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L'Escrime à la Belle Epoque PDF
Mardi, 04 Octobre 2011 08:11

Lionel Lauvernay,  La Belle Epoque de l’Escrime

Editions Ensiludium, Le plat du bourg, 42110 Jas, 2008

L’occasion m’ayant été donnée de m’intéresser à l’escrime, mes recherches m’ont conduit jusqu’à un remarquable ouvrage sur l’escrime de la fin du XIX° siècle, qui est un modèle d’étude historique prenant en compte les questions les plus actuelles sur le champ sportif. Il est dommage que la diffusion de La Belle Epoque de l’Escrime soit entravée par une édition à compte d’auteur, car il s’agit là, à mon sens, de ce qui peut se faire de mieux en la matière.

 

Certes, l’escrime est une discipline assez confidentielle qui, malgré ses succès internationaux, ne touche que peu de pratiquants : trop élitiste socialement, malgré les efforts de popularisation, et probablement parce que peu télégénique, et même peu lisible pour le non-initié. Mais pour l’historien ou le sociologue, c’est un terrain d’investigation passionnant, et il est curieux que les histoires générales du sport lui consacrent aussi peu de place. L’escrime, telle que je la découvre, fait figure de laboratoire pour la réflexion sur le phénomène sportif. Elle éclaire d’un jour très particulier, et d’autant plus significatif, quelques uns des thèmes majeurs autour desquelles gravitent les études actuelles.

A propos, par exemple, du rapport entre jeux traditionnels et sports modernes, qui sert de lieu commun aux études sportives, l’escrime offre un panorama historique d’une complexité et d’une richesse tout à fait exceptionnelles. Enfermer l’escrime traditionnelle (pré-contemporaine) dans la seule catégorie fourre-tout du jeu serait se rendre aveugle à la diversité des courants anciens, mais qui se manifeste tout au long du XIX° siècle. Ceux-ci tantôt opposent, tantôt rapprochent un art de cour, élitiste, dominé par la perfection esthétique du geste (les « belles armes »), et une pratique du duel, combat à outrance souvent mortel.

Lionel Lauvernay montre admirablement comment tout au long du XIX°, l’évolution des mœurs à propos des duels, faisant passer de la période de la Restauration dominée par les conflits violents et meurtriers, à une Belle Epoque se contentant de duels « au premier sang » où l’honneur se lavait d’une simple égratignure, a retenti sur les conventions techniques qui régissent l’escrime. La sportivisation de la discipline, à partir des années 1880, a alimenté encore les débats entre le fleuret, élégante arme d’étude, et l’épée de combat. Parce que l’escrime est un art martial – l’art martial des Occidentaux – elle est nécessairement soumise à des conventions, qui s’efforcent de réduire les risques physiques, au profit de l’art ou du sport. Ainsi, à côté de l’évolution des attitudes du corps social, et de l’Etat, face au duel meurtrier – qui peut, en gros, correspondre au schéma de civilisation de Norbert Elias, l’obligation de conventions et de tout un ensemble de règles et d’usages encadrant la pratique de l’escrime, semble bien être consubstantielle à la discipline elle-même depuis son origine.

Un autre aspect propre à l’escrime et susceptible d’enrichir la réflexion des sciences sociales sur le sport, concerne les relations entre amateurs et professionnels. Il s’agit de la place, tout à fait singulière, des maîtres d’armes. Tout le XIX° siècle a été dominé par ces professeurs d’escrime rémunérés qui non seulement donnaient la leçon mais dominaient, en règle générale, les amateurs qu’ils formaient. Le fait est que les noms qui ont survécu, parmi les duellistes et spécialistes des « assauts » sont essentiellement ceux de maîtres qui non seulement théorisaient la science des armes mais aussi l’appliquaient victorieusement. Les premiers Jeux Olympiques ont d’ailleurs fait une place aux maîtres d’armes, dans des concours menés en parallèle à ceux des amateurs. Ce n’est qu’avec la sportivisation de l’escrime, et l’apparition d’une Fédération dirigée par les seuls amateurs (à partir de 1906) que les champions reconnus sont les amateurs, désormais supérieurs à leurs professeurs (leur « professionalisation » ultérieure, au XX° siècle, ne changeant rien à cette prééminence). Lauvernay n’aborde pas cette question assez singulière du processus historique par lequel s’opère le passage de témoin entre professeurs et élèves en terme de prééminence les armes à la main. Mais il évoque la dépossession des maîtres d’armes de l’organisation de leur discipline, à la fois statutaire mais aussi économique. C’est là un aspect essentiel de l’escrime moderne qui en fait un cas tout à fait particulier au milieu des autres sports.

Sur tous les innombrables débats auxquels a donné lieu, à la fin du XIX° siècle, la pratique de l’escrime, Lauvernay apporte une masse de renseignements précis et documentés, et trace des tableaux extrêmement vivants des milieux d’escrimeurs. L’armée en particulier, avec l’Ecole de Joinville, est au centre des questionnements, puisque nos sommes à l’époque où l’abandon de l’armes blanche dans les conflits s’accélère au profit des armes à feux. Les militaires restent pourtant encore pour quelques décennies les grands pourvoyeurs de maîtres d’armes et de règlements d’escrime. C’est bien marquer en quoi l’escrime reste avant tout un combat, même si les frontières restent en débat entre simulation et réalisme.

La conclusion de Lionel Lauvernay se centre d’ailleurs sur la question de l’escrime qui « répond à une définition non-sportive à la base : c’est un combat à l’arme blanche. ». L’escrime sportive actuelle est l’héritière directe de l’escrime de la Belle Epoque, dans sa phase de pleine sportivisation, mais elle ne saurait être le tout de l’escrime, pour peu que l’on sorte de la stricte logique institutionnelle des Fédérations. Si l’on choisit de la repenser dans le cadre plus vaste des arts martiaux, on est conduit à réfléchir au succès grandissant des multiples disciplines asiatiques, et à se plonger dans leur équivalent occidental. Lionel Lauvernay qui est un des animateurs de l’association des Arts Martiaux Historiques Européens (AMHE) ouvre ainsi à la possibilité de penser l’escrime à travers des grilles conceptuelles autres que le seul sport moderne. Ce n’est pas son moindre mérite.

Mise à jour le Lundi, 23 Juillet 2012 15:00