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L'invention d'une tradition PDF
Dimanche, 14 Septembre 2008 15:36

Robert Zaretsky: Le Coq et le Taureau. Comment le marquis de Baroncelli a inventé la Camargue.

Editions Gaussen, Marseille 2008.

Publiée en 2008 par un petit éditeur marseillais, la traduction du livre de Robert Zaredsky, professeur de civilisation française à l’Université de Houston (Texas), est l’un de ces livres qui éclairent notre histoire méridionale, et alimentent la réflexion sur les relations complexes entre l’Etat national (le Coq) et les diverses formes du régionalisme provençal (le Taureau).

« …quelques confessions s’imposent : je ne suis jamais monté à cheval, je n’ai jamais fait partie d’un abrivado et je n’ai jamais campé en Camargue. De plus, je ne suis pas très friand de l’aïoli et je n’ai mangé de la gardianne de taureau qu’une seule fois et parce que je m’y sentais obligé. De plus, je n’ai jamais vu le raseteur Christian Chomel à l’œuvre… »
Voici un témoignage sympathique qui donne toute légitimité à son auteur, universitaire texan, pour fouiller d’un œil neuf et décalé un pan de notre imaginaire méridional. A savoir la façon dont Folco de Baroncelli, lou Marquès, a, durant toute la première moitié du siècle dernier, façonné et véritablement inventé, la Camargue que nous connaissons.
Le livre passionnant de Robert Zaretsky n’est pas seulement une histoire de cette « invention ». Certes, il en suit, de chapitre en chapitre, les multiples facettes, reprenant en particulier l’évolution des attitudes - tant locales que « parisiennes » - à l’égard des jeux taurins, ou les méandres de la politique félibréenne.
Particulièrement éclairantes sont les pages consacrées à la fascination de Baroncelli pour l’aventure du Far West américain, avivée par sa rencontre avec plusieurs acteurs du grand cirque ambulant de William Cody, dit Buffalo Bill, le Wild West Show, qui tourna en France et en Europe à plusieurs reprises. Le Marquis étendait son admiration sans discrimination à l’ensemble de l’Ouest, habillant ses gardians en cow-boys et se parant lui-même volontiers des plumes des parures sioux.

Zaredsky, au-delà de la narration historique, esquisse aussi une thèse sur la fonction de Baroncelli dans la constitution du régionalisme occitan. En imposant l’idée d’une Camargue espace sauvage protégé, le Marquis a dessiné les linéaments du futur Parc régional. Mais il s’agit moins là d’écologie avant la lettre que de constitution et de préservation d’un objet culturel hautement symbolique. Comme le remarque l’auteur, après Bernard Picon (« L’espace et le temps en Camargue »), il est significatif que le premier élan vers la création du Parc ait été donné par le Ministère de la Culture de Malraux : tous deux, le manadier et le ministre, ont œuvré à la dimension mythique de la Camargue.
Baroncelli a inventé un passé, des traditions, un peuple, pour la Camargue, et par là a déterminé notre façon de la voir comme un pur symbole. Nous appréhendons la Camargue non dans son histoire « objective » mais à travers le filtre d’une mémoire collective. Et comme le fait remarquer l’auteur, la mémoire sert moins à conserver le passé qu’à l’adapter pour enrichir et manipuler le présent.
En ce sens, la Camargue de Baroncelli joue, dans la mémoire occitane, un rôle assez parallèle à celui du rugby : ici aussi, il est davantage question de mémoire que d’histoire, de célébration que d’analyse, et peut-être bien pour les mêmes raisons. Celles que développait Jeanne de Flandreysy, la fidèle amie du Marquis : « Ce peuple d’Oc savait qu’on n’achèverait de lui rendre sa conscience historique et sa confiance en l’avenir qu’en lui faisant retrouver l’enthousiasme et la joie de ces grandes communions lumineuses que sont les fêtes de Provence ».

 

 

Mise à jour le Lundi, 23 Juillet 2012 15:05