère. A partir de ces années 90, de nombreux colons, mais aussi des mulâtres, quittent l’île pour diverses directions : Cuba, la Nouvelle-Orléans, et bien sûr la France. Il faut donc imaginer un enfant sang-mêlé, orphelin, pris en charge pour ce voyage vers la métropole : qui pouvait bien s’intéresser suffisamment à lui pour s’en encombrer dans cette conjoncture critique ? A quel cercle de solidarité un enfant dans sa situation a-t-il pu être rattaché ? Ici encore, la question reste entière.


En 1796, Jean-Louis échoue dans un peloton d’enfants de troupe au 32e d'infanterie de ligne.

 

Il est d’autant plus légitime de s’interroger sur les protecteurs ayant pris Jean-Louis en charge lors de son exil vers la France, que cette attention s’évanouit vite. Curieusement, les protestants de Montauban, s’ils existent, se débarrassent rapidement de lui, en l’expédiant dans le dur apprentissage militaire des enfants de troupe, au sein de la 32° demi-brigade, ou 32° régiment d’infanterie de ligne, qui sera sa véritable famille durant les guerres du Consulat et de l’Empire. « The boy presented himself at a military school » affirme Adam Crown, sans autre preuve. Il est alors âgé de 9 ou 11 ans, selon la date de naissance retenue.

Sur ce que l’on sait de cette institution militaire pendant la période révolutionnaire[13], le système a été réformé en juillet 1800, mais il permet de se donner une idée des conditions de vie des enfants au temps de Jean-Louis. Après une période d’apprentissage (lecture, écriture, arithmétique, musique, natation, “catéchisme militaire”, etc.), l’enfant est intégré dans le rang à partir de 14 ans comme fifre, puis, à 16 ans comme tambour[14]. Les états de Service de Jean-Louis confirment ces étapes de sa carrière militaire. Il figure comme tambour le 1° floréal An VIII (soit le 21 avril 1800 : il a probablement 15 ans), puis gravira les grades jusqu’à celui de Tambour-Major le 1° octobre 1812 (dossier de la Légion d’Honneur), toujours au sein du 32° de ligne.

Il est extrêmement difficile de suivre de près les évolutions des régiments, qui se disloquent et se reforment en permanence. D’après l’Histoire de l’Infanterie de Belhomme, la 32° demi-brigade de ligne (selon les dates, on parle de régiment ou de demi-brigade) aurait été formée en 1796 à Savone et engagée dans la campagne d’Italie ; mais vers 1798, le dépôt du régiment est à Toulon.

Les enfants de troupe sont en principe installés au dépôt : comment Jean-Louis est-il arrivé jusqu’au port varois ? Nous n’en savons rien, mais selon toute vraisemblance, il n’a pas été incorporé en tant que fils de militaire qui aurait servi dans ce régiment. Et c’est sans doute depuis Toulon que Jean-Louis embarque avec l’Armée d’Orient pour l’Egypte en mai 1798.

Ses qualités et son talent pour l’escrime sont remarqués par le maître d’armes belge d’Erape qui le prend sous son aile. Rapidement, Jean-Louis Michel devient un athlète. Jean-Louis Michel refusa un grade d’officier pour demeurer maître d’armes.

D’Erape aurait été le maître d’armes du 32°. L’information doit pouvoir être vérifiée, mais je n’ai rien trouvé sur cet escrimeur belge, qui fut donc le professeur de Jean-Louis.

Les fonctions de prévôt et de maître d’armes de régiment ne semblent pas avoir été reconnues officiellement, et devaient être cumulées avec, par exemple, celles de musicien. Sur ce dernier point, une notation intéressante figure dans une page du Général Suchet sur la 88° Brigade, retour d’Egypte en 1802 : « Sur un total de 17 tambours, on trouve 11 noirs et 3 égyptiens. Il y a même un chasseur chinois au 3ème bataillon (il était venu de Pékin avec une caravane). Il faut savoir que dans les ‘Musiques’ des régiments, les 'chapeaux chinois' et les 'cymbales' sont bien souvent tenus par des noirs (ramenés d'Egypte, de Saint-Domingue ou des Antilles) que l'on "enturbanne à la turque". »[15]

Jean-Louis serait donc entré dans l’armée en suivant une filière particulière occupée par - sinon réservée à - ses frères de couleur.

On peut aussi supposer que l’obtention du grade de tambour-major, à l’âge de 27 ans, correspond à son accession au statut de maître d’armes de régiment.

Alors que la 3e division de l’armée de l’Empereur Napoléon Ier arrive à Madrid, une querelle de soldats éclate entre le 32e de ligne et le 1er régiment composé d’Italiens. Afin d’arrêter la tuerie, le conseil de guerre décide que les maîtres et les prévôts des deux régiments assumeront la responsabilité de la querelle. Quinze tireurs sont désignés de chaque côté pour se battre en duel. Devant dix mille témoins, Jean-Louis Michel, maître du 32ème régiment et Giacomo Ferrari, maître florentin renommé, commencent. Ferrari est blessé à mort. Le second adversaire également. En quarante minutes et treize combats, Jean-Louis Michel donne vingt-sept coups d’épée dont trois mortels. L’honneur des régiments étant lavé, la camaraderie put reprendre ses droits dans les rangs de cette armée composée de soldats de différentes nationalités, au gré des conquêtes.

C’est l’une des versions les plus sobres de cet épisode célèbre qui contribua largement à la légende de Jean-Louis. D’autres auteurs – et Vigeant en particulier – ont reconstitué des dialogues emphatiques et imaginé force détails qui ajoutent encore au dramatisme de cette rencontre.

Le duel de Madrid fait figure de “scène fondatrice” qui signe la seconde naissance de Jean-Louis, son accès à la reconnaissance sociale. La réputation qu’il acquiert avec la mort de trois escrimeurs italiens, dont le maître Ferrari, le fait entrer dans le cercle étroit des plus illustres duellistes. C’est la légende qui se forge ce jour-là, et Vigeant use consciemment du ton épique en rapprochant ce duel collectif du fameux « combat des Trente » entre chevaliers bretons et anglais, au mitan du XIV° siècle : ce sont d’autres chevaliers, des temps modernes, qui s’affrontent à leur tour. Il est donc normal de soumettre le mythe à la question de l’histoire.

Tel qu’il nous est conté – et rabâché – cet épisode qui doit démontrer l’exceptionnalité de Jean-Louis l’épée à la main, présente lui-même des caractéristiques assez invraisemblables. Pour multiplier les adversaires dont Jean-Louis va sortir successivement vainqueur, il faut doter chaque régiment d’un nombre extravagant de maîtres et de prévôts d’armes. 15 adversaires face à face, c’est à l’évidence bien plus que ce que peuvent aligner des régiments en campagne (c’est à dire avec des blessés, des bataillons dispersés, etc.). Pour être digne de Roland à Roncevaux ou des Mousquetaires de Dumas, il convient aussi que le seul Jean-Louis se mesure à tour de rôle à ses quinze adversaires, tandis que ses “coéquipiers” l’admirent tranquillement en spectateurs hors-jeu. On se serait plutôt attendu à quinze duels opposant l’ensemble des belligérants, avec décompte final désignant l’équipe victorieuse. Mais cette organisation exceptionnelle ne trouble pas les conteurs, qui détaillent avec enthousiasme comment leur héros, en quarante minutes, toucha 27 fois sans être seulement égratigné. Certains pourtant, conscients de l’asymétrie profonde du duel collectif, suggèrent une « règle du jeu » contraignant le tireur à rester en piste tant qu’il n’est pas battu. Il ne serait pas sans intérêt de savoir si une telle procédure existait vraiment dans les duels de groupe[16]. En attendant, on peut bien plutôt y voir un accommodement ad hoc offrant à Jean-Louis l’occasion de déployer sa virtuosité invincible : tant pis s’il faut, du même coup, supposer une troupe d’escrimeurs italiens attendant flegmatiquement de se faire embrocher pour la plus grande gloire de leur adversaire.

Ce duel a-t-il eu lieu ? Peut-être, d’une façon ou une autre, mais il n’est pas interdit de douter que l’exploit ait atteint ce niveau d’exceptionnalité.

De quels repères dispose-t-on pour étayer l’événement ?

D’un côté, le 32e d’infanterie de ligne peut être suivi dans ses campagnes espagnoles par les souvenirs qu’ont laissés quelques uns de ses officiers[17]. La période ‘espagnole’ entre fin 1808 et 1812 est contée par le sous-lieutenant Maignal. Celui-ci rejoint le 32e dans la capitale en décembre 1808 : le régiment fait alors partie de la 1° Division du 4° Corps d’armée (Général Sebastiani). Le 32° quitte Madrid en février 1809, pour y revenir très provisoirement début juin. En août à Tolède, puis départ à l’automne vers l’Andalousie, toute l’année 1810. Dès lors, il semble bien que le régiment ait passé les années 1810-1814 dans l’armée du Midi, passant successivement à Cadix, Grenade, puis se repliant vers Valence, Tolède, pour se retirer sur l’Ebre, et participer en juillet 1813 à la bataille de Pampelune, et en février 14 à celle d’Orthez. Par ailleurs, dès 1813, plusieurs bataillons du 32° sont en Allemagne. Il semble donc bien que le 32° n’ait pas reparu à Madrid après l’été 1809. Il faut ajouter qu’aucun des auteurs du mémorial du 32° n’évoque à aucun moment cette rencontre avec les Italiens, pourtant supposée organisée par les autorités régimentaires avec le plus grand éclat. Enfin, on peut penser que le statut de premier maître d’armes du régiment, conféré à Jean-Louis dans les récits du duel, suppose qu’il est alors tambour-major, et pas seulement caporal-tambour : cette promotion date de 1812, ce qui renverrait la rencontre avec le 1° régiment à la phase finale de la guerre d’Espagne. Le récit de Faulquemont, relayé par Surdun et repris par Vigeant, la date même de 1814, de façon tout à fait invraisemblable : le roi Joseph a déjà quitté la capitale, les troupes françaises sont alors repliées sur les Pyrénées et plus proches d’Orthez ou de Toulouse que de Madrid.

Si l’appartenance de Jean-Louis au 32° de ligne ne fait aucun doute, il est par contre beaucoup plus délicat d’identifier ce 1° régiment composé d’Italiens (Surdun précise : « un régiment composé en grande partie d’un ramassis d’anciens brigands italiens »). Sur ce point, la source que j’utilise est l’histoire de l’infanterie française de Belhomme[18]. C’est une vertigineuse compilation de tous les décrets et décisions diverses pris tout au long des années par le pouvoir impérial en matière d’organisation de l’infanterie. Dans cet océan de données chronologiques, il n’est pas impossible de suivre à la trace les multiples compositions et recompositions de chaque unité ainsi que leurs théâtres d’opérations. Plusieurs hypothèses sont possibles, et 5 régiments au moins pourraient “convenir” comme partenaires du 32°.

Une première hypothèse voudrait qu’il s’agisse du 1° de ligne, ex-Royal-Picardie, illustre et ancien régiment de l’infanterie française. Il fait effectivement partie des troupes françaises à la disposition d’Eugène de Beauharnais, vice-Roi d’Italie, et combat continûment dans la péninsule italienne depuis au moins 1803 : selon toute vraisemblance, une part plus ou moins importante des effectifs est recrutée sur place. Le régiment combat durant le printemps 1809 dans le Frioul avant de passer les Alpes pour participer à la victoire de Wagram en juillet, puis redescend vers Naples pour un long séjour en 1810. Ce n’est semble-t-il qu’en 1811 qu’il passe en Espagne, où il participe à des combats à Miranda-Castegna, Astorga et surtout Salamanque en 1812. Ces deux années “espagnoles” (1811-12) sont donc centrées sur la région de Leon et le nord de la Castille. Par ailleurs, comme il arrive très souvent, le régiment est dispersé sur plusieurs fronts, et en 1813, certains bataillons sont en Allemagne, tandis que d’autres se retrouvent à Pampelune et Saint Sebastien.

De ces quelques indications, plusieurs conclusions peuvent être tirées. En premier lieu, la rencontre entre les troupes des deux régiments semble très peu probable à Madrid : jusqu’à l’été 1809, le 1° régiment est en Italie et en Autriche, et après cette date, c’est le 32° qui semble bien absent définitivement de la capitale. Au-delà, les deux troupes n’ont plus guère de chance de se côtoyer, l’une dans l’armée du Midi en Andalousie, l’autre dans le nord de la Castille. Ce n’est que pendant les opérations de repli vers les Pyrénées que le rapprochement est possible, en particulier à Pampelune. Si la rencontre homérique entre Jean-Louis et Ferrari est possible, ce serait donc seulement en 1813, pendant la débâcle des armées napoléoniennes. Et dans ces circonstances, les régiments décimés par les défaites successives, privés des très nombreux blessés et des bataillons prélevés pour alimenter les armées engagées en Allemagne, dans un piteux état moral et matériel, ont d’autres soucis que de s’entrebattre à l’épée et d’y épuiser leurs forces. Encore moins de rassembler le public nombreux (10 000 hommes pour Vigeant, 50 000 pour Faulquemont qui ne se refuse rien) et enthousiaste autour de la scène du duel.

Mais une autre hypothèse peut être avancée, qui ferait de ce 1° régiment une unité proprement italienne, et non pas française peuplée d’italiens. Belhomme cite ainsi 4 régiments appartenant au royaume d’Italie et au royaume de Naples. A Milan capitale italienne, occupée de fait par le Prince Eugène, vice-roi, le nouvel Etat dispose de troupe propres, dont un 1° régiment d’infanterie de ligne, et un 1° d’infanterie légère. Il en est de même à Naples, où depuis 1806 Joseph Bonaparte, puis Murat, disposent de troupes “nationales” et de régiments d’infanterie de ligne et d’infanterie légère. Mais si Belhomme comptabilise bien ces troupes alliées dans les effectifs dont dispose Napoléon, il est beaucoup moins précis sur leurs mouvements et leur participation aux divers théâtres d’opérations. Peut-être est-ce dû à son appréciation négative : « …tous ces corps étrangers n’avaient pas grande valeur et n’étaient bons que pour le service de garnison. ». On apprend cependant qu’au printemps 1810, 13 bataillons italiens et 6 napolitains sont en Espagne. Un peu plus tard (printemps 1811), les deux régiments napolitains qui nous intéressent stationnent en Catalogne. En juillet, les 1° de ligne et 1° léger italiens venant d’Italie sont rattachés à Grenoble à une division de réserve qui est dirigée vers Pampelune.

Début 1812, Belhomme fait le point : si le 32° au complet est en Espagne, dans la vaste zone des armées du Midi-Centre-Navarre, le 1° de ligne français est au Portugal, et les 2 italiens en Aragon. Un an plus tard, leurs positions n’ont pas changé. Lorsque la déroute se précise en Espagne, durant l’été 1813, l’ensemble des troupes est répartie entre deux armées, celle de Soult (Portugal, Centre, Midi, Nord) et celle de Suchet (Catalogne et Aragon). Il semble bien que le 32° soit sous les ordres du premier, et les régiments italiens dans le second groupe.

En définitive, les points de rencontre possibles entre le 32° de Jean-Louis et ces divers régiments, français, italiens ou napolitains, se révèlent difficiles à situer, si même ils existent. La dernière période de la guerre, à partir de 1812, semble véritablement peu propice à cet étalage officiel d’un duel collectif mettant des vies en jeu, alors que les troupes sont affaiblies et passablement désorganisées, et leurs effectifs constamment déficitaires. Antérieurement à 1812, et si l’on place le duel à Madrid, il faudrait pouvoir vérifier si le nouveau roi Joseph, en provenance directe de Naples, a emmené avec lui quelques troupes napolitaines, mais cela semble peu probable. La conclusion, certes provisoire, serait donc que cet exploit de Jean-Louis n’a pas eu lieu, du moins dans les conditions retenues par la légende.


En 1830, il prit sa retraite à Montpellier où il ouvrit une salle d’armes.

 

Après la chute de l’Empire, Jean-Louis continua de servir, mais passa de l’infanterie au 3° régiment du génie, avec son grade de tambour-major et ses fonctions de maître d’armes. Ce régiment reformé à Montpellier en 1816[19] stationnait par périodes alternativement à Montpellier, Arras et Metz, durant les quelques 15 années de service de Jean-Louis. Celui-ci eut donc l’occasion de connaître et d’apprécier la capitale héraultaise, et choisit de s’y installer définitivement lorsqu’il prit sa retraite en 1829.

Il avait donc alors passé plus de trente ans sous les armes, mais âgé seulement de 42 ou 44 ans, se trouvait tout à fait en mesure de faire fructifier son talent d’escrimeur. Il ouvrit donc une salle d’armes civile – très probablement la seule dans la ville à ce moment là – qu’il aménagea dans une maison apparemment de dimensions modestes, mais très bien située, au débouché de l’actuelle rue de la Loge sur la place de la Comédie. Les aménagements de la place tout au long du XIX° siècle ont fait disparaître cet immeuble, mais une photographie du début des années 1840 montrant la façade de la salle d’armes en donne une idée précise[20]. A propos de l’installation de Jean-Louis à Montpellier, Vigeant assure qu’il ouvrit une salle dès son premier séjour en 1816, grâce à la bienveillance du chef de corps qui lui permit de mener de front ses fonctions militaires de maître d’armes à la caserne de la citadelle, et une carrière privée et commerciale, en ville. Le détail est de peu d’importance en soi, mais il éclaire les conditions réelles de la vie de garnison de l’époque, et les arrangements possibles entre vie militaire et vie civile. Cette première salle aurait connu un grand succès, dû tout autant aux qualités pédagogiques de Jean-Louis qu’à l’air du temps favorable aux querelles politiques et sociales et à leur règlement les armes à la main. Ce succès conduisit Jean-Louis à renouveler l’expérience quelques années plus tard à Metz quand il dut suivre son régiment et changer de garnison : abandonna-t-il sa salle montpelliéraine pendant cette période d’absence, ou la confia-t-il à un prévôt ? Je ne sais, mais toujours est-il qu’un dessin d’après la photo mentionnée plus haut, dû à Georges d’Albenas à la fin du XIX°, et titré La Comédie en 1826, figure dans l’ouvrage de Louis Escuret. Soit la datation est fautive, ce qui est possible, soit Jean-Louis a bien maintenu son entreprise commerciale tout en étant alors à Metz ou Arras. Photo ou dessin, la “réclame” largement affichée sur la façade met en évidence la formation au tir et au pistolet : arme à feu et arme blanche, il s’agit bien d’une préparation au duel, pratique fort courue pendant la Restauration[21].

Après 1830 et l’installation définitive à Montpellier, on peut supposer qu’avec le succès, la salle se révèle trop exiguë, peut-être aussi Jean-Louis désire-t-il être dans ses murs : toujours est-il qu’en 1837, il se porte acquéreur pour 15 000 francs d’une « maison à un étage sur rez de chaussée, avec hangard et jardin sur le derrière, située au 11 faubourg de Lattes », dans l’actuelle rue de Verdun. En quelque sorte, Jean-Louis traverse la place de la Comédie et s’installe à proximité immédiate du centre, mais dans ce qui est encore un faubourg hors les murs où l’espace est moins rare.

Cette demeure est connue de façon détaillée par l’inventaire après décès opéré en novembre 1865. Rien de somptueux, mais une petite aisance, qiu permet à l’étage de loger la famille: salle à manger, cuisine, chambre avec pièce d’entrepôt du linge, salon donnant sur la rue,

Le rez de chaussée est réservé à l’activité professionnelle. « Salle d’armes éclairée par une fenêtre donnant sur le jardin: 6 tableaux représentant des batailles d’Alexandre (valeur: 24 Frs), 12 petits cadres, une pendule tableau, 4 bancs, 14 chaises, 3 grandes épées (24 Frs), 2 tables, 14 pistolets (35 Frs), 2 carabines (5 Frs), 10 grands rideaux, 12 demi-rideaux, un paquet de garnitures de rideaux à franges ».

Donnant sur la rue, un vestiaire et un salon. « Vestiaire: un trumeau, une grande armoire en bois blanc, 52 cabines en bois blanc, 2 caisses ou malles en mauvais état, 4 tabourets, une table avec dessus en marbre, une petite échelle ».

« Salon avec fenêtre sur la rue: une glace à deux corps, une table à console, un plateau contenant pot à lait, théière, cafetière, 2 bols, 5 tasses, 2 verres, une petite table à ouvrage, 7 chaises, une petite table, une petite balance avec ses poids, un secrétaire en acajou avec dessus de marbre, 2 tasses et 2 vases en porcelaine dorée, une petite boite recouverte de coquillages, 6 gravures ou lithographies, une bibliothèque vitrée en bois blanc, contenant la collection du Voyage moderne de La Harpe, en 25 volumes, Lettre sur l’éducation de Guizot en 2 volumes, 80 volumes environ, sur les voyages, l’histoire et la médecine ».

Cette description correspond à peu près au plan qui est publié par Vigeant dans son livre. J’ignore où il se l’est procuré, ou s’il s’agit d’une reconstitution d’après des témoignages d’habitués ou de visiteurs de la salle : en 1883, la maison avait perdu sa fonction de salle d’armes.

Tel est l’univers de Jean-Louis pendant les 30 dernières années de son existence, qui permet d’imaginer les conditions matérielles de son enseignement, mais aussi le cadre de sa vie intellectuelle ou de ses centres d’intérêt, au travers de sa bibliothèque. A ce propos, celle-ci est vide d’ouvrages sur l’escrime, pourtant si nombreux depuis le XVIII° siècle, aucun de ses contemporains si prolixes en traités et considérations de toutes sortes ne figure sur les rayons : une certaine forme de solitude peut-être au sein de la profession, ou simplement l’assurance qu’il possédait en lui-même tout ce dont il avait besoin pour enseigner et transmettre l’art des armes. A noter aussi l’absence de fleurets d’étude. Peut-être Jean-Louis avant de mourir les avait-il donnés à son prévôt?[22]

 

Marié à une espagnole, Joséfa Montès, née à Villeneuve-das-Arrès, il eut une fille dont il fit un champion d'épée et de pistolet. Celle-ci se fit connaître dans de nombreux assauts et y gagna un mari, le docteur Veillard de Toulouse.

 

Le cercle familial de Jean-Louis : nous entrons ici dans un domaine qui recèle lui aussi de nombreuses surprises, et illustre la complexité du personnage. Les quelques recherches dans les archives d’état-civil, à Montpellier, permettent de dessiner une configuration familiale – il vaudrait mieux dire: domestique – assez peu conventionnelle. Surdun ne dit mot de la famille de Jean-Louis : il est vrai que ce n’était pas son propos. Pourtant, la mention d’une fille douée pour l’escrime aurait pu illustrer la thèse de l’auteur sur les qualités techniques et pédagogiques de Jean-Louis. C’est Vigeant qui évoque l’épouse du maître, sans d’ailleurs rien dire de son origine espagnole[23], et surtout sa fille, dont il raconte par le menu l’assaut victorieux contre un jeune maître d’armes présomptueux. Mais si les qualités d’escrimeuse de “Mademoiselle Jean-Louis” sont longuement analysées, celle-ci reste étrangement anonyme : à aucun instant elle n’est présentée par son prénom, qui demeure inconnu. Essayons donc d’en savoir plus.

Josefa Montès est la compagne de la vie de Jean-Louis. Espagnole, il l’a peut-être connue durant les années de guerre, entre 1809 et 1813 et l’a ramenée en France pendant le repli des troupes françaises de la péninsule ibérique. Mais je ne dispose d’aucun élément pour étayer cette hypothèse. Leur rencontre peut avoir été beaucoup plus tardive. La présence de Joséfa aux côtés de Jean-Louis est simplement attestée dans les recensements de population successifs opérés à Montpellier.

Le premier date de 1836. Les renseignements recueillis sont très succincts; le ménage se compose de trois personnes (le couple loge une jeune servante), et Joséphine Montès, 44 ans, est déclarée comme épouse de Jean-Louis[24].

Quinze ans plus tard, en 1851[25], le ménage occupe le 11 rue du Faubourg de Lattes. Jean-Louis Michel, professeur d’escrime, marié, 65 ans – Joséphine Montès, femme Michel, propriétaire, mariée, 59 ans, française d’origine – Louise Joséphine, vivant des revenus de ses parents, 23 ans, – Marie Bernard, domestique, 19 ans – François Kachler, prévôt d’armes 39 ans célibataire.

Par rapport à 1836, la maison plus vaste permet de loger des personnes supplémentaires. Le prévôt qui seconde Jean-Louis à la salle d’armes est logé chez son patron. Apparaît surtout Louise Joséphine, qui serait née vers 1828, présentée comme enfant à charge selon la formule utilisée à l’époque, et qui ne figurait pas au foyer en 1836 (et qui n’est pas non plus désignée tout à fait explicitement comme la fille du couple). Mais les questions ne concernent pas seulement cette fille supposée: il est assez surprenant que Joséphine ait le statut de propriétaire (de quoi?), et surtout qu’elle déclare une origine française. Je vais revenir sur ce dernier point.

Enfin, dix ans plus tard, au recensement de 1861, apparaît un nouveau personnage. Aux côtés de Jean-Louis et de Joséphine, la cuisinière Véronie Buce, 30 ans, est accompagnée d’une bonne, Louise Almeina, 30 ans également[26].

En essayant de reconstituer la structure de la cellule familiale des Michel, des actes d’état-civil viennent bouleverser le paysage décrit par les fiches de recensement et qui semblent bien avoir été purement et faussement déclaratives.

Concernant Josefa Montès, son acte de décès, le 10 janvier 1865, la fait naître dans le gros bourg de Villarino de los Aires (province et diocèse de Salamanque, à la frontière portugaise), ce qui permet de rectifier le Villeneuve das Arrès inexistant proposé jusque là. Mais les renseignements la concernant sont plus nombreux avec l’acte de mariage daté de « l’an mil huit cent cinquante trois et le vingtrois novembre, à cinq heures et demie du soir » et célébré à la mairie de Montpellier. Les conjoints ont respectivement 66 et 63 ans (ce qui vieillit l’épouse déclarée être née en 1792), et Josefa Montès est bien née de parents espagnols décédés dans ce même village de Villarino. Quelle raison à cette régularisation tardive? Je l’ignore. C’est actuellement tout ce que je peux avancer sur Josefa Montès, concubine de Jean-Louis durant de longues années, mais qu’il déclara comme épouse légitime aux agents des recensements successifs.

Quant à Louise Joséphine, apparue en 1851, et Louise Almeina en 1861, elle vont faire retour en force au décès de Jean-Louis. Ce dernier a en effet désigné comme co-légataires universelles Louise Almeida et Stéphanie Raffeneau Delille.

D’Almeina à Almeida, il n’y a évidemment qu’une erreur de transcription. Louise Almeida n’est pas qu’une simple bonne qui aurait su s’attirer les grâces d’un vieillard infirme dont elle se serait occupée dans ses dernières années. Plusieurs documents éclairent son identité. En septembre 1866, soit quelques mois après le décès de Jean-Louis, est célébré le mariage à Montpellier de Jean Oscar Amoir, « ex-sapeur du 3° régiment du Génie, actuellement professeur d’escrime, majeur, âgé de 24 ans, né à Saint Omer (Pas de Calais) le 31 octobre 1841, domicilié de fait à Montpellier », et de Louise Almeida, « couturière, sujette espagnole, âgée de trente huit ans, née à Salamanque le 25 août 1828, domiciliée à Montpellier, fille légitime du défunt Joseph Almeida, maçon, décédé en 1858, et d’Angèle Montès, sans profession, décédée à Salamanque en 1855 ».

Ainsi, tout s’éclaire: Louise est une nièce de Joséfa Montès, que les Michel ont recueillie au décès de ses parents. Il n’est pas très difficile non plus de reconstituer l’histoire de cette femme, séduite par la prestance du jeune Amoir, de 14 ans son cadet, qui était prévôt chez Jean-Louis et qui a, par ce mariage, hérité de la direction de la salle. (S’il doit y avoir une morale à cette union dont on devine des motifs bien dissemblables, il faut savoir que le maître Amoir ne garda pas très longtemps la direction de la salle d’armes, et qu’il quitta assez rapidement Montpellier, probablement à la suite d’un divorce : en tout cas, Louise Almeida se remaria avec un ancien adjudant auprès de qui elle repose dans la tombe de la famille Jean-Louis Michel au cimetière Saint Lazare.)

L’autre co-légataire de Jean-Louis est Stéphanie Joséphine Angélique Raffeneau Delile, totalement absente jusqu’ici. C’est le long procès-verbal d’inventaire mené à la requête des deux héritières qui permet de comprendre son entrée dans l’histoire de Jean-Louis. L’essentiel de ce qu’il y a à savoir tient en quelques lignes:

« À la requête de Madame Louise Geneviève Cruchant, sans profession, veuve en premières noces de M. Charles Raffeneau Delile, et épouse en secondes noces de M. François Villar, docteur en médecine, domiciliée avec ce dernier à Toulouse,

Agissant en qualité de tutrice de Mademoiselle Stéphanie Joséphine Angélique Raffeneau Delile, sa fille mineure, née de son premier mariage à Montpellier le sept mai mil huit cent cinquante deux, auxquelles fonctions de tutrice elle a été maintenue lors de son second mariage, ainsi qu’il résulte d’une délibération du conseil de famille de la dite mineure, puis devant M. le juge de paix de la deuxième section du canton de Montpellier, le vingt cinq août mil huit cent cinquante huit. »

Il faut maintenant aller y voir de plus près, et entrer dans les détails.

L’acte de naissance de Stéphanie Raffeneau-Delile[27], en date du 8 mai 1852, la présente comme fille de Charles Raffeneau Delile, né en 1825, peintre de profession, et de son épouse Geneviève Louise Cruchant, sans profession, âgée de 23 ans. La déclaration à l’état-civil est faite par Victor Cuminal, agent comptable au théâtre, et par François Joseph Kachler, 39 ans, professeur d’escrime, déjà rencontré comme prévôt de Jean-Louis et logé par son patron. C’est qu’en effet l’enfant est déclarée née « dans la maison Jean-Louis, faubourg de Lattes ».

D’où vient ce jeune couple Raffeneau – Cruchant ? Leur acte de mariage n’existe plus: l’union a été célébrée à Paris le 22 avril 1851, mais les archives ont disparu dans les incendies de la Commune en 1871 (Archives départementales de Paris). Heureusement, les bans ont été publiés à Montpellier en avril, et nous donnent les renseignements espérés.

Charles Raffeneau est alors domicilié à Paris, confirmé dans sa profession de peintre, et il est fils d’Alire Raffeneau Delile, appartenant à une famille de la bourgeoisie versaillaise, mais personnalité importante de la vie montpelliéraine, décédé en 1850. Il s’agit en effet d’un botaniste professeur de la Faculté de Médecine, et qui fut directeur du Jardin des plantes. Il participa surtout, avec son frère, à l’expédition d’Egypte de Bonaparte, parmi les scientifiques chargés d’explorer les richesses du pays. On peut imaginer qu’à cette occasion, le jeune soldat et le savant firent connaissance (ou plus simplement, que se retrouvant tous deux à Montpellier, ils se découvrirent des liens inattendus et se prirent d’amitié. Peut-être aussi Alire Raffeneau fréquenta-t-il la salle de Jean-Louis, à l’instar de la bonne société montpelliéraine).

Comment cette amitié entrevue, socialement prestigieuse pour Jean-Louis, déboucha-t-elle sur un mariage entre le fils du notable et une jeune femme qui accoucha au domicile du professeur d’escrime?

Geneviève Louise Cruchant, dans la promesse de mariage publiée en avril 1851, est déclarée « mineure[28], domiciliée à Montpellier, fille naturelle de père inconnu et de Marguerite Cruchant, sans profession, actuelle épouse d’André Vincent, journalier à Nancy »[29]. Mais un autre document, postérieur, donne des renseignements supplémentaires précieux[30]. Il nous apprend que Geneviève Cruchant est « née à Nancy le 23 décembre 1827, fille naturelle de père inconnu et de feu Marguerite Cruchant, sans profession, décédée à Nancy en octobre 1851 ».

Voici donc une jeune lorraine, née de père inconnu, qui se retrouve à Montpellier chez Jean-Louis. Sa mère est probablement d’un milieu très modeste (mariée par la suite avec un ouvrier journalier), mais ces humbles origines ne l’empêchent pas de faire ce qu’il est convenu d’appeler “un beau mariage” avec un fils de notable.

Mais avant de poser des conclusions, il faut continuer à creuses le sillon familial.

Geneviève Louise Cruchant perd son époux très rapidement: Charles Raffeneau Delile décède en octobre 1854 à Toulouse, laissant à la charge de sa veuve la petite Stéphanie. Quatre ans après ce décès prématuré, la jeune femme se remarie avec un étudiant en médecine, François Dominique Roch Pascal Villar, âgé de 22 ans, né en 1836 dans le village héraultais de Montpeyroux d’une famille de propriétaires, et domicilié à Montpellier. La mariée a huit ans de plus que son nouvel époux. Parmi les témoins du mariage, trois jeunes gens de la ville, et Jean-Louis Michel « professeur d’escrime, 75 ans »[31]. Décidément, Jean-Louis est présent dans tous les actes importants de la vie de Geneviève Cruchant! Par la suite, le couple s’installe à Toulouse, où le docteur Villar exerce sa profession.

C’est donc cette Geneviève Villar qui représente sa fille Stéphanie lors de l’inventaire des biens de Jean-Louis. En cette circonstance, il faut noter quelques points intéressants supplémentaires. Les liens qui unissent les deux personnages sont ambigus. Liens économiques: Genevève Villar n’intervient pas seulement comme représentante de sa fille légataire, elle est aussi présente à l’inventaire en tant que créancière du défunt, pour une « somme de 6000 francs, montant de deux billets de 3000 francs chacun souscrits par Jean-Louis Michel ». J’ignore en quelles circonstances et pour quelles raisons Jean-Louis a eu besoin de recourir à l’aide financière de Geneviève Cruchant. Mais cette relation de dépendance, pour Jean-Louis, se double d’une forte défiance à l’égard de la jeune femme, si l’on en croit une dispute qui éclate au cours de l’inventaire, Le notaire qui officie enregistre tour à tour la protestation d’un M. Jouvau, représentant Madame Villar, contre la clause du testament de Jean-Louis « qui voudrait priver Madame Villar de l’administration et de la jouissance légale des biens que sa fille mineure est appelée à recueillir dans la succession du testateur », puis dans la foulée la protestation contraire de M. Hercod, exécuteur testamentaire, entendant faire respecter le testament. L’inventaire est d’ailleurs fait en présence également de « M. Jacob Lévy marchand tailleur d’habits domicilié à Montpellier, subrogé tuteur de la mineure Stéphanie Joséphine Angélique Raffeneau Delile, nommé à cette fonction par délibération du conseil de famille de celle-ci, puis devant le dit M. Déjean juge de paix, le vingt sept du présent mois ». Jean-Louis se méfiait-il de Geneviève Cruchant ou de son jeune mari, le docteur Villar?

Pour conclure sur ce chapitre familial, les indices rassemblés plaident évidemment pour l’existence d’une “Mademoiselle Jean-Louis” qui ne serait autre que Geneviève Louise Cruchant, épouse en secondes noces d’un docteur Villar de Toulouse ressemblant fortement au docteur Veillard évoqué par Vigeant[32]. Mademoiselle Jean-Louis ne serait donc pas la fille de Josefa Montes, mais le fruit d’une liaison à Nancy ou à Metz, lors du séjour lorrain de Jean-Louis. Ce dernier aurait récupéré sa fille à l’adolescence (peut-être lors du mariage de sa mère Marguerite) et l’aurait intégrée à la cellule familiale en répétant les dissimulations et les approximations déjà pratiquées pour Josefa ou pour sa propre naissance. La déclaration au recensement de 1851 d’une “Louise Joséphine” peut jouer sur la paronymie avec la véritable “Louise Geneviève”. La jeune fille peut donc avoir été initiée à l’escrime dès son arrivée à Montpellier, et s’être faite remarquer par le fils Raffeneau Delile, mis dans la confidence de sa véritable origine : le romanesque de la naissance se conjugue au charme personnel de la jeune fille « brune, la taille élancée et au teint de créole » ainsi que la décrit Vigeant.


La dextérité philosophique et mathématique des armes

 

Puisque la vie de Jean-Louis a cultivé le mystère et les énigmes, finissons avec les derniers d’entre eux, sur sa tombe même.

La plaque tombale, très simple, fait mention des quatre occupants, Josefa et Jean-Louis Michel, Louise Almeida et Joseph Durox son second époux.

Les renseignements concernant Jean-Louis ne manqueront pas d’intriguer :


Ici repose Mr Jean-Louis Michel
Chevalier de la Légion d'Honneur
Professeur d'escrime de la ville de Montpellier
Titré de 1er examinateur de la dextérité
philosophique et mathématique des armes
dans tous les royaumes et seigneuries d'Espagne
né en mars 1785
décédé le 17 novembre 1865


J’ai déjà évoqué la mention de la date de naissance, en contradiction avec les diverses déclarations de Jean-Louis, sans que l’on puisse savoir qui a effectué cette rectification, et sur quelles bases.

Mais la formule pour le moins alambiquée de « premier examinateur de la dextérité philosophique et mathématique », et surtout l’allusion à l’Espagne, demanderaient certainement des exégèses particulières !

J’en suis pour ma part bien incapable.


En conclusion : d’une histoire à l’autre

 

L’histoire de Jean-Louis, telle qu’elle nous a été contée tout au long du XIX° siècle, a été bâtie sur un modèle héroïque taillé dans un marbre d’une blancheur éblouissante. Nulle ombre, nulle faille dans l’épopée de cet enfant de troupe, ce petit tambour qui marche dans les pas du tambour Bara ou du Tambour d’Arcole. Jean-Louis ; comme Joseph Bara ou André Estienne de Cadenet, est tout entier dans son exploit : l’imagerie d’Epinal simplifie à l’extrême les traits individuels et l’histoire personnelle. Il n’y a pas lieu de s’interroger sur les silences biographiques ou sur les zones d’ombre, puisque tout ce qu’il y a à retenir tient dans quelques exploits publics. C’est bien semble-t-il ce qui a été tenté pour Jean-Louis avec la focalisation sur le duel fabuleux en Espagne. Les constructions littéraires du personnage, de Faulquemont à Vigeant, et d’autres peut-être - sont étayées sur ces modèles de fabrication des héros que l’on retrouve à l’époque romantique (et que l’histoire de France des manuels scolaires continuera sous la III° République).

En même temps, si Jean-Louis semble pouvoir s’insérer dans la lignée des tout jeunes soldats de l’épopée révolutionnaire, il en reste très éloigné par son ancrage dans la seule histoire corporative de l’escrime. Nulle possibilité de le voir intégré à l’histoire nationale par son sacrifice (Bara) ou par son exploit face à l’ennemi (le tambour d’Arcole). Le duel madrilène l’oppose à des soldats alliés : c’est une lutte fratricide, qui ne peut prendre de sens que replacée dans le cadre d’une discipline singulière et limitée. Lorsque Vigeant salue en Jean-Louis le « rénovateur de l’escrime française », c’est un titre de gloire qui ne peut toucher que les amateurs de belles armes – même si l’époque fait une large place à cette “passion française”.

La légende de Jean-Louis, si elle a été construite sur des modèles disponibles et somme toutes classiques, ne manque pourtant pas de soulever de nombreuses questions.

Pourquoi le choix de Jean-Louis comme héros / héraut voué à la gloire de l’escrime française ? Je suis évidemment réduit à proposer quelques simples hypothèses.

Plusieurs facteurs favorables à ce choix peuvent être décelés. Dans le champ de l’escrime française de la première moitié du XIX° siècle, Jean-Louis fait figure de candidat consensuel, car éloigné des querelles de clochers et des jalousies qui émaillent le monde des salles d’armes parisiennes. Du fond de sa province, il se tient à distance des rivalités qui fracturent la société escrimeuse (Symbolique de cette neutralité, son choix comme président du jury dans le célèbre duel entre Lafaugère et Bondy en 1816), comme on le voit par exemple avec les conflits répétés entre Lafaugère et Bertrand, autres grandes figures du temps, et plus connues que lui, mais qui drainent derrière eux des écoles antagonistes.

On peut aussi mettre en avant le parcours de vie de Jean-Louis : enfant abandonné, sans père et presque sans nom, mulâtre qui plus est (comme le chevalier de St Georges, certes), mais sorti de nulle part, il doit à son seul mérite la réussite et la renommée qu’il acquiert à la force du poignet. Plus probablement que n’importe quel autre maître d’armes de son temps, il peut figurer le météore surgi des ténèbres et illuminant la scène escrimeuse.

Dans la même logique paradoxale que son éloignement des pouvoirs parisiens – simple maître régimentaire, sans aucune charge à la Cour ou dans des institutions prestigieuses, - il apparaît aussi comme un escrimeur silencieux, qui n’a jamais écrit de traité technique ou pédagogique, en un temps où ils pullulaient, et ne s’est jamais exprimé, à l’inverse d’un Lafaugère ou d’un Grisier ses contemporains, qui ne manquaient pas de sens de la publicité[33]. Ce silence ouvre la porte aux exégèses et interprétations sans fin, et permet aussi bien les commentaires techniques que les plus folles rumeurs.

Concernant la scène centrale du duel madrilène, si nous acceptons ma version d’un récit très largement imaginaire – ou en tout cas, éloigné de la possible réalité historique – il faut bien se demander à quelle fonction répond cette construction littéraire. Je ferai à ce propos une double hypothèse. En tant que héraut de l’escrime classique héritée du XVIII° siècle, Jean-Louis doit soutenir victorieusement les attaques des nouveaux courants de l’escrime dite romantique (« Qui touche a raison ») et ultérieurement, de l’escrime pratique, tournée vers l’efficacité immédiate dans des duels “au premier sang”. Pour défendre la tradition classique, il ne suffit donc pas d’être seulement un escrimeur scientifique ou élégant, il faut faire aussi la preuve de son efficacité réelle : quoi de mieux que 15 victoires successives en moins d’une heure, pour cette démonstration ?[34]

Ma seconde hypothèse tourne autour de cette dispute entre Français et Italiens. Comment ne pas supposer que la victoire écrasante du seul Jean-Louis sur toute une armada italienne symbolise la vieille et toujours vive rivalité entre les deux écoles nationales qui dominent outrageusement la scène de l’escrime européenne ? Arranger une telle confrontation collective entre représentants français et italiens, c’est se donner, à bon compte, une victoire éclatante et afficher symboliquement la prétention française à la prééminence. Il me semble que cet aspect de l’épisode espagnol a dû jouer dans l’esprit de Vigeant tout au moins, qui écrit dans un temps de multiples rencontres entre tireurs des deux nations. Mais peut-être est-ce plus problématique à l’époque où le récit de cette scène a commencé à circuler, quelques décennies auparavant…

Enfin, puisque le récit du duel madrilène semble bien être né assez tôt, et du vivant de Jean-Louis, comment ce dernier l’a-t-il accueilli ? Il peut difficilement ne pas en avoir eu connaissance, directement ou par ouï dire. Selon le degré de réalité que l’on accorde à cet épisode épique, on ne peut éviter de s’interroger sur sa réception par le principal intéressé. Il ne semble pas qu’il ait démenti. A-t-il laissé dire, secrètement flatté ?

Ces interrogations introduisent à un dernier aspect de la biographie de Jean-Louis, celui de sa personnalité véritable. Si l’imagerie d’Epinal le fige dans une silhouette sans épaisseur réelle, les quelques documents que j’ai pu rassembler esquissent un personnage autrement plus complexe, ce que ne pouvaient manquer de provoquer les accidents nombreux de son existence.

Comment ne pas supposer des blessures intimes, depuis les désastres sanglants de la petite enfance à Saint-Domingue jusqu’aux moqueries nombreuses sur le “petit moricaud” enfant de troupe ?[35] Comment s’est-il situé, plus tard, par rapport à la situation des Noirs aux Antilles, et en particulier par rapport à Napoléon qui rétablit l’esclavage en 1802 ?[36]

Pour nos contemporains, habitués à des problématiques modernes telles que l’activité de l’inconscient ou les processus de domination interculturelle, ces traumatismes initiaux ne peuvent pas avoir été sans conséquences sur la psyché de l’adulte. Ainsi, tous ces petits mensonges, ces dissimulations sur la réalité de son état-civil ou de sa famille, sont-ils à mettre en résonance avec un besoin de respectabilité et de reconnaissance conduisant à un certain conformisme de façade ?

L’absence probablement définitive de tout document personnel laisse ouvertes les interrogations multiples sur le personnage de Jean-Louis.

Quant à son rôle effectif, et sa place exacte dans l’histoire de l’escrime, au-delà des affirmations héritées mais qu’il faudrait soumettre elles aussi à une critique serrée, il n’est certainement pas plus facile d’en décider, tant les questions soulevées tiennent à des notions sensibles difficiles à saisir : le style, les écoles, la transmission culturelle et technique.[37]

Jean-Louis, grand escrimeur : c’est probable.

Jean-Louis, personnage romanesque : assurément !



[1] Vigeant, Arsène : Petit essai historique : Un Maître d’Armes sous la Restauration. Paris. Motteroz 1883

[2] Il faut d’ailleurs remarquer que les autres oeuvres de Vigeant figurent en bonne place dans les bibliographies internationales sur l’escrime.

[6] cf sur internet une notice de l’encyclopédie Wikipedia.

[10] Cette absence d’état-civil semble bien avoir été la cause du retard d’officialisation de la décoration. Si la nomination dans l’ordre prend rang au 29 juillet 1814 (sous la Restauration), le brevet n’est signé qu’en novembre 1819, après qu’une enquête d’authentification ait été menée en 1817 et un Procès-Verbal d’Individualité signé au sein de son régiment du génie à Montpellier.

[11] Mais on peut trouver des cas approchants, tels que celui-ci : « Le trois mars 1786, j’ai baptisé Jean-Louis mulâtre, âgé d’un an, fils naturel de Marie Catherine indienne libre, il a eu pour parrain Louis Courcelles mulâtre libre et pour marraine Elisabeth mulâtresse libre. »

[12] Une chronologie détaillée se trouve sur le site Wikipedia à l’adresse suivante : http://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_de_Saint-Domingue#ann.C3.A9es_1685_.E2.80.93_1696

[13] Il existe au moins deux références sur le sujet, un ouvrage de Nicolas Tachon : Enfants de Troupe dans les Régiments, 1788-1888, éditions L’Esprit du Livre www.espritdulivre-editions.com . Egalement un numéro spécial de la Revue Historique des Armées, N° 159, 1985-2

[16] Ce ne semble pas avoir été le cas. Dans son Invention de l’escrime, Gérard Six fait allusion à ce combat à propos des innovations diverses dues à des escrimeurs français : « Quant au relais à l’italienne, il fut spectaculairement inventé et décliné en 1813 à la façon du maître Jean-Louis, puisqu’il rencontra en duel, 15 maîtres italiens successivement ! ». Six, Gérard : L’invention de l’escrime, Les Quatre Chemins, Paris 2007, page 87.

[17] Histoire d’un Régiment : la 32ème Demi-Brigade, 1775-1890 par le Lieutenant Piéron. Paris, Le Vasseur 1890.

[18] Belhomme, Lieutenant-colonel, Histoire de l’Infanterie en France, tome IV, Paris, Lavauzelle, 1893-1901.

[20] in Roland Jolivet : Montpellier secrète et dévoilée, page 13.

[21] Cf de François Guillet : « La tyrannie de l’honneur ». Les usages du duel dans la France du premier XIX° siècle, Revue historique n° 640, 2006-4, pp 879-899.

[22] Dans les toutes dernières années de sa vie, Jean-Louis devint quasiment aveugle, malgré une double opération de la cataracte. Il n’en continua pas moins d’enseigner: « Il était surprenant de voir ce vénérable aveugle donner une leçon d'assaut, corriger les défauts que, seul, le sentiment du fer pouvait lui révéler, et parer et riposter comme plus d'un clairvoyant

[23] Jean-Louis « avait uni son sort à celui d’une femme excellente et dévouée »

[24] ADH 6 M 505 (cahiers 114 à 238), ménage n° 3893 (page 45/500)

[25] ADH 6 M 513, page 41/241

[26] ADH 6 M 520, 2° canton, page 49/570. Je laisse de côté la question de la configuration matérielle de la maison. Entre 1851 et 1861, le numéro de l’immeuble passe du 11 au 5: est-ce l’effet d’une renumérotation de la rue, ou s’agit-il d’une reconfiguration de l’immeuble? Le recensement de 1861 mentionne un second ménage à la même adresse, la famille Rédarez, forte de 5 personnes. Si l’on s’en tient à l’état des lieux de 1865, après le décès de Jean-Louis, il est difficile d’imaginer comment deux ménages peuvent s’entasser dans les locaux tels que décrits. Mais par ailleurs, l’acte d’achat de 1837 porte une mention enigmatique: qui laisse supposer qu’une partie de l’immeuble acquis par Jean-Louis est alors occupé par des locataires dont il pourra percevoir les loyers.

[27] ADH 3 E 177/108 page 156/427

[28] ce qui est assez incompréhensible, quelle que soit la définition du terme: minorité légale, ou matrimoniale...

[29] ADH 3 E 177/246 page 47/151

[30] ADH E 177/184 page 161/229

[31] ADH. E 177/184 page 161/229

[32] L’imprécision patronymique fait penser à une tradition orale, qu’aurait recueillie Vigeant, sans moyen de vérification. Rumeurs et on-dit on dû émailler la carrière de Jean-Louis, alimentées par son silence et ses propres dissimulations.

[33] Sur Lafaugère, V. Calvet :« Un maître d’armes Agenais, Jean -Louis-Laurent-Justin Lafaugère (1782-1856) », Revue de l’Agenais n°5, septembre 1903 pp 374-400. D’Augustin Grisier, Les Armes et le duel, Paris Garnier 1847, ainsi que sa biographie romancée par Dumas : Le Maître d’armes, 1840, à laquelle il a collaboré.

[34] Dans sa Bibliographie de l’escrime ancienne et moderne, Vigeant pousse le parallèle entre Jean-Louis et Lafaugère : « Lafaugère fut certainement le plus grand exécutant de cette époque dont Jean-Louis a été le plus grand démonstrateur. Les noms des deux hommes qui, pendant près d’un demi-siècle, tinrent si haut et si ferme le drapeau de l’escrime, sont forcément liés l’un à l’autre ; chacun d’eux cependant possédait un talent d’un caractère bien différent. Jean-Louis était le classique par excellence, Lafaugère le romantique déclaré (j’entends dans le sens tout à fait artistique). » page 164. Paris, Motteroz 1882

[35] Vigeant relate bien – ou imagine – les scènes de vexation à l’armée tant qu’il n’est pas en mesure de faire taire les provocateurs l’arme à la main. Mais le Jean-Louis de Vigeant semble imperméable à ces humiliations qui glissent sur lui sans l’atteindre vraiment.

[36] Sur l’attitude de Jean-Louis vis-à-vis de l’Empire, on peut noter, tout à la fois, qu’il a continué de servir dans l’armée sous la Restauration, et que sa Légion d’Honneur lui a été remise par Louis XVIII, mais aussi que son testament mentionne un legs en faveur des soldats nécessiteux décorés de la médaille de Sainte-Hélène, créée par Napoléon III en 1857, à des fins de propagande bonapartiste.

[37] Sur un forum consacré à l’escrime, des tireurs anglo-saxons – essentiellement américains et néo-zélandais – débâtent, de façon très intéressante, de ces questions à propos de Jean-Louis : http://www.fencing.net/forums/thread27265.html , sans conclure, bien évidemment.

Mise à jour le Vendredi, 05 Avril 2013 13:00