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L'Impérialisme sportif anglo-saxon PDF
Samedi, 04 Juillet 2009 08:59

Sébastien Darbon : Diffusion des sports et impérialisme anglo-saxon.

Editions de la Maison des Sciences de l’Homme, Paris, 2008

L’auteur, anthropologue spécialiste du rugby, élargit ses analyses à l’histoire complexe de la diffusion de quelques sports majeurs nés en Angleterre et aux Etats-Unis dans les sphères d’influence de ces deux nations impériales. Il étudie donc, à une plus grande échelle, ce que certains des textes de ce site envisagent au niveau régional : comment interpréter la géographie de sports chargés d’un imaginaire culturel ?

 

On ne peut que féliciter l’auteur, ethnologue spécialisé dans l’étude du rugby (de St Vincent de Tyrosse à Marseille), d’avoir élargi son angle de vision pour nous donner ce que les historiens appellent une synthèse : soit un panorama de la très abondante littérature anglo-saxonne consacrée à la diffusion de quelques uns des principaux sports modernes nés en Angleterre et aux USA vers les terres d’Empire, Afrique du Sud, Australie, Nouvelle-Zélande, Inde, Caraïbes… ou plus généralement vers les zones d’influence comme l’Argentine, Cuba, ou le Japon. C’est le premier travail de ce genre disponible dans notre langue, et il nous fait mesurer combien l’historiographie française est en retard sur les pays anglo-saxons.

C’est aussi le genre d’ouvrage qui permet de sortir le sport de son ghetto en montrant combien il participe de la grande histoire : les sports occidentaux apparaissent crûment comme des agents de l’impérialisme culturel, qui ont joué un rôle non négligeable dans les complexes mécanismes de domination/soumission/résistance entre colonisateurs et colonisés tout au long des deux derniers siècles.

Le lecteur francophone va ainsi de surprises en découvertes, et peut se faire une idée précise de l’histoire mouvementée et fort diverse, selon les circonstances, des multiples façons dont les sports traversant les océan, ont été ici accueillis avec enthousiasme, ou là ont échoué à passionner les populations autochtones. A côté de sports comme le soccer (notre football) ou le basket-ball, largement diffusés au point de devenir quasi universels, d’autres sont restés confinés dans un petit nombre de pays : que l’on pense au cricket ou au base-ball, ou encore au rugby. Sébastien Darbon nous donne donc d’abord à voir une géographie pleine de ruptures et de mystères. Mais c’est une géographie historique, qui mobilise une bibliographie considérable pour répondre à la question : comment les choses se sont-elles passées, entre la naissance de ces sports tout au long du XIX° siècle dans quelques foyers occidentaux très délimités, et la carte mondiale des mêmes sports telle qu’elle est constituée à la fin du XX° siècle ? Autant d’aventures singulières qui font le réel bonheur de lecture de ce livre, tant nous prenons plaisir à nous faire raconter des histoires…

Les sources utilisées par l’auteur n’étant pas d’accès très faciles, j’ajouterai que des ressources internet sont heureusement disponibles, qui permettent au lecteur curieux de compléter sa documentation (en anglais !). Assez étrangement, Darbon ne semble pas les avoir utilisées.(1)

L’intérêt considérable du livre, et sa richesse de documentation, suscitent de nombreuses questions de fond, et je voudrais ici en aborder quelques unes qui m’intéressent particulièrement puisqu’elles recoupent celles que j’essaie d’aborder ici même dans plusieurs textes. Je vais donc m’attarder d’abord sur l’économie générale du livre et la signification qu’il faut donner à l’articulation entre les deux parties (les trois premiers chapitres consacrés aux foyers d’origine des sports, les quatre suivant aux processus de diffusion / réceptions), pour terminer sur le chapitre conclusif qui propose une théorie anthropologique explicative en contrepoint d’une historiographie descriptive jugée insuffisante.

Une intrigue historique problématique

J’emprunte à Paul Veyne l’idée que le travail historiographique consiste pour l’essentiel à dérouler des intrigues, ou plus exactement à en choisir une parmi bien d’autres possibles. Dans la profusion indéfinie des “faits historiques”, la pertinence des sélections opérées se mesure à la cohérence de l’intrigue et à la capacité de renouveler l’éclairage, ou d’élargir le questionnaire. Dans le cas du livre de Darbon, on voit très nettement quel fil suit l’intrigue choisie : naissance – croissance – expansion des sports modernes. Elle est conforme à l’historiographie dominante, aussi bien d’ailleurs en pays anglo-saxons qu’en France. Darbon la résume parfaitement en quelques lignes :

«On ne peut appréhender correctement les processus de diffusion géographiques sans consacrer une place importante à la naissance même du fait sportif, en Angleterre et aux Etats-Unis. Quelle était cette chose dont l’impérialisme anglo-saxon faisait tant de cas ? De quelles valeurs de “civilisation”, de quels codes moraux était-elle porteuse ? Quelles fonctions sociales remplissait-elle dans les pays qui lui ont donné le jour ? Cet examen est essentiel pour apprécier les raisons des éventuels rejets, des réappropriations plus ou moins radicales, et plus généralement des engouements extraordinaires auxquels a donné lieu l’apparition du phénomène sportif dans des milieux culturels très différents de ceux d’origine.»

Cette prise de position justifie pleinement le plan suivi par Darbon, et les 100 pages initiales qui portent sur les foyers anglais et américain de la moderne idéologie sportive, résumée sous l’appellation de “chrétienté musculaire”. L’affirmation ainsi posée que les conditions de naissance des sports pourraient expliquer leur succès ultérieur dans de tout autres contextes, me paraît des plus contestable. Je ne vois pas trop en quoi la “chrétienté musculaire” protestante sinon puritaine, qui a donné naissance au rugby (en Angleterre) ou au volley-ball (aux USA) fournirait les clés du succès du rugby en France plutôt qu’au Danemark, et ferait du volley-ball l’un des sports les plus pratiqués dans le monde (Corée, Brésil, Iran… 220 fédérations nationales à ce jour).

De fait, l’auteur n’y croit pas trop non plus, puisque son dernier chapitre, où il reprend la main pour exposer ses propres positions, met l’accent à peu près exclusivement, et à juste titre, sur les logiques formelles des jeux et sur les caractéristiques socio-culturelles des sociétés d’accueil. Entre l’introduction et la conclusion du livre, il change ainsi subrepticement d’intrigue en modifiant son questionnaire : la question ne porte plus sur la pédagogie morale des public schools, mais sur ce que Pierre Parlebas désigne comme les logiques ludo-motrices des sports. L’erreur serait alors de croire que les deux sont liées, et que les “règles du jeu” et le discours idéologique qui préside à leur formalisation constituent une unité organique. Il n’en est rien. Certes, on voit bien en quoi le volley-ball, par son refus strict du contact corporel entre adversaires séparés par un filet infranchissable, et même par le peu d’occasions qu’il laisse de contacts fortuits entre partenaires, en quoi donc ce sport peut répondre à une volonté circonstancielle d’éviter toute promiscuité dangereuse (à tous les sens du terme). Et ces caractéristiques internes ne sont pas sans influer sur le choix de pratiquer le volley-ball plutôt qu’un sport de contact. Mais ces logiques internes du jeu sont dès la première minute déconnectées du puritanisme américain de l’YMCA de 1895. Darbon en est bien conscient, mais alors à quoi servent ces premiers chapitres, indépendamment du plaisir bien réel de lire une histoire attrayante et instructive ?

Le problème ici soulevé tient à la nature du processus entre “producteurs” et “consommateurs” du sport, le plus souvent analysé comme s’il s’agissait de n’importe quel objet culturel (texte idéologique ou littéraire, œuvre d’art…) dans lequel l’intention de l’auteur est prépondérante et présente dans l’acte de réception. Même si le lecteur ou l’observateur interprète l’œuvre qui lui est proposée et tente de se l’approprier de façon originale (2), c’est cependant sur fond d’interrogation sur sa signification originelle : qu’a voulu dire l’auteur ? Comment comprendre son message ?

Peut-on étendre ce type d’attitude aux objets sportifs ? La littérature spécialisée ne se fait pas faute de mettre en avant les préoccupations pédagogiques ou sociales des initiateurs des sports modernes : le livre de Darbon en témoigne. En France tout particulièrement, les sports sont enserrés dans une nébuleuse plus vaste qui fait la part belle à l’Education physique : il suffit de penser aux innombrables manuels d’histoire ou de sociologie de l’EPS qui mêlent indissociablement les préoccupations des pédagogues (Coubertin, Grousset, Demenÿ, Tyssié, etc…) et l’expansion des sports. Mais cette intrigue ainsi construite est bien en peine de montrer (je ne parle même pas d’expliquer) par quel miracle l’hygiénisme et la pédagogie auraient généré la passion sportive populaire. Il y a en vérité un hiatus profond entre l’intention des inventeurs du sport et la façon dont les populations se sont approprié l’objet sportif, entre les fonctions sociales que ses promoteurs désiraient voir remplies par le sport, et la façon dont chaque sport a pris place dans les structures sociales et dans l’imaginaire des populations de pratiquants et de spectateurs. Si la véritable question historique porte sur le succès public des sports, la meilleure façon de dépasser cette difficulté ne serait-elle pas de faire l’histoire des sports non par en haut (l’histoire des créateurs et des propagateurs armés de leurs intentions morales) mais par en bas (c'est-à-dire de ce qui est effectivement repris par la masse des pratiquants et des passionnés, à savoir les règles et l’organisation du jeu beaucoup plus que les considérations idéologiques censées les justifier).

Histoire ou anthropologie ?

Le second point sur lequel je crois utile d’insister est la position de Darbon entre histoire et anthropologie. Ce livre de synthèse historique prend ses distances avec la méthode des historiens, nécessaire mais insuffisante par manque d’ambition et par incapacité à dépasser la description événementielle (“comment les sports se sont-ils diffusés ?”). On peut trouver le jugement sévère, mais c’est la loi du genre : toute annonce d’une théorie nouvelle se doit de triompher sur les cendres fumantes des prédécesseurs. Pourtant Darbon ne se débarrasse pas si facilement des historiens, et la voie proposée par l’auteur, une théorisation de type culturaliste, n’emporte pas nécessairement l’adhésion. Voyons les choses d’un peu près.

Dans le chapitre conclusif, qui laisse imaginer ce que serait un autre ouvrage, pleinement anthropologique celui-là, et qui reprendrait le matériau accumulé par les historiens pour aller plus loin dans la réponse au « pourquoi les sports se sont-ils diffusés ainsi et pas autrement ? », Darbon y esquisse le type d’analyse qu’il appelle de ses vœux.

Tout d’abord, on ne peut qu’acquiescer à toute une série de critiques qui portent, de fait, sur les limites des monographies (historiques, dans l’argumentation de l’auteur, mais qu’on pourrait parfaitement étendre à la plupart d’entre elles, y compris ethnographiques), et qui se résument à l’absence ou l’insuffisance de comparaisons. C’est ainsi qu’il est certainement plus productif de s’intéresser à plusieurs sports et à leurs évolutions variables, qu’à un seul (exemple : « les questions relatives au nationalisme argentin peuvent être éclairées par la façon dont différentes catégories de population se sont approprié trois sports bien différents : le soccer, le rugby et le polo »). De même, on constate fréquemment combien les spécialistes d’un seul sport inclinent tout naturellement à conférer à ce sport des caractéristiques propres, erreur de perspective à quoi rendrait immédiatement sensible le rapprochement avec d’autres sports (c’est très particulièrement un reproche que peuvent encourir les spécialistes du rugby, trop facilement enclins à prendre pour argent comptant les discours d’autosatisfaction des rugbymen). Enfin, Darbon pointe une critique importante avec le fait que « dans l'analyse des sports et de leur diffusion, l'on est conduit à n'étudier que les greffes qui ont pris, au détriment des “ratés” »: les historiens se polarisent sur les seuls faits advenus et négligent les faits possibles ou probables mais absents, comme si un événement en creux n’était pas aussi significatif qu’un événement en relief.

Tout cela est très vrai, mais faut-il pour autant imputer ces faiblesses à la seule méthode historiographique ? Je préférerais pour ma part, continuant de suivre Paul Veyne, parler d’interrogations historiques trop étriquées : l’élargissement du questionnaire permet parfaitement d’introduire la démarche comparatiste ou la notion d’événement absent au sein des matériaux historiques. Il suffit de complexifier le fil des intrigues suivies.

Prenons le cas d’école utilisé par Darbon dans sa croisade en faveur de la théorie anthropologique. Il s’agit du double destin du rugby et du cricket en Inde. Pourquoi l’échec patent du premier, et le succès considérable du second, alors qu’il s’agit dans les deux cas de “sports impériaux” emblématiques de la prépondérance britannique ?

Dans sa critique des auteurs qui ont étudié la diffusion des sports anglais en Inde, Darbon cite par exemple l’un deux qui écrit : «le Calcutta Football Club a été créé pour jouer au rugby en 1872, mais s'est aperçu que les Britanniques du Bengale y trouvaient peu d'intérêt. En 1894, 1e club avait abandonné le rugby en faveur du soccer » et s’étonne: que s'est-il passé entre 1872 et 1894 pour que les Britanniques “abandonnent” ainsi le rugby ? Question éminemment historique, qui pointe la nécessité du recours moins à une théorie explicative, qu’à davantage d’histoire. Il me semble que tout le livre de Darbon plaide (malgré lui) en ce sens, pour une diversification et un renouvellement des questions et des intrigues historiques.

Car la plaidoirie de l’auteur en faveur d’une théorisation anthropologique seule capable de surmonter les insuffisances historiennes, ne me semble pas très convaincante. Non que je récuse cette ambition, parfaitement légitime et souhaitable; mais à quel type de théorisation faut-il faire appel?

Darbon explique l’échec de la greffe rugbystique dans le sous-continent indien par la confrontation entre la logique interne du rugby (les séquences de jeu impliquant un corps à corps et une proximité corporelle extrême) et une culture indienne dominée par le principe de séparation à l’œuvre dans le régime des castes (et qui continue à peser fortement comme habitus culturel, et d’autant plus dans des activités choisies telles que le sport). En conclusion : «Même si l'on peut admettre que ce principe [de séparation] a largement traversé (et traverse encore) la société indienne (y compris sa fraction musulmane), tous les Indiens n'y sont pas soumis, et ceux qui s'en réclament peuvent y associer de multiples aménagements dans leur vie quotidienne. Il reste cependant que, par rapport à la question qui nous occupe, le fait que des fractions très importantes de la population y soient attachées rend tout simplement impossible la présence, au sein d'un système des sports national, du rugby en tant que sport organisé, où des équipes se rencontrent au hasard de championnats locaux, régionaux ou nationaux. Ce qui n'empêche évidemment pas que certains Indiens (ou Indo-Fidjiens) jouent, ici ou là, au rugby... et y prennent plaisir.» Ce culturalisme passablement mécanique (malgré toutes les précautions oratoires de l'auteur pour éviter une perspective trop globale et totalisante de la culture) aura du mal à être accepté par les anthropologues actuels. A défaut de le discuter dans les détails - ce n’est pas ici la place -, on peut objecter que Darbon néglige (comme les historiens qu’il critique) de prendre en compte l’hypothèse contrefactuelle d’un possible rugby sport de caste (celle des Ksatriyas, par exemple) comme c’est très fréquemment le cas dans son histoire (bourgeoisie anglaise ou argentine, Blancs sud-africains, etc...).

A l’inverse, il s’agit aussi pour l’auteur d’expliquer pourquoi le cricket a connu un tel succès dans le même sous-continent indien. Ici encore, certaines des caractéristiques formelles du jeu sont mises en relation avec la culture hindouiste: « l'idée d'une utilisation productive et intensive du temps, telle qu'elle est valorisée dans les sports “modernes”, est absolument antithétique avec la conception du jeu incarnée par le cricket », mais rappellerait le tempo du Mahabharata, la grande épopée hindoue; et encore la part exorbitante du hasard ou de la chance dans le déroulement de la partie, de multiples ambigüités feraient du cricket un jeu qui « ne délivre pas de vérité ultime. Il donne diverses versions de la vérité, permet à ces versions (parfois contradictoires) de cohabiter et fournit une structure rituelle permettant à la fois cette diversité et cette cohabitation. Oserons-nous une comparaison avec l'hindouisme quotidiennement vécu ? » Osons, pourquoi pas (même si ces rapprochements semblent bien vagues et peu rigoureux)? Mais alors, comment imaginer que ce cricket hindouiste soit le jeu emblématique de l’Angleterre, mère des sports modernes codifiés, rationalisés, organisés?

Ces critiques portent sur le projet du livre qui ne me semble pas exempt d’hésitations et d’ambigüités (une influence hindouiste, peut-être??). Je ne les fais qu’en rappelant que seuls les grands livres suscitent les critiques, exégèses et ratiocinations en tous genres. Et à l’évidence, le livre de Sébastien Darbon est un grand livre.

(1) Plusieurs revues universitaires anglo-saxonnes d’histoire du sport sont archivées et librement accessibles sur le site de la LA84 Foundation, organisme américain né à l’occasion des JO de Los Angeles et voué à la connaissance du sport ; La page http://www.la84foundation.org/5va/serials_frmst.htm donne accès en particulier aux collections de trois revues, Journal of Sport History, Sport in History et Sporting Traditions, dont les sommaires recouvrent assez largement plusieurs des thèmes abordés par Sébastien Darbon.

(2) Ce qui peut être théorisé dans la notion d’œuvre ouverte (Umberto Eco) ou dans une esthétique de la réception (Hans Robert Jauss)

Mise à jour le Lundi, 23 Juillet 2012 15:03