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Rugby, football et identité occitane PDF
Jeudi, 04 Septembre 2008 08:06

Cet article a été publié en 1985 par la défunte revue occitaniste Amiras/Repères, dirigée par Robert Lafont et Philippe Martel, et publiée chez Edisud, dans son N° 12 intitulé « L’identité a encore frappé ».
Il prenait prétexte de la publication, alors récente, du livre de Christian Pociello « Le Rugby, ou la guerre des styles », pour analyser la place du rugby dans la culture occitane.
Il est reproduit tel quel, à titre de moment d’une réflexion : plusieurs des thèmes abordés sont repris ultérieurement dans d’autres textes qui figurent sur le site.

 

Rugby, football et identité occitane


La publication de l'ouvrage de Christian Pociello peut, à bien des égards, faire figure d'événement1. Pour la première fois ou presque, en France, une activité sportive est l'objet d'une attention qui rompt avec le dithyrambe journalistique ou l'historiographie anecdotique, pour donner toute leur place à la méticulosité et à l'esprit d'analyse d'un observateur formé aux sciences sociales. Jusqu'alors, il n'était guère possible, à qui souhaitait s'informer sérieusement sur les grands sports collectifs tel le football ou le rugby, que de recourir à quelques rares sommes historiques2, bien trop vite centrées sur les manifestations les plus prestigieuses: grands clubs, matches internationaux... aux dépens d'une perception en profondeur du phénomène sportif dans toute son épaisseur sociale et culturelle. Ou bien, la littérature technico-pédagogique développait des considérations pratiques à l'usage des entraîneurs et des professeurs d'éducation physique3, sur un fond de biologie et de psychologie pas toujours totalement maîtrisé. La « littérature sportive» qui avait gagné ses lettres de noblesse dans l'Entre-deux-guerres, de Montherlant à Giraudoux, s'était depuis lors essoufflée, et il fallait, ces dernières années, chercher attentivement sa pâture, au-delà du recueil d'articles de Lacouture sur le rugby4 ou de l'essai sensible de Haldas consacré au football5.
Donc, Pociello vient, et avec lui, une tentative cohérente, ordonnée, de saisir un sport tant dans ses dimensions techniques spécifiques qu'à travers ses fonctions collectives et culturelles qui en font un phénomène social total aussi digne d'intérêt scientifique qu'un quelconque potlatch amérindien. Au vrai, s'il a fallu attendre si longtemps pour que les sciences sociales - tout au moins en France - veuillent bien condescendre à se pencher sur un phénomène aussi massivement présent dans notre société que le sport, c'est qu'il y avait à vaincre bien des réticences, et des tabous considérables6. Et si le mouvement est lancé, par un universitaire certes, mais professeur d'éducation physique, c'est l'indice que la partie n'est pas gagnée, et que sociologues, historiens ou ethnologues patentés ne sont pas encore disposés à franchir le pas. La situation touche au comique dans les bibliographies scientifiques, au point qu'il est actuellement plus aisé de trouver une étude sérieuse sur le jeu de quilles ou quelque autre minuscule pratique « ludique » parée des prestiges de l'exotisme ethnographique, que sur le football, qui n'intéresse jamais que trois ou quatre millions de pratiquants réguliers et vingt millions de téléspectateurs.
Cette situation incongrue, dans laquelle l'intelligentsia universitaire française a une responsabilité écrasante, se retrouve à l'identique en Occitanie. Et c'est ici que le livre de Pociello fait également événement. Le discours occitaniste en l'honneur du rugby reste, à ce jour, de l'ordre de la révérence rituelle, sans qu'il ait paru nécessaire d'aller y voir de plus près. En domaine occitan, le rugby fait partie des meubles - mobilier jugé peut-être encombrant, d'ailleurs - et s'autorise ainsi à demeurer l'impensé de la maison7. Situé quelque part entre les manifestations folkloriques et passéistes de l'Occitanie félibréenne, et les expressions progressistes musicales ou théâtrales de l'Occitanie moderniste, le rugby n'a pu trouver sa place dans le répertoire de la culture occitaniste: le cloisonnement bien français des genres et des disciplines scientifiques s'est transféré avec toutes ses rigidités dans le domaine occitan, et l'ethnographie qui ne connaît que les «jeux» et les «fêtes» ne saurait concevoir le «sport» comme objet d'étude8. Quant à la sociologie de la modernité occitane, peut-être doit-on croire avec Yves Rouquette qu'elle «déteste le rugby, n'y découvrant que machisme et aliénation. [Elle] fait de ce sport une analyse marxiste et freudienne à la fois, une critique radicale qui, Dieu merci, reste sans effet sur le tirage du Midi-Olympique»9. Ce que confirmeraient plaisamment les précautions oratoires dont s'entoure la revue catalane La Nova Falç (n° 35, 1981) pour présenter son dossier sur le rugby «I sembla que l'evidència seria de passar per sobre dels prejudicis sobre l'esport (alienaciô, violència...), que tenen els qui no son capaços de se tenir drets i que passen la vida parlant asseguts sus d'une cadira al café de la Bourse, amb le Monde ou Libé. No, et rugby és un fet social a Catalunya-Nord, i no cal rebujar la realitat».
Investissant cette terra incognita, Christian Pocellio nous invite, enfin, à une interprétation d'ensemble de ce qui constitue, tellement plus que la danse des treilles ou les chansons de Marti, un des fondements de la culture occitane moderne. Travail de pionnier et comme tel aux prises, tout à la fois et paradoxalement, avec trop de vides qu'il faudrait combler de données précises et contrôlées, et avec un trop-plein de lieux communs, d'à peu près, d'explications toutes faites et de causalités passe-partout. On comprendra donc que la synthèse de Pociello ne soit pas exempte d'hésitations donc de faiblesses dans l'argumentation, y compris dans les pages les plus brillantes et les plus neuves sur la sociologie différentielle du rugby dans sa relation aux autres activités sportives. Mais nous nous en tiendrons, dans ces quelques pages, à une réflexion sur les thèmes qui touchent directement à l'Occitanie, et qui relèvent pour l'essentiel de la géographie culturelle.

Le rugby occitan


A la lecture de Pociello, une première difficulté surgit très vite, dès lors qu'il s'agit de préciser les voies historiques, les accointances souterraines qui ont conduit à l'élaboration d'une équation simple: Rugby = Occitanie. De cette descente du rugby depuis l'Angleterre et la région parisienne vers le sud profond, de cette fixation en un territoire que rien ne prédisposait apparemment à accueillir pareille greffe, les spécialistes du sport ont presque renoncé à trouver les déterminants, après s'être risqués aux hypothèses les plus diverses. Les limites du travail de Pociello, recherche de seconde main trop étroitement dépendante de la maigre bibliographie existante, sont celles-là mêmes de ses prédécesseurs, et les hypothèses qu'il propose ne vont guère au-delà des « explications » simplificatrices qui se sont donné libre cours depuis des dizaines d'années. A se débattre dans ce fatras de multiples déterminismes, l'auteur n'évite ni les flottements ni même les contradictions dans son argumentation: preuve, s'il en était besoin, de la nécessité de se livrer enfin à un véritable travail de terrain, qui seul pourrait lever les hypothèques actuelles.
Ainsi de la tentative, souvent reprise, de relier la pratique du rugby à une sociabilité rurale, à un mode de vie semi-urbain, qu'illustreraient particulièrement les bourgs sous-industrialisés du Sud-Ouest. Le rugby serait, par excellence, le mode d'expression sportive de petites communautés en crise (exode rural) forgeant leur unanimisme à la fois dans le rejet de la grande ville et dans un jeu ancien de rivalités violentes qui fondent ce qu'un ancien président de la Fédération de rugby, Voivenel, a nommé le campanilisme. Un tel tableau, pour exact qu'il puisse être dans la description du monde du rugby méridional, n'a en lui-même guère de valeur explicative. A chercher ici une correspondance immédiate entre une pratique sportive et une structure socio-démographique, on rate doublement l'objectif: il resterait à démontrer pourquoi le rugby ne s'est pas durablement implanté dans des zones présentant un tissu social similaire, comme la Bretagne, et pourquoi inversement, il est véhiculé dans les files britanniques par des milieux sociaux tout à fait différents: mineurs gallois, universitaires anglais ou irlandais. Il faut bien dire que la quasi-totalité des relations causales proposées par Pociello souffre de la même incapacité à ajuster le niveau d'explication à la particularité du phénomène étudié: faiblesse épistémologique certes banale dans les sciences sociales, mais qui, en l'occurrence, laisse le lecteur sur un vif sentiment d'insatisfaction.
Une synthèse peut-être trop précoce conduit à d'aventureuses extrapolations qui s'enferrent en contradictions manifestes. Nous n'en citerons qu'une, des plus évidentes: elle concerne l'opposition souvent décrite entre rugby et football. Cette opposition utilise un double registre:
- géographique: le rugby du sud et le football du nord, le rugby des champs et le football des villes;
- social : le rugby paysan et le football ouvrier.
Nous reviendrons plus loin sur ce couple d'oppositions en lui-même erroné. Pour l'heure, il suffit de considérer l'usage qu'en fait Pociello: «Lorsque les régions très peuplées du nord industriel de la France voient apparaître le football, elles peuvent d'emblée apprécier et se passionner pour un jeu simple, assez individuel, visuel, aéré, aisément compréhensible. Les spectateurs tout-venant, non dotés de compétence spécifique, peuvent alors s'identifier à l'équipe locale pratiquant un jeu aux règles claires et univoques, donc très facilement assimilées. Le rugby est certes un jeu simple au niveau de la réalité du combat qui se manifeste clairement dans la conquête difficile et la défense courageuse d'un territoire... Mais c'est aussi un jeu très compliqué dans la mesure où des phases collectives «obscures» requièrent une subtile règlementation et donc supposent une compétence spécifique plus longue à acquérir. Dans le Sud-Ouest peu peuplé de la France, les populations se dispersent en une trame géographique plus détendue, mais sur laquelle elles tissent un réseau social plus «serré». Elles pourront se prendre d'amour pour un jeu aussi complexe dans la mesure où les petites audiences se prêtent beaucoup mieux à la transmission de cette compétence»10. Ce thème de la compétence spécifique au rugby, favorisée par la structure sociale communautaire jouant un rôle de diffuseur culturel, rejoint et conforte donc l'argumentation, citée plus haut, en faveur des bourgades du Sud-Ouest. Mais il perd beaucoup de sa force lorsqu'il s'agit d'expliquer pourquoi le rugby est devenu un sport médiatique crevant régulièrement le petit écran à l'occasion du Tournoi des Cinq Nations: «Ce qui est ici en cause... c'est cette capacité particulière du rugby à susciter l'intérêt des spectateurs des deux sexes et des téléspectateurs tout-venants. Cette surprenante et enviable propriété repose sur le fait que le rugby est capable de capter l'intérêt des spectateurs profanes. C'est-à-dire de spectateurs qui ne sont pas dotés de la compétence spécifique nécessaire pour décoder toutes les subtilités du jeu dont un connaisseur pourra se délecter»11.
Sans entrer, bien inutilement, dans le détail d'un argumentaire souvent insuffisant, il nous paraît que la difficulté éprouvée par Pociello à pointer la spécificité géographique du rugby tient pour beaucoup à l'utilisation intensive qu'il fait de l'appareil théorique de Bourdieu12. Ainsi en va-t-il de la « guerre des styles » qui donne son titre à l'ouvrage. Pour tout rugbyphile, cette guerre désigne immanquablement les rivalités réaffirmées tout au long des championnats entre les styles régionaux ou même ethniques: le rugby basque contre le rugby catalan, le Sud-Ouest contre le Sud-Est, dernièrement encore Agen contre Béziers... Ces antagonismes inscrivent des lignes de partage entre des choix «essentiels»; c'est la prééminence accordée au pack d'avants ou à la ligne des trois-quarts, à la rigueur d'exécution ou au débridé de l'inspiration, à l'énergie débordante ou au jeu posé, etc. A rapporter, comme le fait systématiquement Pociello dans la ligne de Bourdieu, ces choix stratégiques à des dominantes sociales - à l'intérieur des équipes elles-mêmes: les écarts de condition sociale entre avants et arrières; d'une équipe à l'autre: le jeu d'avants, «fermé», «serré» de Tulle-l'Ouvrière et le jeu «d'ouverture, varié» de Brive-la-Bourgeoise - on s'interdit strictement d'examiner la pertinence possible des styles régionaux. L'opposition entre le rugby de l'Atlantique et celui de la Méditerranée est «exécutée» en quinze lignes, c'est-à-dire occultée. Il n'est d'ailleurs pas sans intérêt théorique d'examiner par quel procédé s'opère cette occultation: «Les partisans du combat physique et ceux de la circulation de balle pourront s'en donner à coeur joie dans la relance permanente de ces polémiques qui ont leur logique technique (l'efficacité, la rationalisation du travail pour la victoire) et leur logique spectaculaire (le mouvement, le style, la manière...) mais qui possèdent aussi des significations historiques et des enjeux sociaux»13. Justement, ces enjeux, quels sont-ils? «Pour remonter plus loin dans l'histoire, c'est là une opposition qui distingue le combat des paysans du Languedoc (ou des Corbières) et le jeu des universitaires parisiens. On notera que ce dernier a besoin de se qualifier en se démarquant d'un rugby de quantité et de matière. Le rugby-dans-l'esprit a en effet pour but - rarement avoué - d'euphémiser le combat de près (en faisant circuler la balle et en évitant les contacts) et de résister autant que possible au processus inéluctable de rationalisation de l'entraînement»14. Faute de pouvoir déceler dans le rugby du Sud-Ouest une composante sociale significativement différente de celle qui dominerait en Languedoc, l'auteur se voit contraint de remonter aux sources, et à une éventuelle influence des premiers pratiquants (des bourgeois parisiens) dans l'implantation du rugby en Aquitaine. Mais à supposer la réalité de cette filiation, de toute façon vieille maintenant de près d'un siècle, encore faudrait-il démontrer comment et pourquoi cette greffe stylistique a pris et s'est maintenue, malgré le changement de milieu social, en mettant en évidence les affinités secrètes et durables entre étudiants parisiens et paysans landais. A cette condition, qui n'est évidemment pas remplie, Pociello ne peut que substituer une affirmation pure et simple et renvoyer ainsi les oppositions stylistiques à des clivages sociaux, selon une systématique qui, à la suite de Bourdieu, n'imagine pas d'autres déterminations possibles que celles résultant de la division en classes sociales, ou fractions de classes, ou, empiriquement, catégories socio-professionnelles.
Certes, et malgré les apparences évidentes du discours rugbystique le plus constant, l'existence de styles régionaux ne doit pas être acceptée sans examen minutieux. Rien n'assure qu'il ne s'agisse pas d'ethnotypes construits dans l'imaginaire collectif à partir d'événements fondateurs parfois fort anciens. Ainsi le style basque trouve-t-il son origine en 1913 dans la révélation d'un jeu de l'Aviron bayonnais tout entier tourné vers l'offensive à outrance et «traduisant tous les dons que les Basques peuvent avoir naturellement pour le rugby»15. Depuis lors, il n'est pas une attaque de trois quarts bayonnais qui ne soit référée à ce don naturel et n'apparaisse comme la réactivation, la manifestation d'une essence immuable, que seuls les impondérables des matches ou les crises d'identité du groupe peuvent masquer derrière des pratiques de jeu inauthentiques: mais toujours est prête à rejaillir l'étincelle qui réconciliera les joueurs avec leur nature profonde, et le public avec son équipe.
On sait assez l'allergie de la sociologie de Bourdieu à l'égard de l'idéologie du don pour comprendre combien il était tentant d'interpréter cette guerre des styles en termes d'habitus de classes et de stratégies de distinctions sociales. Opération toutefois qui ne prendrait son sens qu'à deux conditions: caractériser socialement chaque région ou ville porteuse d'un style de jeu spécifique, et s'assurer de la (au moins relative) permanence de style, à conditions sociologiques égales. Ces conditions ne sont pas actuellement remplies, et laissent ouverte l'interrogation sur la pertinence du discours ethnotypique dans le monde du rugby occitan.
A travers même ses insuffisances, le livre de Pociello a le mérite d'inviter à reprendre la question du rugby occitan, dont on voit bien que les enjeux dépassent considérablement le seul domaine du sport. Dans l'assimilation du rugby à l'Occitanie, c'est tout le débat sur la spécificité des cultures régionales, y compris dans leur dimension ethnique, qui se trouve repris et réinterrogé. Le rugby - sa pratique et plus encore les discours qu'elle suscite - est probablement de tous les grands sports celui qui prétend avec le plus de constance illustrer une géographie culturelle. Il y aurait certainement quelque difficulté à déterminer des traditions culturelles dans le basket-ball ou le hand-ball par exemple, sans parler de sports tels que l'athlétisme ou la natation dominés par des écoles d'entraînement qui se différencient sur une échelle de rationalité technique croissante, et par leur avance ou retard vis-à-vis d'une norme commune. Le football lui-même sécrète un discours producteur d'identités nationales, mais la reconnaissance des styles de jeu ne descend guère en deçà, et il serait difficile de trouver l'affirmation de variantes régionales nettement caractérisées: si de tels écarts distinctifs existent, ils ne sont pas reconnus comme tels ni ne sont explicitement producteurs d'identités régionales.
Le rugby par contre, est pratiquement dès l'origine éclaté en écoles régionales qui trouvent leur support dans une caractéristique collective spontanée16. Le rugby est immédiatement vécu comme manifestation ethnique, et capable de traduire les nuances diverses de multiples particularismes à l'intérieur de son aire de diffusion pourtant elle-même étroitement circonscrite. Ainsi le discours rugbystique met-il en évidence à la fois la spécificité de l'ensemble occitan, et la diversité de sous-ensembles à l'intérieur même de l'Occitanie. En ce sens, le rugby fait figure d'analyseur de la réalité culturelle et sociale occitane: à travers son langage, c'est la revendication identitaire qui se fait jour, selon des modalités à décrypter. Il faudrait, à notre sens, s'interroger à la fois sur le degré de congruence du discours de célébration des styles régionaux et des pratiques effectives auxquelles se réfère ce discours - et sur certains phénomènes de récurrence historique qui restent à interpréter: par exemple, comment comprendre que ce soit à Béziers que des entraîneurs tels que Barthe (un ancien trois-quarts) puis Barrière aient élaboré un style de jeu fondé sur la rigueur collective, l'agressivité défensive, la prédominance du combat d'avants, au centre donc d'une région qui déjà dans l'entre-deux-guerres était caractérisée par son rugby de force sans fioritures ?
Alors peut-être sera-t-il possible de distinguer plus clairement, à l'intérieur de l'affirmation culturaliste du rugby, ce qui relève de la logique identitaire et ce qui renvoie à des types anthropologiques définis. En raisonnant en termes de personnalité culturelle (vertus et éthos de la «race», qualités physiques, dons, etc.), le discours rugbystique court le risque, bien connu mais toujours possible, de s'enfermer dans des stéréotypes nationaux ou régionaux et de vouloir dégager des personnalités modales là où n'existent probablement que glissements insensibles, contours instables et influences réciproques. Par contre, le discours résolument identitaire, qui procède par séparation et exclusion, et tranche à vif entre le Nous et les Autres, n'a nulle nécessité de se référer à des traits objectifs, et joue structurellement sur l'arbitraire de relations sémantiques d'oppositions. Un «style catalan» est presque superflu pour qui se veut catalan, un symbole, une «signature» suffisent: pourquoi pas la vision fugitive d'un ballon ovale en proie un instant à la furia de quinze joueurs?
Quoi qu'il en soit, le discours du rugby énonce, constamment répétée, l'affirmation d'une équation simple: rugby = Occitanie, qui peut d'ailleurs se lire dans les deux sens : l'Occitanie, c'est le rugby.
Quelques exemples: la revue Autrement édite-t-elle un numéro consacré à l'Occitanie, tout naturellement un article sur le rugby est demandé à Daniel Fabre. L'Université occitane d'été lui consacre volontiers un «atelier», et la Télévision française, dans une émission récente, présente la «Civilisation du rugby»17.
Et des citations: « Inventé en Angleterre, le rugby est devenu le sport favori des Occitans»18. « Lo rubi: esport rei d'Occitania! Emai aqui la França es talhada en dos bocins: se lo Nord... aima lo balon redond, nosautres preferam l'ovale. Es atal e nos'n portam plan »19. «Quand mandam nostres drolasses desgordits et forts coma de carretas al torneg de las cinc nacions luchar contra los Angleses, los Escoceses, los Irlandeses et los Galeses, devriàn exigir qu'apelèissen aquèl XV non pas l'équipa de França mas l'équipa d'Occitània»20.
C'est à partir de cette équivalence affirmée entre un espace géographique et un sport que nous voudrions esquisser une réflexion sur l'identité occitane.

Deux Occitanies


Le discours rugbystique rituel n'est pas sans connaître le décalage entre un Sud-Ouest de forte implantation, et un Sud-Est au maillage plus lâche - d'un côté l'Occitanie atlantique qui pour la circonstance annexe le Pays Basque et vient mourir sur les bords de la Méditerranée catalane, et de l'autre une Occitanie provençale qui pousserait volontiers ses pointes jusqu'à Grenoble et Narbonne. Mais ce partage Est-Ouest est vécu comme une variation d'intensité, comme différenciation continue sur une échelle commune, de Nice à Bayonne, à l'intérieur d'une même culture rugbystique, ici totalement prégnante et là simplement plus discrète: partout cependant règne le ballon ovale implanté dans ses citadelles qui parsèment le territoire occitan, Béziers autant qu'Agen et Nice ou Toulon à l'égal de Dax ou Lourdes. Une telle vision est évidemment confortée par la carte du rugby national21 qui met en évidence une assez parfaite adéquation (à la région lyonnaise près) entre les limites de l'Occitanie et la répartition régionale des grands clubs français.
S'en tenir à la géographie du seul rugby condamne pourtant à occulter une réalité beaucoup moins unanimiste, et qui pourrait se résumer en un partage entre une Occitanie du rugby et une autre du football. Ce que nie avec un bel ensemble le discours occitaniste, c'est la prodigieuse passion populaire pour un jeu de ballon rond qui, structurellement comme historiquement, ne peut qu'apparaître comme le rival, le concurrent direct du rugby.
Jusqu'à la Première Guerre mondiale, les deux vagues successives du rugby puis du football ont déferlé sur l'ensemble de la France, réunissant dans les mêmes clubs les adeptes - souvent les mêmes - des deux sports. Ainsi à Marseille «l'Olympique de Marseille, club omnisports, tirait surtout notoriété et gloire de son équipe de rugby qui, elle, faisait recette (...) En 1909, la saison de football était loin de s'étendre comme elle le fait à l'heure actuelle. La lutte à trois que se livraient l'OM, le Stade Helvétique et le Stade Étoile Bleue trouvait sa solution en quelques matches... C'est pour cela sans doute que les sportifs de l'époque pratiquaient plusieurs sports avec le même bonheur et la même foi. A l'OM, par exemple, les frères Albert et Louis Gilly ainsi que Jean Etchepare jouaient en première équipe de foot et en première équipe de rugby...»22.
La multiplication des clubs après la guerre de 1914-18 et l'organisation de championnats de longue haleine se déroulant sur plusieurs mois rendirent vite impossible la coexistence de deux sports exclusifs l'un de l'autre, qui occupaient les mêmes terrains, selon le même calendrier annuel : il fallait choisir, et l'on peut trouver là l'une des raisons pour lesquelles se mit alors en place une géographie différentielle, qui détermina des zones rugby et des zones football, autour de clubs phares jouant un rôle d'entraînement pour leurs satellites. Les lignes de partage, multiples et complexes, qui ont ainsi clivé l'espace occitan en deux cultures sportives antagonistes et largement exclusives, semblent s'être dessinées assez rapidement dans les années 20, selon des déterminations qui restent encore largement obscures. Qu'il suffise ici d'en prendre acte.
Pour situer le phénomène, considérons deux cartes. La première distribue les clubs de rugby de première et deuxième division (on disait alors Excellence et Honneur) en 1930. Sur les 80 clubs qui formaient l'élite, déjà très diluée, de ce sport, 26, soit près du tiers, étaient implantés au nord de la zone occitane, et l'on trouvait alors à Paris, Le Havre, Évreux, Lyon, Poitiers ou Nancy des clubs qui apparaissaient ainsi comme des îlots déposés par la vague de succès dont avait bénéficié le rugby, au tournant du siècle, dans toute la France. Par contre, 6 clubs seulement pour tout le Sud-Est occitan, s'inscrivant à l'intérieur d'un périmètre Grenoble - Vienne - Clermont-Ferrand - Albi - Béziers. Parmi eux, Toulon est la seule équipe à jouer en Excellence (1 sur 40!) et les 5 autres : Romans, Valence, Avignon, Carpentras et Chateaurenard ne s'écartent guère du sillon rhodanien.
Cette extrême discrétion du rugby provençal prend tout son sens si on superpose à la première une seconde carte qui lui est contemporaine : celle de la naissance du football professionnel en 1932. Parmi les 20 clubs qui se lancent dans l'aventure du professionnalisme, et qui figuraient déjà dans l'élite du football amateur, 9 se concentrent dans ce même périmètre provençal : Sète, Montpellier, Nîmes et Alès à l'ouest du Rhône, Marseille, Hyères, Cannes, Antibes et Nice le long de la Méditerranée. Le professionnalisme ne fait qu'entériner un état de fait: moins en définitive la commercialisation du sport, l'amateurisme «marron» ou la prépondérance de puissances financières locales, que ce qui a rendu inéluctable cette évolution vers le sport-business, à savoir le prodigieux succès populaire d'un sport qui a su parfaitement susciter des passions considérables par le spectacle offert et à travers des compétitions d'un intérêt constamment renouvelé, telle la Coupe de France.
La présence massive de l'Occitanie provençale dans le concert du football national23 correspond vraiment à une profonde adhésion des populations, et pas seulement citadines; adhésion dont l'expression la plus paroxystique, faite tour à tour de passion et de dépit amoureux, se retrouve depuis plus de 60 ans chez des générations de Marseillais à l'égard de leur OM. Et ce qui, avec l'Olympique de Marseille, fait figure d'archétype indépassable, se retrouve à peine atténué à l'échelle de petites villes telles que Nîmes ou Sète, dont les grands clubs ont nourri l'imaginaire collectif autour de ces symboles monumentaux que sont les stades des Métairies ou Jean Bouin.
Ce qui fait donc problème, ici, c'est l'amnésie de l'occitanisme à l'égard d'un phénomène social d'une telle ampleur, et qu'il faut bien interpréter comme la dénégation, d'autant plus têtue qu'implicite, de faire du football l'emblème possible d'une sociabilité ou d'un «èime» occitans. Caractéristique à cet égard est l'attitude du Sétois Yves Rouquette, qui consacre bien une page de sa petite «géographie cordiale» à la défense et illustration du rugby, mais dont pas la moindre ligne ne donne à penser qu'il a pu un jour rêver sa ville comme la «Mecque du football»24.
Bien entendu, on croit comprendre les raisons de cet ostracisme à l'égard du football.
Passée la phase initiale de l'implantation en France de ces sports britanniques - avec l'aide et la participation des Britanniques eux-mêmes, ce qui donne naissance à des équipes très mixtes, au fort accent d'outre-Manche - le recrutement régulier des joueurs va continuer à s'opérer selon un mode d'ouverture sur l'étranger qui reste alors propre au football. Autant semble-t-il le rugby se resserre très vite autour d'un recrutement local ou micro-régional, et n'intègre que très précautionneusement les populations immigrées résidant dans le Midi de la France25, autant les clubs ambitieux de football, dès avant l'instauration du professionnalisme, font appel de façon constante et systématique à des joueurs étrangers susceptibles d'améliorer le niveau technique ou spectaculaire de l'ensemble. Que ces étrangers soient résidents en France - installés à Sète ou Marseille pour raisons commerciales, par exemple - ou carrément «importés» de leur pays d'origine, leur présence massive manifeste un esprit d'ouverture, et provoque un brassage des influences nationales dans le domaine des styles de jeu, des techniques, des habitus corporels, qui donnent aux grands clubs de football une personnalité proprement cosmopolite.
De ce fait, le rapport du club de football à son public s'instaure dans un registre sensiblement différent de celui qui préside au rugby. Pour ce dernier, le club est le lieu où quelques membres de la communauté locale sont chargés de représenter (et de faire honneur à) tout le groupe qui leur délègue la charge de manifester l'identité commune. Même dans les plus grands clubs du championnat (Béziers, Lourdes, Agen...), l'origine de la majorité des joueurs ne dépasse pas le département: leur itinéraire sportif est connu, leurs qualités tôt repérées dans les équipes de jeunes ou dans les petits clubs dont ils sont issus et suivies jusqu'à la consécration de l'équipe fanion, comme sont connues leur famille et leur activité professionnelle. Une équipe de rugby, ce serait ainsi moins un club en tant qu'entité un peu abstraite, qu'une somme de joueurs qui sont très concrètement les voisins, les amis, les égaux de leur public. L'identification des clubs de rugby à leur région s'accomplit à travers le mouvement incessant d'aspiration-refoulement entre le club-phare et la constellation de petites équipes voisines qui lui servent de viviers de jeunes joueurs, et vers lesquelles il renvoie ses vedettes vieillissantes ou les laissés pour compte de l'équipe première. Ainsi l'identité du rugby languedocien se découvre-t-elle dans cet incessant mouvement vertical de joueurs, dont les limites géographiques sont suffisamment circonscrites pour donner lieu à une perception précise de la part des supporters, et qui détermine les contours d'une commune nature.
Au contraire, l'espace de recrutement des grands clubs de football, immédiatement transnational, interdit la symbiose entre le public et les joueurs. L'entité collective du club prédomine sur ses éléments constituants, ce qui permet à un conglomérat de joueurs venus de tous horizons de représenter une ville, dès lors qu'un maillot commun les rassemble, pour un temps, sous le même sigle : il n'y a pas de «football provençal», mais tout Marseille se retrouve derrière un OM composé de Suédois, de Brésiliens et de Yougoslaves. L'idôlatrie qui a pu entourer un Skoblar ou un Magnusson s'adresse à des individualités, purs atomes de génie tombés du ciel, pour autant qu'elles sont les instruments asservis à la gloire de la Ville. Et Gunnar Andersson - probablement le plus grand «monument» de l'OM - a pu mourir dans le ruisseau, à Marseille même, «mort de misère et d'alcoolisme, mort d'indifférence et d'oubli, lui qui avait été l'homme le plus populaire de la ville, au point de ne pouvoir faire un pas sans être reconnu, accosté, congratulé...»26 parce que, ayant quitté le club, il n'était plus rien. Ce type de joueurs sans attaches qu'a façonné le football d'élite contribue à faire du club la figure emblématique de sa ville; mais l'absence de contiguïté et de liens organiques entre les joueurs et leur public interdit la constitution d'une participation communautaire que réussit le rugby.
Il ne suffit pourtant pas de pointer cette divergence entre rugby et football dans la relation des grands clubs à leur environnement. Il faut aussi remarquer que ce même clivage se manifeste, à l'identique, jusqu'au bas de la hiérarchie sportive, alors même que plus rien ne le justifie. Il est frappant en effet de considérer combien le discours du rugby insiste sur l'appartenance locale des joueurs, sur leur enracinement dans un microcosme communautaire dont ils sont l'émanation et dont ils traduisent l'éthos par leur engagement sportif. Le «rugby au village»27, ce sont les rugbymen du village. Rien de tel dans le football, où prédomine comme à l'échelon supérieur l'image du club chargé, certes, de défendre et d'illustrer la commune, mais dans une large indifférence à l'égard de l'origine des acteurs enrôlés sous sa bannière, et interchangeables, à valeur sportive égale.
Or, la réalité de la mobilité géographique des joueurs montre à l'évidence une grande similitude dans les modes de recrutement des petits clubs participant à des championnats régionaux. Chaque année, à l'inter-saison, une proportion assez considérable de joueurs change de club, généralement à l'intérieur des limites de leur comité ou de leur ligue. Ce brassage continu, aux causes multiples (professionnelles, financières, familiales, par attachement à un entraîneur ou des partenaires, etc.) est tout aussi important au rugby qu'au football. Il contribue à constituer et à délimiter un espace régional à l'intérieur duquel la mobilité est la règle. Ce qui est intéressant, c'est de voir comment, à partir de pratiques similaires, l'espace ainsi objectivement organisé est saisi différemment et resitué dans des logiques culturelles structurées autour de pôles opposés. Le football va reproduire, à l'échelle intra-régionale, la logique supra-nationale et cosmopolite qui régit son élite. Il tend idéalement à un espace homogène où des individus sans attaches occupent tour à tour des places interchangeables. Le rugby régional, soumis aux mêmes mécanismes de mobilité, occulte ce processus d'homogénéisation et oppose à cette menace l'affirmation d'un espace multipolaire structuré qualitativement, dans lequel chaque club est le produit d'un micro-particularisme qu'il exprime et contribue à entretenir.
Ces deux logiques d'appréhension de l'espace n'apparaissent jamais mieux qu'au cours des convulsions de la crise sportive. Pour pallier les mauvais résultats et relancer le club vers la victoire, le football tendra tout naturellement à élargir son aire de recrutement en recherchant par exemple les services d'un entraîneur ou de joueurs professionnels en fin de carrière (joueurs dont l'espace de mobilité est au moins national), et donc en s'intégrant à des circuits plus vastes qui reculeront les limites de son horizon culturel. Tout au contraire, le réflexe du club de rugby est de «serrer les rangs» : la crise est provoquée par l'afflux d'«étrangers»28 que l'on a bien eu tort d'engager et qui se conduisent comme des mercenaires; il s'agit alors de rappeler les enfants du pays émigrés sous d'autres cieux et de reconstituer l'esprit de clocher hors duquel il n'est point de salut.
Dilatation d'un côté, contraction de l'autre, le même espace régional obéit ainsi à des impulsions de sens opposé. Tournée vers l'extérieur, et se rattachant en permanence à des réseaux et des aires qui la débordent de toutes parts, la région du football y perd d'une certaine façon ses possibles particularismes qu'elle noie dans des rêves d'universalité. Périodiquement encline à se rétracter sur ses micro-espaces, la région du rugby oublie facilement le bouillonnement et les échanges dont elle est capable pour se complaire dans le culte de la petite différence.
C'est dans cette divergence d'appréhension de l'espace régional que nous situons l'une des raisons essentielles de l'attitude de l'occitanisme vis-à-vis du football et du rugby. En dépit des similitudes objectives entre les deux sports : d'être tous les deux des productions culturelles importées29 et malgré ce profondément ancrées dans la réalité sociale occitane, le choix du seul rugby comme emblème de l'identité régionale ne trahit-il pas avant tout la situation actuelle du sentiment occitaniste, et son incapacité à penser sa spécificité autrement que sur le mode défensif d'un espace intérieur refermé sur lui-même? N'est-ce pas ce qui fait dire à Yves Rouquette que Marseille, capitale du football, est la moins occitane de toutes les grandes villes d'Occitanie? Mais la question demeure: qu'est-ce qu'une Occitanie qui se refuserait Marseille?30
On a tout lieu de penser que les affirmations identitaires se posent avec d'autant plus de force que les types culturels perdent de leur netteté et se brouillent au sein de situations non maîtrisées de mobilité et d'interpénétration culturelles. La revendication identitaire est alors le moyen de reconstituer - imaginairement - le découpage radical de l'En-groupe et de l'Hors-groupe. Et parce que la revendication occitaniste est de nature territoriale, la logique identitaire ne peut que rechercher le découpage de l'espace entre un Dedans et un Dehors. Encore ce découpage doit-il être institué, et ce coup de force géré par des appareils ad hoc31.
L'organisation du rugby servirait ainsi, à côté de bien d'autres, à une telle fonction de reconstitution continue du sentiment d'appartenance occitane, en contribuant à gérer un espace polarisé et à l'enclore dans le cercle de sa géographie propre. Le football au contraire est jugé inapte à illustrer une identité régionale parce qu'il est étranger à toute logique d'opposition-exclusion. Son mode de fonctionnement lui permet d'assimiler toutes les diversités, d'intégrer tous les apports extérieurs. En ce sens, il ne peut contribuer à constituer les clôtures identitaires : son rôle se bornera tout au plus à se mouler dans des identités déjà là et gérées par des institutions extérieures (étatiques nationales en particulier).


Une culture par délégation?


La rencontre entre l'imaginaire du rugby et l'imaginaire occitan ne produit pas seulement ce phantasme d'une adéquation géographique. L'identité rugby = Occitanie se traduit également par l'affirmation indéfiniment répétée d'une pratique intime et massive du rugby par les Occitans. «Dans nos régions, rares sont les villages qui ne possèdent pas leur équipe de rugby», «...comme tout petit Occitan qui a grandi avec un ballon de rugby dans les mains...»: au-delà de l'emphase journalistique ou de l'emportement lyrique, de telles formules apparaissent d'autant plus significatives que leurs auteurs sont généralement parfaitement placés pour en connaître les limites. Quel sens donner, alors, à de telles assertions que démentent inexorablement les statistiques les plus simples?
En prenant comme date repère la saison sportive 1981-82, il existe, recensés par la Fédération française de rugby32, 1 727 clubs répartis dans toute la France entre 27 comités régionaux33. L'Occitanie, à laquelle nous joindrons pour faire bonne mesure le Pays Basque, le Roussillon et la Corse, peut revendiquer près de 950 clubs, soit 55 % de l'ensemble. On constate que, même à l'intérieur du périmètre de forte implantation, soit le grand Sud-Ouest, le rugby est très inégalement réparti et laisse des départements quasiment déserts: un club en Lozère, trois dans la Creuse, 14 dans le Cantal et 15 dans le Lot, même s'il s'agit là de départements à faible population et de surcroît vieillie, dépourvus de villes de quelque importance, on doit bien admettre que le rugby y apparaît comme un phénomène tout à fait marginal.
Même en prenant en compte le jeu à XIII34, pas un seul des départements du Sud-Ouest ne parvient à présenter plus de cent clubs. Les départements qui réussissent les meilleurs «scores» sont aussi les plus peuplés ou bénéficiant d'agglomérations urbaines étendues: la Haute-Garonne (97 clubs), la Gironde (75), les Pyrénées-Atlantiques (78), les Pyrénées-Orientales (63), l'Hérault (59) ou le Puy-de-Dôme (47). Une exception, l'Aude, qui avec 85 clubs (53 de rugby et 32 de jeu à XIII) apparaît comme le véritable foyer du ballon ovale. Il faut donc insister sur ce fait, connu mais rarement avoué, que le rugby ne touche directement qu'une minorité de communes (en Haute-Garonne, par exemple, à peine plus de 10 %, et moins de 15 % dans l'Aude), et que la pratique de ce sport suppose chez beaucoup de joueurs des déplacements vers un club plus ou moins éloigné de leur village de résidence.
La rareté du rugby, son manque de densité géographique (si l'on excepte quelques micro-zones telles le Narbonnais) apparaissent encore mieux lorsqu'on leur oppose la véritable multiplication des clubs de football. Au lieu commun habituel qui fait du football un phénomène urbain, il faut opposer le constat de son universalité et de sa diffusion massive dans les zones les plus reculées. Certes, la ville est le lieu d'une prolifération étonnante, qui fait naître les clubs dans les quartiers, les entreprises, autour des clientèles des bars ou parmi les communautés d'immigrés... Dans les villes de tradition footballistique, ce sont ainsi des dizaines d'équipes qui disputent des compétitions régulières tout au long de l'hiver. A s'en tenir aux seuls clubs affiliés à la F.F.F., on en comptera près de 50 à Nîmes, 25 à Sète (ville de 40 000 habitants, faut-il le préciser?) et jusqu'à 75 à Montpellier35. Mais la diffusion du football est tout autant rurale, et jusque dans les cantons dépeuplés. Dans le Gard, par exemple, où le football est de vieille et solide implantation, près de 180 communes (soit une sur deux) possèdent un club officiel. L'Hérault fait presque aussi bien (158 communes sur 342 ayant au moins un club) malgré son partage entre un Biterrois traditionnellement acquis au rugby et un Montpelliérais dont le coeur bat pour le ballon rond. Le cas de l'Hérault est d'ailleurs intéressant car il montre bien que, si le rugby a toujours été assez clairsemé, même dans ses bastions les plus solides36, le football s'est très tôt imposé dans les campagnes du Midi. Dès le début des années 30, l'Hérault voit des clubs de football se créer dans quelque 70 communes et mettre en place un réseau assez régulier, à l'exception de la zone sud-ouest mitoyenne de l'Aude. A la même époque, le rugby héraultais compte une vingtaine de clubs, dont les trois quarts dans le Biterrois.
La frontière culturelle entre rugby et football, aisément perceptible jusqu'au début des années 60, se brouille lorsque le ballon rond entreprend de pénétrer dans le Sud-Ouest. Et très vite, on retrouve dans ces campagnes le même phénomène de prolifération et de diffusion massive: plus de 60 clubs dans le Gers, 110 dans le Lot, quelque 240 en Aveyron et jusqu'à 280 en Haute-Garonne37.
Ces quelques données numériques relatives aux effectifs des fédérations de rugby et de football ne rendent pas compte de tout un aspect particulièrement important des pratiques effectives: l'une des différences essentielles entre les deux sports tient à l'existence de formes de jeu «marginales» propres au football. A côté des compétitions organisées par la Fédération se sont progressivement mises en place des activités plus spontanées autour des formules du «football-loisir» ou du «sport pour tous» qui touchent des catégories nouvelles de joueurs adultes: ainsi à Narbonne, une compétition de football organisée par la municipalité, avec une composante corporative affirmée, ne réunit pas moins d'une vingtaine d'équipes. Ou encore à Lunel (15 000 habitants), un championnat qui regroupe une douzaine d'équipes constituées par les habitués des cafés de la ville. Ces pratiques mi-spontanées mi-folkloriques du football n'ont guère d'équivalent au rugby: les épreuves corporatives sont embryonnaires, et le rugby-loisir semble à peu près inconnu.
Ici aussi, il faut insister sur la singularité de la situation française. Les initiateurs britanniques ont maintenu jusqu'à aujourd'hui, particulièrement en Angleterre, un degré élevé d'inorganisation des rencontres entre clubs, refusant tout ce qui pourrait ressembler à un championnat, au profit de matches librement négociés selon les désirs de chacun. Toutes les conditions sont ainsi réunies pour la pratique d'un rugby-loisir, ou en tout cas pour permettre l'expression de toute la gamme des «investissements» possibles, depuis la rencontre amicale la plus détendue jusqu'à l'engagement forcené lorsque s'opposent de grands clubs rivaux.
On voit ainsi que le rugby français, s'il veille dans de nombreux domaines à ne pas enfreindre le modèle britannique - et ce mimétisme va de l'attention sourcilleuse aux apparences de l'amateurisme strict jusqu'au mode de découpage des comités régionaux, dont la fantaisie relève d'un humour typiquement anglo-saxon - n'a pas hésité à s'en éloigner résolument dans l'organisation de championnats de longue haleine qui enferment les pratiquants dans un cadre rigide et contraignant. La conséquence en est qu'il est en France extrêmement difficile de pratiquer le rugby autrement qu'en compétition officielle, avec toutes les disciplines et les exigences que suppose la participation régulière à des épreuves fédérales.
L'opposition entre l'organisation rigide du rugby et les formes relâchées que sait prendre le football, outre qu'elle contribue à creuser l'écart entre les deux sports en matière d'effectifs de pratiquants, introduit à une question essentielle: celle de leurs imaginaires respectifs.
Pociello a repris à son compte l'idée souvent rencontrée d'une pratique informelle du football qui serait impossible au rugby: «Le football peut se jouer sur des surfaces dures, bitumées, caillouteuses ou irrégulières, dans des espaces clos et sans équipement spécial. A la sortie de l'usine, les ouvriers peuvent jouer à un football récréatif, avec les compagnons, sur le petit terrain vague qui la jouxte, en bleus de chauffe et en chaussures de travail (..) Lorsque l'on joue réellement au rugby, rien de tout cela!»38. Ce qui se révèle ici, c'est la rupture de registre, apparemment quasi inconsciente, que provoque la comparaison entre une image minimaliste du football et la vision maximaliste du rugby.
Il est évident que cette pratique spontanée du football, sans terrain, sans équipes, qui remplace le ballon par une boîte de conserve ou une boule de chiffons, ce football de la rue où, selon le légendaire, se sont initiées les plus grandes stars dans leur début enfantin, ne retient que les gestes techniques individuels (y compris les plus difficiles) et un petit nombre de situations d'interaction (passes, oppositions individuelles attaque/défense...) à l'exclusion de la quasi-totalité des règles de jeu et des situations qui exigent l'ordonnancement d'un véritable match (remises en touche, hors-jeu, combinaisons stratégiques complexes, etc.). A cette pratique minimale du football qu'a connue tout collégien dans la cour de l'école, ne semblerait correspondre aucune expérience similaire dans le rugby, comme si n'était possible et pensable qu'un jeu pleinement ordonné sous la férule d'un arbitre agréé. Cette logique du tout ou rien oublie que les enfants du Sud-Ouest connaissent eux aussi les descentes de trois-quarts sous le préau de l'école39 et que le rugby leur apparaît également à travers une gamme limitée de gestes techniques pour l'essentiel, le jeu à la main, et de situations simples: talonner, ouvrir, attaquer... L'adaptation libre des règles du jeu en fonction des effectifs disponibles et de la configuration du terrain n'est pas propre au football: il reste à expliquer pourquoi les analystes du rugby frappent d'illégitimité la possibilité d'un tel jeu spontané.
Tout se passe en fait comme si, alors que le football «sauvage» est encore du football, sans dénaturation ni perte significative de substance, le rugby ne pouvait que s'anéantir en s'éloignant si peu que ce soit des formes canoniques et des situations de jeu que génèrent les règles consacrées.
Cette nécessité de maintenir l'intégralité du jeu dans sa forme la plus achevée et la plus contraignante - ce qui a pour avantage secondaire de justifier la faible diffusion du rugby: il n'est pas facile de trouver 15 joueurs dotés des qualités physiques et techniques spécifiquement indispensables à une pratique ordonnée - trouve fondamentalement sa raison d'être dans la conception du rugby comme sport de combat où priment l'agressivité et l'épreuve de force.
Ce n'est pas le lieu ici d'une analyse technique; notons simplement qu'il n'est pas incongru d'esquisser, en parallèle, l'éventail des possibilités de jeu, au football comme au rugby. La pratique «sauvage» et ludique du football se situe à une extrémité des possibles, où sont privilégiées la fantaisie et la virtuosité individuelles aux dépens de l'organisation collective et de la rigueur de l'engagement physique; à l'autre extrémité du spectre règnent combat et violence avec une intensité à la mesure des enjeux des grands matches. Entre ces extrêmes, le football-loisir essaie de conjuguer le respect des règles et la fantaisie propre à l'absence d'enjeux.
Une telle gradation dans les situations de jeu n'est pas inconnue au rugby. Entre les échanges de cour d'école et un match du Tournoi des Cinq Nations peuvent s'insérer des modes de jeu intermédiaires: pour pallier la difficulté de réunir 30 joueurs, un aménagement des règles permet de pratiquer le rugby à VII40 ou à IX41, en supprimant toute une partie du jeu d'avants et en mettant l'accent sur le jeu à la main et sur l'offensive. De même, les matches «de gala» ou «de jubilé» en l'honneur d'un joueur, qui desserrent les contraintes défensives en laissant s'exprimer les attaques, ou, plus encore, le rugby «de plage» joué l'été dans un climat de détente totale, le rugby «à toucher» qui supprime les placages remplacés par un simple contact, sont autant de pratiques plus ou moins institutionnalisées qui rompent avec la nature du sport de combat à laquelle le rugby serait censé ne pas pouvoir échapper.
Dans cette diversité des pratiques, il est bien clair que, pour les joueurs comme pour le public, les gratifications ne restent pas identiques: réussir un geste technique ou une feinte «pour le plaisir» ne délivre pas la même intensité d'émotion que la victoire dans un match décisif, où obligation est faite de «se donner» complètement et de faire violence aussi bien à l'adversaire qu'à soi-même. Mais, contrairement au football, pour qui ces pratiques relâchées sont un moyen d'élargir son audience et de trouver de nouveaux pratiquants peu soucieux d'entrer dans le cercle du sport de compétition, tout se passe au rugby comme si le plaisir d'un jeu sans enjeux et sans contraintes n'était accessible qu'aux joueurs confirmés: moments d'abandon qui ne leur sont concédés, à l'intersaison ou dans des circonstances exceptionnelles, que pour autant qu'ils ont fait la preuve par ailleurs de leur capacité à pratiquer le rugby de combat, seul véritablement légitime42.
De ce point de vue, le cas du rugby à VII est tout à fait significatif du désintérêt du monde du rugby français pour une forme de jeu qui, par nature, exclut une grande partie des occasions de combat et de violence physique au profit de la vitesse d'exécution et de l'agilité. Ce n'est pas un hasard si le plus grand tournoi de rugby à VII est organisé à Hong-Kong: peuvent ainsi y briller des équipes asiatiques limitées physiquement par le manque de taille et de poids de leurs avants, et qui par ailleurs ne sont peut-être pas tributaires, autant que les Français, de cette idéologie de la virilité agressive qui fait le fond de notre culture rugbystique. Le rugby à VII n'a donné lieu en France à aucune initiative de promotion de la part de la Fédération au sein du public adulte, malgré les avantages importants qu'elle eût pu en tirer, en facilitant la création de clubs et la pratique régulière de nouvelles catégories de licenciés.
A se fixer ainsi sur la seule pratique ordonnée d'un jeu complet - et exigeant - le rugby fonde délibérément sa stratégie sur la rareté et l'élitisme. Mais il est à noter qu'il fait de l'élitisme un usage assez particulier: le rugby «complet» élève une barrière entre l'intérieur (le petit nombre des pratiquants) et l'extérieur, barrière d'autant plus imperméable que sont exclues les formes de jeu euphémisées. Par contre, le monde interne du rugby s'organise autour du refus de l'élite, en facilitant au maximum l'accès aux compétitions de haut niveau: dans certains comités régionaux, près de la moitié des clubs participe à un championnat national (trois divisions). Au football, le rapport entre clubs appartenant à l'une des 4 divisions nationales et clubs engagés dans des compétitions régionales ou départementales est environ de un à cent. De même, il importe de considérer que l'organisation des championnats de rugby est telle que même les équipes du plus bas niveau peuvent assez facilement concourir pour un titre de champion de France, les clubs les mieux classés dans chaque championnat régional accédant à une seconde phase nationale. Il n'est pas interdit de penser que la pratique du rugby s'alimente de l'espoir (fondé) de gratifications sportives raisonnablement accessibles et porteuses d'une forte plus-value symbolique socialement monnayable. Tout est ainsi mis en place pour que la barrière du rugby de compétition offre en contrepartie un niveau de satisfactions élevé : la gloire - ne serait-ce que locale - est l'horizon accessible du rugbyman43.
Mais ce qui nous intéresse ici est de voir en quoi cette stratégie de la rareté s'articule à sa dénégation même, à savoir la croyance imaginaire en une pratique rugbystique massive et «naturelle» de la jeunesse occitane. Une telle illusion n'aurait-elle pas pour fonction de parer le peuple occitan dans son ensemble des vertus et des prestiges propres aux rugbymen? Et ces vertus de courage, d'abnégation, de ruse ou de hardiesse ne sont-elles jamais aussi bien mises en valeur que lorsqu'elles sont distribuées parcimonieusement, de façon à constituer un archétype à l'abri des risques de dégradation liés à des pratiques sportives banalisées? C'est la rareté même de la pratique effective du rugby qui créerait les plus-values symboliques que s'approprierait alors la masse des Occitans.
Si cette hypothèse devait trouver confirmation, si l'Occitanie trouvait dans le rugby les éléments d'une grandeur victorieuse qu'elle ne peut atteindre elle-même en tant que telle, il faudrait alors voir dans ce ballon ovale l'emblème d'une culture par délégation dont se dote une société qui préfère rêver tout haut les succès de quelques-uns de ses membres, plutôt que de se confronter, dans les arides et incertains combats des activités banalisées, à la réalité de son immersion dans la modernité44.
Il serait tentant d'opposer au rugby du terroir le football de la modernité, pour peu que celle-ci se caractérise par la rationalisation de l'organisation, la déterritorialisation, le cosmopolitisme, la massification. Le refoulé du football en Occitanie ne serait pas autre chose que la dénégation d'une situation socio-historique trop présente: à savoir que les cultures territorialisées sont incapables de prendre en compte cette modernité qui les traverse de part en part et les met au défi de l'ouverture aux courants violents de l'extérieur.
Penser réellement leur rapport à la modernité est probablement la tâche prioritaire pour les cultures régionales: c'est-à-dire leur pénétration de fait par cette totalité culturelle, que la pire illusion serait de croire segmentable et négociable à loisir45.
Penser la modernité: non pas s'y plier ni l'accepter comme une fatalité, mais à tout le moins en reconnaître la présence et faire de cette reconnaissance la condition première de la recherche d'autres possibles. Par exemple, penser le football comme l'une des figures populaires de cette modernité. Et, peut-être, imaginer les voies d'un football occitan.


NOTES


1 C. POCIELLO, Le rugby ou la guerre des styles, Paris, 1983.
2 H. Garcia, La fabuleuse histoire du rugby, Paris, 1973; J.-P. Réthacker et J. Thibert, La fabuleuse histoire du football, 1974.
3 Le meilleur exemple pour le rugby : P. Conquet et J. Devaluez, Les fondamentaux du rugby, Paris, 1978.
4 J. Lacouture, Le rugby, c'est un monde!, Paris, 1979.

5 G. Haldas, La légende du football, Lausanne, 1981.
6 On attend toujours la traduction de R. Holt, Aspects of the social history of sports in France, 1870-1914, Oxford, 1977.
7 Pour confirmation, le fichier du CIDO à Béziers. Fait exception la récente étude des Géographes de Toulouse. Dubosq et alii, Terrains et terres de rugby, Toulouse, 1983.
8 D. Fabre et J. Lacroix ne consacrent pas une ligne à l'introduction des activités sportives dans leur «Vie quotidienne des paysans du Languedoc» dont le propos ne s'éloigne guère des chapitres les plus traditionnels de l'ethnographie de Van Gennep.
9 Y. Rouquette, Occitanie, petit traité de géographie cordiale, Béziers, 1984.
10 Pociello, p. 59.
11 Pociello, p. 173.
12 En particulier : La distinction, Paris, 1979.
13 Pociello, p. 252.
14 Pociello, p. 253.
15 H. Garcia, La fabuleuse histoire..., p. 206.
16 Le rugby français, tout au moins. Nous ne saurions affirmer qu'il en va de même ailleurs, et qu'il existe par exemple une conscience nette de différences de styles à l'intérieur du rugby britannique : ceci est évidemment une toute autre question que de faire des équipes nationales écossaises, galloises, irlandaises les porte-drapeaux dans de vieux conflits avec l'Angleterre.
17 FR3, La civilisation du rugby, 22 janvier 1984.
18 A. Dupuy, Petite Encyclopédie occitane, s.l., 1972.
19 R. Pach, in Sud, n° 110, 1978.
20 Le club de Montauban, champion de France en 1967, cité par J. Durand, « Le Languedoc ovale », in Connaissance du pays d'oc, n° 18.
21 Pociello, p. 49.
22 L. Grimaud et A. Pecheral, La grande histoire de l'O.M., Paris, 1984, pp. 13 et 18.
23 Qui plus est, les deux fondateurs du professionnalisme sont le Sétois Bayrou et le Montpellierain Gambardella.
24 Comme on sait, le Football-Club a plus fait pour la gloire de Sète que Brassens et Valéry réunis, et ses exploits dans les années 1930 ont valu au port méditerranéen d'être surnommé «La Mecque du football».
25 Cette affirmation est elle-même précautionneuse. Contrairement à ce qu'avance Pociello (p. 72), nous sommes tentés de faire l'hypothèse inverse, à savoir que le rugby ne s'ouvre aux étrangers qu'à partir d'un stade élevé d'intégration sociale préalable : «l'entrée en rugby» consacrerait l'intégration beaucoup plus qu'elle n'y contribuerait. La fréquence des patronymes italiens dans les équipes aquitaines actuelles, invoquée par Pociello à l'appui de sa thèse (mais on pourrait en dire autant des joueurs espagnols languedociens) montre simplement que le rugby est en train d'intégrer des populations immigrées depuis maintenant 50 ans. La question est de savoir - c'est à vérifier - si cette fréquence était également sensible dès l'époque même de l'immigration, dans l'entre-deux-guerres. Nous en doutons. Une vue panoramique intuitive (son estimation chiffrée est en cours) des effectifs de joueurs actuels nous donne également à penser que les populations d'immigration récente en Languedoc, essentiellement maghrébines, fournissent un taux de pratiquants extrêmement bas. Sans qu'il faille négliger, dans l'explication de cette situation, l'absence de traditions rugbystiques en Afrique du Nord (et c'était vrai aussi pour l'Italie et l'Espagne), on remarquera pourtant que le jeu à XIII paraît sensiblement plus ouvert aux jeunes Maghrébins. Peut-être peut-on faire l'hypothèse que le passé professionnel du jeu à XIII (même s'il a repris aujourd'hui le statut amateur) est à l'origine de politiques de recrutement tous azimuts orientés par des critères d'efficacité maximale, sur le modèle du football.
26 Grimaud et Pecheral, op. cit., p. 121.
27 Titre d'un ouvrage de Robert Barran, Paris, 1974.
28 Bien entendu originaires du canton voisin...
29 Même si cette évidence historique est mal acceptée par certains milieux autonomistes : «El rugby a Catalunya-nord és quasi l'esport nacional. Es l'esport ben arrelat en la mentalitat dels catalans (...) La situacio del rugby a Catalunya-nord és en perill. La influència massiva dels no catalans que venen pel sol i la mar, fa que et rugby sigui en via de regressio. Remplaçat pel football, esport "importat" del nord». La Nova Falç, n° 35, 1981.
30 Y. Rouquette, op. cit., p. 105.
31 Michel Oriol, « Identité produite, identité instituée, identité exprimée », in Cahiers internationaux de sociologie, vol. LXVI, 1979.
32 Tous les clubs de rugby ne sont pas affiliés à la Fédération. Il faudrait y ajouter les associations scolaires et universitaires, les clubs «affinitaires» (Ufolep, F.S.G.T...) et les quelques clubs de rugby féminin. Mais contrairement à ce qui se passe dans le football, les pratiques «marginales» du rugby sont rares, du moins pour les adultes.
33 Midi Olympique du 14.6.82.
34 Opération légitime dans la mesure où «l'hérésie» treiziste s'est développée sur le terreau du rugby: il n'est d'ailleurs pas exceptionnel de voir des clubs passer d'une fédération à l'autre.
35 Annuaire de la Ligue du Languedoc-Roussillon, année 1981-82.
36 Il est significatif de constater que dès 1924 la F.F.R. a atteint un nombre record de clubs affiliés (891) qui n'a pas été dépassé avant une date récente (928 clubs en 1967). A ce qu'il semble, les puissants comités du Sud-Ouest ont pendant cinquante ans fonctionné avec un effectif de clubs relativement stable (coupé de profondes dépressions). Les statistiques de 1982 que nous utilisons font donc état d'une évolution positive récente, et contemporaine de la montée en puissance du football dans ce même Sud-Ouest.
37 Annuaire officiel de la Ligue Midi-Pyrénées, année 1981-82. Les 8 départements de la région Midi-Pyrénées comptent alors 982 clubs et 66 000 joueurs de football. Le rugby représente 245 clubs (295 en comptabilisant ceux de jeu à XIII) pour environ 30 à 35 000 joueurs.
38 Pociello, p. 86. C'est nous qui soulignons. Le même thème tout récemment chez Alain Ehrenberg : «Le football est évidemment plus facile d'accès que le rugby, n'exigeant guère de terrain spécial ni même de ballon, pas plus qu'un nombre constant de joueurs.. » in « Le football et ses imaginaires », les Temps modernes, novembre 1984, p. 851.
39 Cf. en particulier les interviews de Fernand Cazenave et Henri Domec, anciens internationaux, par Pierre Conquet, in Le grand livre du rugby français 1981-1982, pp. 79 sq.
40 Forme parfaitement officialisée, mais que les Français ne découvrent que très lentement.
41 Utilisé par la Fédération de jeu à XIII dans le cadre des écoles de rugby éducatif.
42 Que le lecteur ne se méprenne pas: il ne s'agit pas ici de continuer le débat, longuement entretenu par Pociello, sur la part légitime de combat et de violence dans le rugby de compétition. Mais d'analyser le discrédit frappant les autres formes de rugby, y compris auprès des défenseurs du rugby le plus «euphémisé».
43 Tout au contraire, la pratique du football, qui n'introduit aucune barrière discriminante, ne laisse aux joueurs tout venant aucune chance d'acquérir de telles gratifications en raison de l'organisation très fortement hiérarchisée de ce sport. L'absence de ce type de motivation ne nuit en rien à la pratique de masse, non plus que l'absence de clubs phares censés drainer les enthousiasmes: par exemple la Ligue d'Auvergne compte plus de 50 000 licenciés, bien que ses meilleurs clubs ne dépassent pas le niveau de la 3e division.
44 L'instituteur audois Robert Capdeville, président du Conseil régional du Languedoc-Roussillon, choisit d'afficher le «dynamisme» de sa région sous les traits d'une première ligne de rugby percutante, dans le temps que son électorat implore des protections contre la concurrence de l'Espagne à la porte du Marché commun.
45 Illusion que l'on peut trouver exprimée de façon particulièrement nette sous la plume d'un défenseur des cultures régionales, par ailleurs remarquable analyste de la réalité corse : «...La chance de la Corse tient à la prééminence de la totalité culturelle qui lui permet d'imposer des choix selon son identité; et au fait que le capitalisme [=la modernité tout aussi bien] n'a pas de culture à lui, pas de configuration culturelle globale: de l'éclatement et du morcellement de tous les secteurs de la vie sociale - dont l'unité est sans cesse à retisser par le système économique et le pouvoir politique - il offre un éventail d'acquis dont on peut prendre certains, en laisser d'autres, déterminer ce qui convient, et refuser ce qui représente un danger.» José Gil, «Identité culturelle et idéologie », in les Temps modernes n° 385-386, 1978, p. 153.

Mise à jour le Vendredi, 24 Août 2012 15:10