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Regard britannique sur le rugby français PDF
Dimanche, 14 Septembre 2008 15:43

Philip Dine: French Rugby Football. A Cultural History.

Berg, Oxford-New York, 2001.

Il est toujours excitant de voir comment les autres nous considèrent, comment ils interprètent et donnent sens à nos façons de faire qui nous paraissent si naturelles. Philip Dine, professeur de Civilisation française à l’Université irlandaise de Galway et fin connaisseur du rugby français, qu’il a pratiqué naguère, nous tend un miroir sans concession, qui contraindra les amateurs de ballon ovale à regarder en face quelques vérités pas toujours agréables, mais incontestables.


En quatre parties et neuf chapitres suivant un ordre chronologique rigoureux, l’auteur cherche à mettre en évidence les principales étapes d’une évolution qui conduit du jeu élitiste des aristocrates parisiens des années 1880-90 à la mondialisation du rugby professionnel de la dernière décennie.
Il n’y a rien de très nouveau dans cette histoire, du moins pour les spécialistes, puisque Dine exploite pour l’essentiel une bibliographie bien connue et sans surprise. Mais il n’est pas si fréquent en France de voir relaté aussi brutalement l’épisode vichyssois qui permit aux quinzistes de se débarrasser des voisins treizistes si encombrants, ou de raconter comment Voivenel, aujourd’hui encore vénéré au Midi Olympique, reçut en grande pompe Philippe Pétain dans son village pyrénéen dès 1935 pour y célébrer le culte de la pureté de la race. Autre chapitre percutant, celui qui met en scène la gestion de la Fédération par Albert Ferrasse, depuis un coin de table de bistrot à Agen, et les épisodes florentins de la guerre de succession qui laissèrent Jean Fabre sur le carreau. On voit par là que cette histoire culturelle s’intéresse moins au compte-rendu des matches internationaux ou des finales du championnat, qu’à l’organisation du petit monde du rugby et à son articulation avec l’évolution de la société française. Le jeu lui-même n’est pourtant pas absent, loin de là, mais il est évoqué essentiellement au travers d’une question qui sert de fil rouge au livre, celle du style.
Au vrai, l’ambition de Philip Dine est de montrer en quoi le rugby joue un rôle significatif dans la construction imaginaire de la nation française au XX° siècle. Et cet imaginaire s’alimente aux deux facettes antagonistes du rugby national : l’élégance créatrice du french flair d’un côté, l’agressivité et la dureté de l’autre. Comment le rugby français oscille-t-il en permanence entre l’aristocratisme individualiste des premiers pratiquants dans les années 1890, et la force collective du pack biterrois des années 70 ? Entre les éclairs de génie des fabulous french et la violence des années 30 ou du pack de Fouroux, qui laissent également médusés les observateurs anglo-saxons ?

Pour tenter de satisfaire à ce programme ambitieux, Dine mène deux types d’analyse : le premier d’ordre historique et longitudinal, cherche les lignes de force de l’évolution du jeu de rugby, et il croise le second fait de coupes transversales resituant, à des périodes charnières, la place du rugby au sein de la société française. Le projet est des plus pertinents, les résultats peut-être moins unanimement convaincants.
Les analyses de type structurel cherchant à mettre en concordance un secteur limité (ici le rugby) avec l’état de la société globale à un moment donné, évitent difficilement la facilité sociologiste d’un déterminisme supposé plus que démontré. La formule favorite du « ce n’est pas par hasard si… » relève plus souvent de l’incantation que de l’argumentation méthodique, et Dine me semble trop souvent utiliser ce type de raisonnement insuffisamment fondé. Entre bien d’autres exemples possibles, « le développement du rugby français a sans aucun doute été conforté par la naissance du capitalisme industriel et du nationalisme politique » (p 7), affirmation assez étrange renforcée par l’idée selon laquelle le rugby doit son existence matérielle et sa résonance culturelle à sa relation privilégiée avec l’Etat, en particulier sous Vichy puis le gaullisme. On se prend à penser que Dine, qui n’ignore rien du ruralisme du Sud-Ouest, aurait tout aussi bien pu mettre en évidence ce que le succès du rugby doit à l’anti-industrialisme et au régionalisme anti-étatiste.
Autre exemple « structurel » : « Le rugby-champagne des années 50-60 reflète la confiance en soi d’un pays abordant avec succès la modernité technologique et économique, tout en préservant son héritage rural, même sous une forme mythifiée » (p151), tandis que dans les années giscardiennes, l’avènement d’un rugby de rendement, morose, rationnel (le Béziers de Raoul Barrière et l’équipe nationale de Fouroux) ne serait pas sans lien avec la fin des Trente Glorieuses et le début de la crise économique et sociale (p 152). On peut toujours se prêter à ce genre de rapprochement et élaborer des jeux de miroirs entre le symbole (le rugby) et le symbolisé (la société). C’est ainsi que successivement, Sébédio, Guy Boniface ou J-P. Rives incarnent une conjoncture historique. Mais il est alors difficile de faire pleinement sa place à l’histoire interne du sport et à la relative autonomie de sa logique d’évolution : comme le note d’ailleurs Dine dès la page suivante, il faut aussi admettre que l’abandon du rugby poétique pour un rugby de rendement peut aussi être analysé comme la réponse à une saison 1969 désastreuse au plan international et à la nécessité technique de trouver des ripostes adaptées, dans un processus incessant de modification du jeu.
Quand on revient ainsi à la dimension diachronique, l’intérêt majeur du livre de Philip Dine tient en sa tentative constante de comprendre la spécificité du particularisme culturel du rugby français. Le French flair, certes, mais aussi le jeu dur alla françèse. Dine ratisse à peu près tout ce qu’il est possible de trouver dans l’hexagone sur le sujet, depuis les chantres habituels de la mythologie méridionale (Lacouture, Tillinac, Herrero…) jusqu’aux ethnologues universitaires (Darbon, Pociello…), sans pourtant, il faut bien le dire, faire beaucoup avancer la résolution du mystère du style. Je me permettrai de suggérer que manquent peut-être deux problématiques, probablement nécessaires. D’abord, essayer de mieux distinguer mythologie (ou si l’on préfère, mémoire collective) et histoire. Certes, la littérature sur le rugby fait partie du rugby, comme l’imaginaire fait partie de la réalité(Dine a d’excitantes remarques trop rapides sur les sports « à littérature » - le cricket, le base-ball, le cyclisme…- et le rugby cas particulier : avec en France, et sans dans les pays anglo-saxons). Mais cela n’interdit peut-être pas de chercher à distinguer au mieux les registres de réalité pour pouvoir les articuler. Dans le rugby français, il est trop fréquent de ne pas pouvoir distinguer ce qui relève de la croyance ou du fantasme collectifs et ce qui peut être renvoyé à une histoire objective, et dans ses multiples citations, Dine ne donne pas toujours l’impression de savoir précisément quel statut conférer à ces textes.
Par ailleurs, il me semble périlleux de chercher à déterminer une spécificité quelconque du rugby français (en matière de style de jeu, d’ethos au sens bourdieusien, ou de structures institutionnelles) sans comparaisons systématiques, qu’elles soient infra-nationales ou internationales si l’on reste dans l’étude du seul rugby, ou entre sports voisins tels que le football (ce qui manque la plupart du temps chez les auteurs français). Dine se heurte, dans l’étude du style, aux mêmes difficultés que celles rencontrées par Pociello ou Bourdieu : suffit-il de parler de popularisation (ou de ruralisation) d’un rugby initialement aristocratico-bourgeois, pour rendre compte du durcissement du jeu et du recours à la violence, tant que la contre-épreuve n’est pas tentée ailleurs, dans le rugby populaire gallois par exemple, ou dans le rugby rural néo-zélandais ? Et le fighting spirit des gentlemen irlandais est-il d’une autre nature que la violence française ? On peut regretter que Dine qui était idéalement placé pour tenter ce comparatisme systématique, ne se soit pas attelé à la tache (une histoire culturelle du football français, publiée chez le même éditeur a semble-t-il essayé d’établir des parallèles avec le football anglais).
Toujours est-il que malgré ces frustrations, la lecture du livre de Philip Dine apporte un plaisir réel tant il fourmille d’aperçus stimulants. Et comment se montrer grincheux à l’égard d’un auteur si amoureux de son sujet, et qui ne cesse de s’émerveiller de la capacité du rugby français à résister à la standardisation du monde globalisé. Comme il le remarque en conclusion : « Où, sinon dans un club de rugby français, un noeud papillon rose pourrait-il faire la fortune d’un joueur [Franck Mesnel et le Show-bizz du Racing], et un hymne gay contribuer à transformer un assassin en critique culturel [le pilier Serge Simon au Stade Français de Max Guazzini] ? »

Mise à jour le Vendredi, 24 Août 2012 15:25